Roques & Dormal ("Pico Bogue") : "Nous voulions avoir du plaisir à nous relire"

22 juillet 2008 10 commentaires
  • Un fils et une mère, un duo d'auteurs inattendu dans le milieu de la BD, vient de publier une BD bourrée d’humour, de saveur, de poésie et de candeur. {Pico Bogue} est une pépite éditoriale qui met en scène un petit garçon confronté à mille et une situations amusantes et révélatrices. Rencontre avec ses auteurs {{Alexis Dormal}} et {{Dominique Roques}}.

Alexis Dormal, votre biographie mentionne que vous avez étudié le cinéma.

Dormal : Oui. Le dessin n’a pas été directement ma voie. Je souhaitais plutôt devenir metteur en scène. Mais, au fil du temps, j’ai senti que cela ne me correspondait pas. Après ces études, je suis parti étudier le dessin à l’école Emile Cohl, à Lyon. Leur enseignement est assez académique, on y apprenait la technique. Cette école n’était pas très éloigné de Valence. Un studio de dessin animé, Folimages, y a ses bureaux. J’appréciais beaucoup leurs films. J’ai quitté Emile Cohl avant la fin de mes études. La dernière année était consacrée à la création et à l’accompagnement d’un projet, ce qui m’embêtait fortement car je n’avais pas de style. Je dessinais des petits bonshommes sans trop me prendre au sérieux. C’était fort éloigné des travaux plus picturaux ou réalistes des autres élèves. Christian Lax, qui y était professeur à ce moment là, m’a encouragé. Il appréciait mes travaux réalistes mais il m’incitait à m’ouvrir à d’autres styles. Quand je suis rentré en Belgique, ma mère m’attendait déjà avec des textes, que nous avons retravaillés ensemble.

Roques : Je lui ai proposé quelque chose et il m’a rapidement dit que cela n’était pas intéressant. J’ai revu ma copie et, cette fois, cela a fonctionné.

D : J’y ai mis plus de tact. Même si elle ne prenait pas au sérieux ce travail, ma mère arrivait déjà à y mettre quelque chose qui n’appartenait qu’à elle. Elle a un vrai talent pour le gag.

Roques & Dormal ("Pico Bogue") : "Nous voulions avoir du plaisir à nous relire"

Vous n’aviez pas eu envie de travailler avec un scénariste professionnel ?

D : Cela n’aurait pas marché. Je dessinais dans un style réaliste particulièrement mou ! Lorsque ma mère m’a remis les premiers sketchs, j’ai commencé à sculpter ces petits personnages dans mon style. Aujourd’hui, je me sens particulièrement à mon aise avec ce graphisme. Je me sens vraiment moi-même en dessinant de la sorte. Si je devais un jour illustrer un projet réaliste, j’essayerai de garder cette façon spontanée de dessiner.

La coiffure de Pico est particulière.

D : Je voulais traduire graphiquement tout ce que ma mère a apporté dans son texte. Il fallait que j’aie une équivalence graphique à son humanité, son humour, etc. Nous essayons de montrer qu’en chaque adulte, il y a un enfant qui sommeille…

Certains critiques ont comparé votre trait à celui de Sempé …

R : On adore son travail, et surtout son humour. Mais je ne comprends pas tellement que l’on me rapproche de son travail.

D : Nous l’apprécions. Mais il n’est pas le seul, Bill Watterson (Calvin & Hobbes), Charles M. Schulz (Snoopy) ou Quino (Mafalda) m’ont donné le goût de réaliser ce style de bande dessinée. Et sans doute qu’inconsciemment je me rapproche de ces influences. Ce n’est pas volontaire. Cela fait des années que je n’ai plus réouvert leurs livres !

R : Ceci dit, ce serait désespérant que notre travail ressemble à ce que l’on déteste. Je prends cette ressemblance supposée comme un compliment.

Pourquoi ce nom ?

R : j’aimais bien cette association de mot. Bogue fait référence aux bogues des châtaignes.

Faisiez-vous déjà appel à la poésie dans ce que vous écriviez au commencement de la série ?

R : C’est plutôt un résultat. Je n’ai pas de mode d’emploi pour la création d’une histoire, d’un gag. Parfois, cela part d’une idée, d’une situation que nous avons vécue, d’un personnage créé par Alexis, etc. Si nous avons le sourire en lisant le texte, on l’adapte en bande dessinée. Nous en jetons beaucoup...

Comment votre éditeur, Dargaud, a-t-il accueilli votre projet ?

R : L’album était presque bouclé lorsque nous lui avons présenté le projet. Il nous a simplement demandé de retravailler un gag.

D : Nous avions réalisé le montage et l’ensemble des crayonnés de l’album avant de le lui envoyer. Les douze premières planches étaient finalisées et les trois premières mises en couleurs. Tout était déjà mis en scène.

R : Avec le recul, je me dis que nous étions inconscients d’avoir réalisé un tel travail pour un projet qui pouvait ne pas être accepté. Mais nous voulions vraiment présenter les choses de manière cohérente. Nous voulions avoir une provision de sketches pour leur assurer que nous étions capables de réaliser une série. Après, il a fallu en sélectionner pour faire le montage des 46 pages de l’album.

... du story-board à la couleur, en passant par le crayonné final.

Un choix cornélien...

D : Une étape terrible, même. Il fallait respecter un certain équilibre entre les sketches comiques et poétiques et qu’à travers de ceux-ci, on retrouve une ambiance familiale.
Certains sketches qui sont déjà écrits n’arriveront qu’au troisième tome ! Nous avons réécrit de nombreuses histoires un nombre impressionnant de fois. Nous voulions être sincère et avoir du plaisir à nous relire. Parfois la sincérité ne vient pas du premier coup ! Une chose est certaine, nous évitons de nous laisser porter par la facilité.

Le plus souvent, vos gags tiennent en une demi-page…

D : Nous avions envie que le gag corresponde à un format. Certains tiennent en une ou deux pages et d’autres sont plus ramassés. Il n’y a pas de règle, mais il faut qu’ils gardent leur pertinence. En les travaillant, en les débroussaillant, ils trouvent leur équilibre.

R : Ces formats différents posent problème pour la publication dans la presse. Le quotidien belge Le Soir publie les demi-pages de Pico Bogue dans leur supplément destiné aux adolescents.

Alexis Dormal, comment travaillez-vous ?

D : Au crayon ! Je l’imprime sur un document foncé et je le mets en couleur à l’aquarelle. J’apprécie les travaux réalisés avec cette technique, de certains peintres américains, tels que Winslow Homer, Edward Hopper et John Singer Sargent. Mon style ne leur ressemble pas, mais j’ai l’impression de travailler dans le même état d’esprit qu’eux.

Le mot de la fin ?

R : Je voudrais remercier notre premier critique, mon second fils. Lorsque nous sommes Alexis et moi-même d’accord sur un gag, nous demandons à Jérôme son avis. Il met toujours le doigt sur les défauts...

(par Nicolas Anspach)

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Illustrations (c) Roques, Dormal & Dargaud.

 
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