Roger Carel : "Je trouve la voix d’un personnage de dessin animé en découvrant son graphisme"

3 janvier 2008 3 commentaires
  • Cet acteur de théâtre, de cinéma et de télévision est la légende vivante de la post-synchronisation. Spécialiste du doublage de dessins animés, il est la voix d’Astérix depuis quatre décennies et s’apprête à enregistrer pour Hachette la version sonore de toutes les aventures du petit Gaulois créé par Goscinny et Uderzo.

Pour des dessins animés télévisés, des feuilletons radiophoniques ou des disques microsillons, Roger Carel a également interprété Milou ou l’un des Dupont-Dupond, Jolly Jumper, Hubert de la Pâte Feuilletée (Oumpah-Pah), Baba (Barbe-Rouge), les professeurs Miloch et Grossgrabenstein (Blake et Mortimer) et même Mister Fantastic ! Rencontre avec un grand monsieur, sympathique, généreux et enthousiaste, qui a sa place dans l’histoire de la BD.


Roger Carel : "Je trouve la voix d'un personnage de dessin animé en découvrant son graphisme"
Barbe Rouge a existé en feuilleton radiophonique
(c) Hubinon, Charlier & Dargaud.

Le premier acteur que vous ayez doublé était Peter Lorre, en 1959, pour le film La belle de Moscou. Cette première expérience de post-synchronisation vous a-t-elle tout de suite plu ?

Oui, même si ce travail était plus difficile qu’il l’est maintenant. Parce que je me souviens très bien qu’à l’époque n’existait pas encore la « bande rythmo », c’est-à-dire la bande qui passe sous le film avec le texte. Il y avait seulement un projecteur à côté de nous avec des plaques, comparables à des diapositives. Ces plaques comportaient quelques répliques que l’on devait apprendre très vite et placer ensuite sur la scène qui passait en boucle. On est venu me chercher au théâtre pour me demander si l’idée de faire du doublage m’intéresserait. J’ai répondu « pourquoi pas ? » ; j’avais envie de tout connaître du métier d’acteur… Et je suis allé doubler mon Peter Lorre !

À la télévision, vous avez doublé l’extraterrestre Alf, le comique anglais Benny Hill ou
Kermit la grenouille (The Muppet show). On a l’impression qu’avec des acteurs tels que
Francis Lax ou Micheline Dax vous formiez une bande de copains qui s’amusaient en
travaillant.


Ce n’est pas du tout une impression. Avec Lax, Hernandez, Tornade ou Micheline Dax, nous formions une sacrée équipe ! Le Muppet Show, ça a été une folie. Parce que –j’ai honte de le dire- on était payés pour rigoler ! Et pourtant, au départ, on ne savait pas comment les téléspectateurs français allaient réagir à ces marionnettes difformes racontant des choses complètement folles… Et puis ça a été un immense succès, et le succès est toujours une surprise.

Nous ne révèlerons pas votre âge, Roger Carel, mais vos cordes vocales semblent dotées d’une miraculeuse inaltérabilité. Vous avez doublé C3 PO -le robot majordome de Star wars- de 1977 à 2005, vous doublez Winnie l’ourson depuis 1977, vous êtes la voix d’Astérix depuis 40 ans… On a l’impression que votre voix n’a pas vieilli, pas changé.

Si ce n’était pas le cas, je le saurais. Parce que chez Disney, dès qu’une voix change, on change d’acteur. C’est surtout valable malheureusement pour les femmes, une voix féminine s’altérant plus vite qu’une voix masculine. Lorsqu’elles atteignent un âge coquet, comme le mien bientôt, les femmes ont la voix qui chevrote. Et lorsque ça arrive, chez les Américains, le couperet tombe tout de suite ! Avant de pouvoir faire le dernier Star wars, j’ai dû faire un essai de voix. J’ai lu un texte qu’on m’avait fait parvenir, et l’enregistrement a été envoyé aux producteurs américains qui ont dit « okay ».

... et aussi "Blake & Mortimer"
(c) Jacobs, Editions Blake & Mortimer

Les personnages de BD auxquels vous avez prêté votre voix sont nombreux ; il n’y a pas qu’Astérix. Pour des dessins animés télévisés, vous avez été la voix de Milou et celle de Jolly Jumper. Savez-vous aboyer ou hennir ?

C’est Tchernia qui m’avait proposé de doubler Jolly Jumper, un personnage dont le ton hautain est finalement assez proche de celui de C3PO. Il avait un tel mépris pour Rantanplan ! Je l’ai joué très « butler ». Quant au chien, eh bien, dans Astérix, c’est moi qui fait Idéfix. Je peux aboyer pour vous faire plaisir, si vous voulez !

Si on laisse de côté les films avec Clavier ou Cornillac, vous êtes le seul à avoir incarné Astérix depuis le début… ou presque. Un acteur vous a précédé ; savez-vous qui ?

Je crois que Guy Pierrault (la voix de Bugs Bunny) a interprété Astérix sur RTL, qui s’appelait Radio Luxembourg à l’époque. Et c’était Albert Augier qui devait faire Obélix. J’ai tellement travaillé avec eux… Ce sont des gens que je voyais tous les jours, à Luxembourg et ailleurs ; c’est pour ça que j’étais un peu au courant de ce qui se passait.

En 1967, vous prêtez votre voix à Astérix dans un programme télé de Pierre Tchernia (Deux Romains en Gaule) et dans le premier long-métrage en dessin animé tiré des aventures d’Astérix. Quand et comment avez-vous débuté dans le rôle d’Astérix ?

C’est très simple. J’avais eu le bonheur, grâce à Tchernia, de rencontrer Goscinny et Uderzo, pour une émission de radio ou de télévision. Ils préparaient une série de petits Astérix pour Belvision, une société belge, et cherchaient une voix de petit Français emmerdeur et titilleur mais gentil comme tout. Alors je leur ai présenté cette voix et ils ont dit « oui, ça colle très bien ! ». Et c’est ainsi que nous avons fait cette série pour Belvision. Il s’agissait de petits films qui duraient un quart d’heure, ou à peine… Ceux-ci ayant très bien marché, il a été décidé de les monter ensemble : c’est ainsi qu’est né le premier long-métrage d’Astérix.

(c) Goscinny, Uderzo & Albert René Comment avez-vous trouvé la voix d’Astérix ?

La voix d’un personnage de dessin animé me vient avec le graphisme. Dès que je vois un personnage, je trouve sa voix ; ce qui me sert beaucoup pour la publicité. Lorsqu’une agence choisit un petit personnage et souhaite que je l’interprète, je demande à voir le dessin. Je trouve la voix en voyant le personnage. Dès que j’ai vu Astérix, sa voix m’est venue : c’est, pour moi, celle qui sort naturellement de ce personnage. Quelquefois, Astérix est utilisé dans des pubs (toujours sous le contrôle d’Uderzo bien sûr, sinon ça barderait), eh bien dès que je le vois apparaître à l’écran, je retrouve immédiatement sa voix.

Vos partenaires ont changé depuis que vous êtes la voix d’Astérix. Obélix fut incarné par le grand Jacques Morel (qui fut aussi le professeur Mortimer pour des feuilletons radiophoniques) puis par Pierre Tornade, avant que ce dernier soit remplacé à son tour pour Astérix et les Vikings, sorti en 2006. Vos jeunes partenaires vous demandent-ils des conseils sur la façon d’interpréter leurs propres personnages ?

Non, pas du tout : chacun arrive avec sa propre valise d’intonations ! On a beaucoup insisté auprès de Tornade pour qu’il accepte de revenir faire Obélix dans le dernier Astérix. Uderzo m’avait demandé de lui téléphoner pour tenter de le convaincre. Mais il a refusé, par peur que ses problèmes de vue l’empêchent de bien lire la bande rythmo et nous fassent perdre du temps.

En 1976, dans Les douze travaux d’Astérix, vous n’incarniez pas seulement Astérix mais aussi Caïus Pupus.

Je me souviens très bien de Pupus, un charmant personnage ! Et j’en ai interprété d’autres, quelquefois. On s’arrangeait avec Tchernia, toujours très discrètement, pour que je fasse quelque gros Romain...

Ce film fut le premier des studios Idéfix créé par René Goscinny et Albert Uderzo, et n’eut pas un succès suffisant pour assurer la viabilité de ce studio. Quel souvenir gardez-vous des Douze travaux d’Astérix ?

C’était un grand bonheur parce que Goscinny et Uderzo étaient deux types aussi formidables l’un que l’autre. Uderzo, c’est toute la tendresse du monde, je l’adore ! On a le même âge et une grande complicité. Il me demande souvent de l’accompagner en interview : « viens avec moi, on est tranquilles tous les deux, les autres je ne les connais pas ! ». Quant à Goscinny, c’était l’humour fait homme. Il arrivait avec sa cigarette, et les jeux de mots fusaient. Ce qu’on a pu rire avec Goscinny, qui était par ailleurs extrêmement brillant et très cultivé… C’était un bonheur ! L’ambiance sur les plateaux, quand Goscinny était là, me rendait fou de joie. Il pouvait interrompre une prise pour faire un mot… Et puis j’ai vu grandir sa fille, qui reste pour moi la petite fille que j’ai connue.

Dans les années 60, vous avez joué dans des feuilletons radiophoniques et des disques microsillons adaptés d’albums de BD. Ces adaptations avaient-elles un gros succès à l’époque ?

Je ne sais pas si elles avaient un gros succès, mais c’était pour nous un plaisir de les enregistrer. La plupart du temps, on travaillait en extérieur … Par exemple dans les énormes casemates militaires du château de Vincennes, ou encore dans le parc de Saint-Cloud… C’était extraordinaire : on partait en extérieur, comme pour le cinéma ! Et lorsqu’un feuilleton était sponsorisé par une grande marque de potage, on buvait de la soupe chaude toute la journée, y compris à l’heure du thé !

René Goscinny et Albert Uderzo étaient-ils présents pendant les enregistrements des adaptations sonores d’Astérix et de Oumpah-Pah ?

Non, pas forcément. Ces enregistrements étaient souvent dirigés par un garçon nommé Pierre Marteville, un très bon réalisateur en qui les auteurs avaient toute confiance.

En 2006, Roger Carel prêtait sa voix à Astérix dans « Astérix et les Viking ».

Dans les adaptations sonores de Oumpah-Pah, vous étiez extraordinaire dans le rôle de Hubert de la Pâte Feuilletée. Et vous donniez la réplique à des acteurs prestigieux tels que Jean Rochefort. Vous en souvenez-vous ?

Oh ! très bien… Et Jean s’en souvient lui aussi ! Quand on se voit, il me dit toujours :« Ah, tu te souviens comme on se marrait à l’époque ! ». Et avec Henri Virlojeux, que de parties de rigolade ! Lorsque Marteville ou un autre réalisateur, Ledrain par exemple, nous croisait dans un couloir et nous annonçait une nouvelle adaptation, on était comme des fous en se disant qu’on allait passer un bon moment. Il faut bien comprendre que c’est toujours une joie, dans ce métier, de faire des choses comme ça… Parce qu’on reste des enfants !

Roger Carel, vous avez écrit il y a quelques années un livre autobiographique intitulé J’avoue que j’ai bien ri. Il est rafraîchissant de constater que vous adorez toujours votre métier. Vous amusez-vous toujours autant ?

Ah, toujours ! Ce qui doit être très ennuyeux, c’est d’être obligé de faire une chose qui ne vous plaît pas, et c’est pareil dans tous les métiers. J’ai eu le bonheur de toujours enchaîner des choses qui me plaisaient. Quand on m’a proposé des films ou des séries qui ne me convenaient pas, j’ai toujours été honnête et je les ai refusés. Mais tous les comédiens n’ont pas cette chance ; ils doivent bien vivre. Le seul inconvénient, maintenant, c’est qu’on enregistre tout seul. Les nouvelles techniques sont terribles : il faut une piste pour chaque personnage. Rochefort et moi avons travaillé tous les deux récemment sur un même dessin animé, mais chacun de notre côté et nous ne nous sommes pas vus !

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Propos recueillis par Marc Dacier
Photos et textes (c) Marc Dacier

 
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