Rodolphe ("Namibia") : « J’écris pour essayer de comprendre ce qu’est la vie »

28 mai 2011 1 commentaire
  • Scénariste et romancier, Rodolphe aborde le thriller psychologique sous l’angle de la quête identitaire dans de nombreuses séries, telles que {Le Village} ou {Frontière}. Fidèle complice de {{Léo}}, il signe avec lui {Namibia}, la suite de {Kenya}, une histoire d’aventure mélangeant espionnage, fantastique et faune déréglée. Par ailleurs, il publie avec {{Florence Magnin}} le premier tome du second cycle de {L'Autre Monde} en ce mois de mai. Ce conte poétique avait marqué le début des années 1990 et permis de révéler une talentueuse miniaturiste de l’illustration.

Rodolphe ("Namibia") : « J'écris pour essayer de comprendre ce qu'est la vie »Pourquoi avez-vous eu envie de créer Namibia, et ainsi donner une suite à Kenya ?

Le premier cycle des aventures de Miss Austin avait rencontré un excellent accueil par le public. Les lecteurs nous ont manifesté leur intérêt et leur envie de retrouver ce personnage. La première histoire s’arrêtait au bout de cinq tomes mais le personnage principal, Kathy Austin, restait disponible pour d’autres aventures. Comme nous avions eu beaucoup de plaisir, Léo et moi-même à animer ce personnage, nous avons décidé de lui faire vivre de nouvelles histoires !

Le premier album de Trent, notre première série, est paru en 1991. Mais en réalité, nous collaborions ensemble bien avant cela. Nous avons signé différentes histoires courtes pour Bayard et Glénat. Cela aurait triste que cette collaboration, cet échange, s’arrête. Namibia était donc un prétexte pour continuer à passer de bons moments ensemble, même si cette série a été reprise graphiquement par Bertrand Marchal.

Comment fonctionnez-vous à deux. Je crois savoir que Léo participe à l’écriture de l’histoire.

Nous nous laissons porter par l’histoire. On se retrouve dans un restaurant, autour d’une bonne table et on parle de différentes pistes. Chacun vient avec quelques « biscuits » et on les met sur table. On les examine et on construit peu à peu une histoire. Pour cette série, je n’écris pas totalement l’histoire.

Le T3 du "Village" paraîtra fin juin 2011.

Si on analyse votre travail, on remarque qu’il a deux axes importants dans votre œuvre : d’une part le fantastique ; et d’autre part la quête d’identité. Vous explorez cette dernière thématique dans de nombreuses séries : que cela soit le Village, Dock 21/Les Abîmes du temps, Frontière, etc. Comment cela se fait-il que la quête d’identité vous obsède tant ?

Ces deux sujets se rejoignent autour d’une grande interrogation : Celle de notre place en tant qu’être humain dans l’univers, dans l’espace et le temps. Qui sommes-nous ? Qu’est-ce que le temps qui passe ? Pourquoi n’avons-nous pas d’âge lorsque nous rêvons ? Il y a-t-il une vie après notre mort ? Comme tout être humain, je suis assailli par des centaines de questions. Ces interrogations sont fondamentales.
Ces sujets sont le cœur même de l’expression artistique. J’écris pour essayer de comprendre ce qu’est la vie … Il y a bien sûr des schémas plus ou moins schizophréniques ou fantastiques selon les histoires que j’invente. C’est obligatoire, car la bande dessinée est bien plus une suite de scènes d’actions, de suspenses, de divertissements qu’une continuité de réflexion philosophiques.

Vous avez signé aux éditions Bamboo « Le Village »

J’ai adapté le roman de Marc Dugain, la Malédiction d’Edgard, pour Didier Chardez à partir du second tome de la série parue chez Casterman. Ce livre m’a donné envie de me documenter sur John Edgar Hoover et les événements qui tournaient autour de l’assassinat de John F. Kennedy. J’ai lu une interview du frère de Lee Harvey Oswald, l’assassin présumé de Kennedy. J’y ai appris que Lee Harvey Oswald était parti pendant quelques temps en Union Soviétique dans des conditions assez périlleuses. Son frère racontait que quand il était revenu aux États-Unis, il semblait bizarre : Il avait des troubles de la mémoire, des comportements étranges. Et puis, il paraissait être un peu plus grand ! C’était-là un point de départ extraordinaire pour une histoire ! J’ai donc bâti un récit schizophrénique sur le thème de l’usurpation d’une identité, avec un petit clin d’œil à la série télévisée culte des années 1960, le Prisonnier. Le village était surtout un prétexte pour parler de ceux qui auraient existé dans le bloc de l’Est. Il y aurait eu de « vrais » villages américains en Russie. Les espions y vivaient pour être préparés aux mœurs occidentales, et surtout américaines ! Ils devaient acquérir des habitudes de vie avec les choses qui nous paraissent les plus anecdotiques : le rapport à la monnaie qu’un commerçant nous rend lorsqu’on lui donne une grosse coupure, etc.
Pour l’intrigue proprement dite, j’ai eu l’idée d’une poupée russe : à l’intérieur d’une personnalité, il y en a une autre, et dans celle-ci se cache encore une autre, etc. Mais finalement, il y en a-t-il une vraie dans l’une d’elle ? Est-ce que leur « Moi » n’est pas dilué dans ce jeu de dupes, de miroir ?

Extrait de "Namibia" T2
(c) Marchal, Léo, Rodolphe & Dargaud.

Cette série était-elle une sorte de test pour Bertrand Marchal pour la reprise graphique de Namibia ? Beaucoup ont vu un lien entre son graphisme sur cette série et celui de Léo ?

Non. Pas du tout ! Ils ont bien sûr des analogies graphiques : ce sont des dessinateurs réalistes tous les deux. Mais observez bien Frontières, vous verrez qu’il y a déjà des liens. Bertrand, pour son premier album, a dessiné le Moyen-âge. Vous conviendrez que les ambiances étaient différentes, et il est plus difficile de faire une comparaison ! Ce style graphique est spontané. Mais peut-être que Bertrand a été influencé par le travail de Léo ? Je ne le sais pas … Ils ont tous les deux un graphisme simple, pratiquement universel.

Nous avons déjà évoqué l’adaptation du roman « La Malédiction d’Edgard » de Marc Dugain. Dernièrement, vous avez adapté un autre livre, « Sur les quais » de Budd Schulberg. Quel plaisir avez-vous à réaliser ce travail de transposition ?

Je suis arrivé de manière accidentelle à travailler sur « La Malédiction d’Edgard ». Marc Dugain a un peu poussé Didier Chardez dans les orties, en ne lui envoyant plus de pages découpées. Didier s’est donc tourné vers moi, et m’a demandé de réaliser ce travail d’écriture. Je l’ai fait avant tout pour le dépanner, et lui faire plaisir. En ce qui concerne Sur Les quais, c’était avant tout un prétexte pour retravailler avec mon ami Georges Van Linthout. Ce dessinateur est excessivement doué, et j’apprécie particulièrement son travail. Sur les quais m’intéressait, car il était éloigné de mes thématiques habituelles.

On connaît votre goût pour les polars. Vous avez brossé le portrait de quelques tueurs célèbres avec Jeanne Puchol dans Assassins.

Cela m’est difficile d’en parler en ce moment. Ce qui est sûr c’est que sous cette forme initiale, la série s’arrête. Casterman abandonne la collection Ligne Rouge dans laquelle nous étions publiés. De plus, les scores des deux premiers titres étaient décevants et on ne se sentait pas de continuer dans ces conditions. Et puis, un assassin, un album, un assassin, un album, ça aurait vite tourné au procédé répétitif.. Cela dit, on poursuivra sans doute notre collaboration Jeanne et moi, toujours autour d’un tueur célèbre. Mais la forme en sera différente. On devrait se sentir plus libres et plus percutants...
Mais comme je le disais, nous sommes en pleine gestation et il est difficile en ce moment d’en dire plus. Quelque chose se prépare, et ce quelque chose devrait avoir belle allure. Voilà...

Rodolphe adapte "Kenya" en roman pour les éditions Mango.Écrivez-vous encore des romans ? Vous aviez notamment publié notamment deux volumes consacrés à votre Commissaire Raffini, sans compter vos recueils de nouvelles.

Je réalise des adaptations en roman de Kenya aux éditions Mango, une filiale de Média-Participations. Le second tome est paru en novembre dernier. Ce travail m’est agréable et me permet d’approfondir le récit originel. Je rajoute des séquences inédites et travaille beaucoup plus en profondeur la psychologie et le passé des personnages. On en apprend plus sur Kathy Austin, sur ses habitudes de vie : son appartement, son chat, ses parents…, des petites choses importantes que je n’ai pas pu mettre dans la bande dessinée.
Sinon, j’ai publié un gros livre sur le Rock’n Roll des années 1950 qui est sorti dernièrement. Rock’n’Roll Vinyl est un livre de 300 pages, reprenant un texte sur l’histoire du rock, ainsi que des photos et des pochettes de disques d’époque issues de ma collection.

En 1991, vous publiez lLAutre Monde au Vaisseau d’Argent, une maison d’édition fondée par Godard et Ribera. Une suite paraît à la fin du mois de mai aux éditions Dargaud. Toujours avec Florence Magnin au dessin.

Effectivement. Le premier cycle exploitait la partie céleste, l’autre côté du ciel. Après avoir mis en scène nos personnages dans le ciel et le paradis, nous nous intéresserons à ce qui a sous le sol ! C’est-à-dire aux enfers. Dans le premier diptyque, nous avions visité une partie très réduite de cet univers et nous avions encore beaucoup d’éléments à dévoiler. Cette nouvelle histoire sera découpée en deux tomes. Les lecteurs nous demandaient régulièrement si nous avions des projets communs. Nous n’avons plus signé d’album ensemble depuis Mary la noire

Après quelques années d’absence, vous avez publié une nouvelle aventure du Commissaire Raffini chez Dessinge, Hugo, & Cie.

Oui. Il renaît de ces cendres. J’avais créé ce personnage avec Jacques Ferrandez. Christian Maucler avait repris cette série avec beaucoup de talent. L’éditeur a publié une nouveauté et rééditera progressivement l’ensemble des titres de la série. Je suis heureux que Raffini reprenne vie. Il est un peu mon héros emblématique, et m’accompagne depuis 25 ans ! J’ai écris dix albums de BD et deux romans où je le mets en scène. Je travaille déjà sur le prochain album. L’Inconnu de Tower Bridge se situera à Londres. Je n’ai pas pu m’empêcher de réaliser quelques clins d’œil à La Marque jaune d’Edgar P. Jacobs, puisque cette aventure du Commissaire se déroule durant la même période.

Votre objectif premier avec les Enquêtes du Commissaire Raffini n’est-il pas de retranscrire les détails du quotidien, souvent intimes et touchants, de la France de la fin des années 1950. L’intrigue policière passe presque au second plan. Pourquoi cet attachement à cette époque ?

Peut-être tout bonnement parce que c’était l’univers de mes 10 ans et qu’en effet il y a une certaine part de nostalgie qui s’exerce. Il y a encore l’esthétique du temps. Et que voulez-vous, je préfère les Tractions-Avant aux Espaces ; les costumes croisés aux jeans et les robes bouffantes avec bas à couture et dentelles plutôt que les collants et les vêtements unisex !
Il y a encore -au niveau de l’enquête menée et de l’intrigue- le fait que les techniques d’investigation du temps me conviennent mieux que les contemporaines (portables, réseaux satellitaires, ADN, etc)
Quand à votre remarque sur l’évocation du temps, oui, j’assume pleinement J’essaye bien sûr de faire des intrigues qui tiennent la route et accrochent le lecteur, mais d’une certaine façon, je les conçois comme des "conducteurs" permettant de pénétrer cette époque et de s’en imprégner D’une certaine façon, on fait œuvre d’historiens (par le petit bout de la lorgnette !)...
Ce sont aussi les personnages qui sont capitaux. Raffini et les autres policiers sont là encore secondaires. Ils n’ont pour fonction que de dérouler le fil. Comme dans Trent ! À chaque fois, le récit permet de faire le portrait d’une (ou deux) personnes qui ne sont ni automatiquement des gens vraiment bien, sympas, drôles et battants, ni systématiquement des losers pathétiques...
Juste des gens qui m’intéressent, parfois qui (à leur façon et à notre insu) nous ressemblent...

Quels sont vos projets ?

Le deuxième album de « Si seulement » paraîtra encore cette année. Cette série part de la réflexion suivante : Que ce serait-il passé dans la vie d’un individu si ses choix de vie avaient été tout autre à un moment donné. Celui-ci est amené à vivre plusieurs options.
Avec mon ami Van Linthout, je m’apprête à sortir Mojo chez Vents d’Ouest. Un récit qui aura pour cadre le Blues et qui nous permettra de revisiter l’histoire de la musique populaire américaine.

Avec Annie Goetzinger, je travaille sur la Reine fantôme, un one-shot qui paraîtra dans la collection Long Courrier des éditions Dargaud. Nous évoquerons Marie Antoinette.

Je démarre aussi une trilogie consacrée à la ville d’Ys pour les éditions Dargaud. Un thème que j’avais déjà exploré dans Les Écluses du Ciel. Le personnage principal sera le Roi Gralon, le grand-père de Gwen d’Armor. Avec François Alliot, mon complice des Écluses du Ciel, nous allons revisiter le mythe de Tristan et Iseult aux éditions Delcourt.

Enfin, avec René Follet, je prépare un album pour la collection Aire Libre consacré à la vie et l’œuvre de l’écrivain Robert-Louis Stevenson.

Extrait du "Mal de la Lune", le T1 du Cycle 2 de "l’Autre Monde"
(c) Magnin, Rodolphe & Dargaud.

(par Nicolas Anspach)

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Lien vers le blog de Rodolphe

Lire les chroniques de :
- Namibia T2, T1.
- Kenya T5, [T4
- Les Enquêtes du Commissaire Raffini T10
- Le Village T2, T1
- Assassins T2, T1
- Gene Vincent
- Sur les Quais
- Le Secret du Mohune
- Trent Intégrale - 1/3
- Frontière T1
- Les Abimes du Temps T7, T6.
- London T2, T1
- Arlequin T5
- Angie T1
- La Maison Dieu T3
- Mister George T1
- La Malédiction d’Edgar T2
- Le Gardien des Ténèbres

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Photo (c) Nicolas Anspach

 
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