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Roberto Ricci et Marco d’Amico : "Nous avons utilisé des personnages et des événements du Bhagavad Gita"

  • Leur bel album Moksha (Robert Laffont) est en librairie depuis le 11 septembre : le dessinateur Roberto Ricci et le scénariste Marco d'Amico nous parlent de leur collaboration.

Moksha mêle un conflit dans la mafia new-yorkaise des années 1920 à des mythes hindous décrivant l’affrontement entre deux frères, l’un étant l’incarnation de la vie, et l’autre de la mort. Marco, comment avez-vous imaginé cette histoire ?

Roberto Ricci et Marco d'Amico : "Nous avons utilisé des personnages et des événements du Bhagavad Gita"
Marco D’Amico
D.R.

Marco D’Amico : L’idée initiale est de Roberto ; pendant qu’il travaillait sur Helios, il m’a dit qu’il voulait faire une histoire sur le thème du "déjà vu". Mais il n’avait pas de temps pour la développer tout seul, et m’a alors proposé de l’aider à la concrétiser. Le concept du "déjà vu" a finalement été abandonné à la faveur du souvenir de vies antérieures et du thème de la réincarnation, parce que Roberto voulait mettre dans la narration deux niveaux différents pour développer deux styles graphiques très différents.

Une fois que nous avons décidé de ça, l’histoire a pris forme très rapidement. La réincarnation nous a amenés à utiliser la mythologie indienne, un thème sur lequel j’aime beaucoup travailler et faire des recherches. Nous avons donc utilisé des personnages et des évènements du Bhagavad Gita. Pour rendre la trame plus captivante nous avons décidé d’utiliser une base de trois personnages principaux et de jouer avec eux comme s’ils se révélaient dans notre réalité. L’Amérique des années 1920 nous a donné la possibilité de créer un gros décalage avec l’ambiance divine, en même temps qu’une ambiance suggestive et chargée d’histoire. À partir de ce point, l’histoire s’est développée par elle-même ; dans la phase initiale, j’avais déjà imaginé quelle serait la conclusion du trio de départ, donc nous savions clairement où nous allions. Après, ce sont les personnages qui ont décidé du moyen d’y arriver et qui ont créé les personnages secondaires dont ils avaient besoin.

Moksha, par Roberto Ricci et Marco d’Amico
(c) Robert Laffont

Au-delà de la vie et de la mort, ces deux frères, dont le caractère se reflète dans deux personnages des années 1920, sont aussi l’incarnation du Bien et du Mal. Marco, est-ce selon vous le grand sujet auquel doit s’intéresser tout raconteur d’histoires ?

Marco D’Amico : Dans le Bhagavad Gita, nous avons pris tout ce qui pouvait nous être utile sans pour autant faire de Moksha une adaptation de cette épopée. Ce qui nous intéressait dans les deux frères, les deux éléments, c’était qu’ils soient bien sûr opposés, mais aussi qu’ils ne tombaient pas simplement, comme la plupart du temps, dans la confrontation bien-mal. Arjuna et Duryodhana ne sont pas le bon et le mauvais, ils sont les deux expressions d’un même ensemble. Ils sont tous les deux nobles et fiers, capables d’influencer leur entourage respectif, chacun à leur manière.

Après, nous nous sommes posé la question de savoir comment cette nature divine pourrait s’exprimer une fois dans la forme humaine. Les caractères de Frank et Daniel ne sont pas manichéens. Ils sont au contraire très complexes : Frank est un gangster, mais avec un côté chevaleresque, tandis que Daniel ne se comprend pas lui-même et vit des heures sombres. Ils sont des personnages hors normes.

Nous allons essayer d’explorer au mieux le thème du bien et du mal, car leur opposition va créer du mouvement et du dynamisme dans l’histoire. Mais, de par mon intérêt pour la culture orientale, je préfère aller au-delà de cette de dualité simpliste dans mes histoires, et je pense que la fin de Moksha sera, pour cette raison, une belle surprise…

Roberto, votre univers de prédilection se situe dans le fantastique, le gothique : cela a visiblement influencé votre travail sur Moksha. Y avez-vous pris plaisir ? Comment avez-vous échangé avec Marco sur les choix graphiques et esthétiques ?

Roberto Ricci
D.R.

Roberto Ricci : Effectivement, à voir mes travaux jusqu’à maintenant, force est de constater que le fantastique m’a toujours accompagné.

Mais je dois dire que c’est un cas particulier. Je ne suis pas en train de dire que j’en ai assez du fantastique (j’aime beaucoup les films et les bandes dessinées qui traitent de ce type d’histoires), mais que j’aimerais toucher tous les genres. J’ai d’autres projets très différents plein mes tiroirs, qu’un jour je voudrais réaliser, mais il faut toujours attendre le moment le plus opportun pour le faire.

Marco m’a laissé toute la liberté que je voulais pour réaliser cette histoire qui nous est propre. Toutes les étapes, de la "pensée graphique" jusqu’au concept final, nous les avons vécues ensemble mais il ne m’a jamais contraint avec des restrictions particulières. Il m’a donné ses conseils et son point de vue toujours justes et pour ça je ne peux que le remercier. Moksha a été pour moi un gros effort, et avoir quelqu’un à mes côtés m’a beaucoup aidé à développer au mieux tout l’imaginaire de cette histoire.

Marco dessine lui aussi, c’est un ancien élève de l’école où j’enseigne. C’est là que nous nous sommes rencontrés et nous sommes devenus amis. Après, il a pris la décision de ralentir un peu sa production visuelle pour se consacrer un peu plus à l’écriture, mais peut-être qu’un jour vous le découvrirez comme dessinateur. J’adore Marco en tant que personne, et je le respecte beaucoup. C’est très amusant de travailler avec lui et je pense que c’est primordial pour donner une âme à un travail.

Votre style graphique est assez différent de celui de vos précédentes productions (Les Âmes d’Hélios, Delta). Est-ce plus fidèle à votre style personnel, ou simplement dû au sujet, plus adulte ? Quelle technique avez-vous utilisée ?

Je dois corriger une petit faute avant de répondre à cette question.... Malheureusement Les Humanoïdes Associés ont fait une erreur sur les auteurs de Delta. Sur ce projet, j’étais superviseur et storyboarder. Les dessins ont été entièrement réalisés par Matteo Simonacci (un autre de mes anciens élèves). Il ne me semble pas juste de prendre les mérites d’une autre personne, d’autant que Matteo a travaillé dur sur Delta et c’est surtout grâce à lui que vous avez pu apprécier ces belles planches.

Moksha, c’est différent d’Helios parce que je pense que pour chaque histoire, il faut trouver le style juste qui va se rapprocher le plus possible de l’atmosphère que l’on veut donner au projet. Je ne pense pas qu’après Moksha je continuerai à travailler comme ça. Sauf si je fais quelque chose où ce style peut fonctionner, sinon je pense que je continuerai à changer. Je n’ai pas encore un style à moi, peut-être que je ne suis encore suffisamment mature, mais je dois dire que le chercher ne m’intéresse pas ! Il y a beaucoup de façons de dessiner et elles sont toutes amusantes.

Pour ce projet j’ai utilisé de l’aquarelle avec juste quelques retouches de gouache parfois. J’ai travaillé sur un format plus grand que pour Helios car je voulais chercher un trait un peu plus expressif et libéré de trop de détails. C’est pour ça que j’ai décidé d’enlever aussi l’encre de Chine pour le contour et laisser la couleur plus libre. Souvent, après avoir fini le crayonné tu te retrouves à re-dessiner complètement des formes avec la couleur, car tu n’as pas le contour noir sur les personnages ou les objets pour te limiter. Aussi, parfois, je ne dessine pas certains éléments dans la case car je sais qu’après je les ferai directement avec la couleur. Et ça, selon moi, donne plus d’énergie à la planche car tu donnes tout ce que tu peux donner sur le moment, sans trop penser, sans barrière. Mais je dois dire que je n’arrive pas à obtenir tout le temps le résultat escompté dans la planche finalisée. Il faut travailler encore beaucoup pour arriver à un certain niveau.

Moksha, par Roberto Ricci et Marco d’Amico
(c) Robert Laffont

Le traitement scénaristique et graphique est très cinématographique, et on reconnaît même parfois dans l’apparence des personnages certains acteurs ou actrices célèbres, comme Nicole Kidman (Juliette Bescond) ou Adrien Brody (Daniel Liebowicz)… Le cinéma est-il une source d’inspiration importante pour vous ?

Roberto Ricci : Avant de réaliser Moksha, j’ai pensé immédiatement au cinéma, à quelque chose de plus réaliste qu’Helios. Je suis fan des films de gangsters et j’ai parfois utilisé des photos en faisant attention de ne pas être froid et statique, car c’est le piège dans lequel on peut tomber en utilisant ce système. Mais oui, il y a un peu de Kidman, Brody mais aussi de Liam Neeson, John Goodman et d’autres encore. J’ai cherché à m’améliorer dans les ombres, les formes anatomiques, et beaucoup d’autres choses. À la base, je suis un dessinateur plutôt "grotesque" (en France vous ne me connaissez pas encore sous cet aspect ! - rire - ), dans le sens où mes dessins sont habituellement disproportionnés, donc assez éloignés de la réalité. Les photos m’ont donc été d’une grande aide !

Marco D’Amico : C’est vrai que dans la mise en scène, il y a des éléments cinématographiques, spécialement dans la structure. Quand j’ai approfondi l’étude de l’écriture, j’ai été très touché par les textes de Syd Mead et, aujourd’hui encore, quand je fais ma première version d’une histoire, je suis son exemple. Après, je cherche à utiliser au mieux les éléments qui donnent de la force à une bande dessinée comme moyen de narration, dont le plus important entre tous : le fait de pouvoir aller en avant ou en arrière dans la lecture pour mettre en lumière des éléments qui, au début, ont été oubliés.

Votre éditrice Marya Smirnoff donne leur chance à de nombreux auteurs de bande dessinée italiens. Est-il difficile pour de jeunes auteurs de publier en Italie ?

Marco D’Amico : Actuellement, du point de vue culturel, l’Italie est comme un vieil homme dans le coma. Les efforts des plus jeunes sont toujours bloqués et pour ceux qui n’ont pas perdu espoir, le seul moyen est de se tourner vers d’autres pays. Les dessinateurs italiens se sont reconvertis pour le marché américain ou franco-belge selon leur inclination. Quant à nous, nous sommes plus attirés par la France, car c’est un pays que nous admirons beaucoup.

Roberto Ricci : Je suis d’accord avec Marco, je n’ai pas grand chose à ajouter. Je n’aime pas parler de mon pays de cette manière mais je dois dire que la situation n’est pas des meilleures.`

De toute façon je n’ai pas quitté l’Italie par manque de travail, mais parce que j’ai grandi avec la bande dessinée franco-belge qui est très différente de la bande dessinée italienne. Et j’ai toujours su que c’était ce que je voulais faire.

(par Arnaud Claes (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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