Rodolphe & Louis Alloing : « "Robert Sax" rend hommage à l’élan de modernité incarné par Bruxelles dans les années 1950. »

24 mars 2015 2 commentaires
  • Dans la foulée de "La Marque Jacobs", Rodolphe et Louis Alloing revisitent à nouveau, avec "Robert Sax", le Bruxelles des années 1950, tout en proposant des personnages plus modernes, dévoilant des failles sous leurs atours bien lisses. Un mélange de références et d'innovations dans un cadre respectueux de l'époque.

Vous collaborez depuis bien des années, mais comment est venue cette idée de réaliser un polar dans le Bruxelles des années 1950, il s’agit d’une prolongation de l’univers graphique de La Marque Jacobs ?

Rodolphe & Louis Alloing : « "Robert Sax" rend hommage à l'élan de modernité incarné par Bruxelles dans les années 1950. »Rodolphe : Effectivement, Guy Delcourt était très satisfait du succès de La Marque Jacobs et nous a encouragé à poursuivre dans cette voie. Nous aurions alors pu passer à Jijé ou Franquin, mais nous avions plus envie de nous orienter vers une fiction. Comme le dessin de Louis évoque un âge d’or, celui de Tintin et de Blake et Mortimer, Bruxelles nous est apparue comme un cadre idéal, riche en symboles et en images.

Louis Alloing : Bruxelles était déjà présent dans La Marque Jacobs, ce qui avait intéressé pas mal de lecteurs. J’ai donc été désireux de placer un polar dans cet univers bruxellois, que j’aime beaucoup par ailleurs.

Rodolphe : Nous avons donc réalisé un brainstorming collectif avec notre éditeur Thierry Joor, afin de trouver ce qui nous ferait autant plaisir à nous qu’au lecteur.

Qu’est-ce qui vous attire spécifiquement vers cette période de la fin des années 1950 ?

Louis Alloing : Avant tout, c’est la période de notre enfance : les Trente Glorieuses, lors desquelles la société était forcément tournée vers le progrès. Dans l’esprit de l’époque, tout allait s’améliorer ! C’est une part de cette ambiance que nous avons voulu glisser dans notre série.

Votre trait semble s’être adapté à la thématique du polar, avec une ligne plus réaliste que dans votre précédente Marque Jacobs.

Louis Alloing : Oui, je ne voulais pas m’inscrire dans une Ligne claire pure et dure, mais ajouter des nuances et des ombres que l’on ne retrouve pas chez les grands maîtres de cette tendance graphique. En effet, sans parler de références, je suis autant séduit par la Ligne claire de Jacobs que par le dessin de Tardi, avec ses ambiances très sombres. Je désire apporter du volume et soigner l’atmosphère de mon dessin.

Votre intrigue se développe réellement au cœur de la capitale belge. Sur quoi vous êtes-vous basés pour recréer cet esprit d’époque ?

Louis Alloing : Beaucoup de photos d’époque, bien entendu. Une ville qui existe déjà, vous ne pouvez pas tenter de la réinventer, si vous voulez lui rendre hommage. C’est un décor extraordinaire, et je me suis donc basé sur beaucoup de documents pour la rendre la plus authentique possible.

Rodolphe : Cette époque de l’exposition universelle fait partie de l’image que nous, les petits Français des années 1950, avions de Bruxelles, alors que nous lisions les journaux de Tintin et Spirou. En voyant les décors intérieurs de Franquin ou le mobilier et l’architecture développés par Will, cela nous évoque ce que pouvait être la modernité. Et l’Atomium était une Tour Eiffel belge dédiée à la modernité.

Louis Alloing : Pour moi, les années 1950 représentent une période où la modernité est acceptée et assumée. Cela se ressent dans les albums de Spirou : on marche vers le progrès de manière joyeuse, à la différence du principe de précaution plus actuel. C’est pour cela que notre héros Robert Sax habite dans une villa moderne. Pour moi, la Belgique est représentée par ce mélange entre le passé et la modernité forcenée réalisée en cassant l’ancien. On ne retrouve pas cette vivacité, cette énergie architecturale en France.

Vous cassez également les codes de l’espionnage, en présentant une concurrence entre les différents pays du bloc de l’Est !

Rodolphe : Tout est inventé, bien entendu, mais comme disait Oscar Wilde : "La nature imite l’art !" Je pense donc qu’à l’époque, les pays satellites se tiraient dans les pattes, face au grand frère soviétique qui distribuait les récompenses. Je trouvais amusant d’imaginer ce panier de crabes qui se déchirent les uns les autres. Puis, cela met du piquant face au traditionnel affrontement de l’Est contre l’Ouest.

Louis Alloing et Rodolphe

Votre héros n’est pas conventionnel : fils de garagiste qui n’aime pas vraiment les voitures, son jeu de séduction envers la gent féminine semble d’ailleurs perdu...

Rodolphe : D’emblée, cela faisait partie de la définition de la série : le décor serait le Bruxelles de l’Atomium, mais la série ne devait pas paraître vintage. Les personnages ne devraient pas être trop schématiques par une certaine bande dessinée pour adolescents. Nous voulions donc donner plus de profondeur à chaque personnage. Concernant le héros, il n’est pas innocent, il ne déboule pas comme Tintin : il possède un passé. Notre personnage principal a donc une histoire par rapport au garage, mais surtout par rapport à sa femme, abattue dans des conditions non élucidées. Nous reviendrons sur tout cela dans le tome 2, mais ces éléments lui confèrent un regard particulier sur les femmes et sur le meurtre.

Le personnage du mécanicien Raoul semble bien campé : goguenard, mais travailleur !

Rodolphe : Il est effectivement en situation de prendre bientôt un grand rôle dans notre série. Nous avons voulu créer une famille, une tribu, ce groupe de personnages qui nous plaisait lorsqu’on lisait des magazines étant jeunes. Peg, la secrétaire, prendra également plus de place dans le tome deux, et nous développerons la relation avec Robert Sax.

Vous êtes néanmoins resté très chaste dans les relations que votre personnage développe avec les femmes. Les mains s’effleurent, mais la suite reste dans l’espace entre les cases...

Rodolphe : Nous allons très prochainement découvrir notre public en séance de dédicaces. Si nous voyons principalement des ados, nous resterons dans une voie plus pudique, mais une majorité de quadras-quinquas nous libèrera de nos entraves, ce qui entrainera la série vers des scènes peut-être plus dures, ou plus sexy.

Ce n’est pas courant d’entendre des auteurs évoquer ce miroir du public susceptible d’influencer leur série...

Rodolphe : Au début de notre collaboration avec Leo sur Trent, nous sommes rendus compte que notre public était assez féminin, et une personne sur deux évoquait le personnage de la petite Agnès et nous demandait si elle revenait dans le tome deux. Le soir, nous nous sommes retrouvés assez embêtés, car cette fille ne revenait absolument pas dans le deuxième récit ! Du coup, cet amour manifesté par le lecteur nous a démontré que nous avions bien travaillé ce personnage, et que nous lui étions finalement également attaché. Il n’est pas possible de travailler uniquement en fonction des attentes du public, mais tenir compte de ce qui allume l’étincelle dans le regard des lecteurs, cela a du sens.

© Delcourt 2015

Dernière petite question, très cher Rodolphe : vous qui avez fait vos débuts dans Métal Hurlant, pourquoi avoir tué Farkas en page 2 de Robert Sax ?

Rodolphe : Ah, il y parfois des choses qui m’échappent !!! (Rires !)

Louis Alloing : Faut que tu m’expliques ?!

Rodolphe : Farkas était un financier de Métal Hurlant, plutôt un gestionnaire issu de Nathan, je pense. À l’époque, j’avais dû le croiser trois fois, sans plus, et je ne l’ai jamais revu depuis. Mais lorsque vous créez des fictions de ce type, rien que dans la famille de Robert Sax, il y a cinq à six noms à trouver, y compris pour des individus qui seront nommés une seule fois et qu’on ne reverra jamais. Nous travaillons beaucoup les noms des personnages principaux, mais certains d’entre eux, comme le nom de Farkas, n’ont aucune incidence sur l’histoire. Je prends donc les premiers noms qui me viennent à l’esprit, mais il est toujours possible que l’inconscient tente de délivrer de petits messages. Je mets parfois des noms de musiciens ou de voisins, tant que cela ne gêne personne... Celui qui le sait détient un petit complément et s’amuse dans son coin, mais la grande majorité des lecteurs va passer à côté sans perdre une miette du récit. Lorsque j’ai imaginé ce mécanicien Raoul, j’ai bien entendu pensé à mon avis Cauvin.

Louis Alloing : Ah bon, c’était en hommage à Raoul Cauvin.

Rodolphe : Oui, mais je n’évoque jamais ce type d’éléments aux dessinateurs pour éviter de croquer graphiquement le personnage réel !

(par Charles-Louis Detournay)

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Lire notre chronique du premier tome de Rodolphe Sax

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Photo en médaillon : CL Detournay

 
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