Rosa - Par F. Dermaut - Ed. Glénat

4 mai 2015 1
  • Une femme se livre à un curieux pari dans la Normandie du début du XXe siècle, dont François Dermaut recrée parfaitement l’atmosphère. Du très beau travail !

François Dermaut est avant tout connu du grand public pour sa série historique Les Chemins de Malefosse, créée avec Daniel Bardet en 1982 et dont il dessina les douze premiers volumes.

En 2004, il accompagne l’écrivain Bernard Ollivier sur la Route de la soie, illustrant en aquarelles et en croquis ce long périple, publié l’année suivante sous le titre Carnets d’une longue marche : la Route de la Soie. Les deux compagnons passèrent trois mois ensemble et B. Ollivier révéla à F. Dermaut l’un de ses secrets : s’il supportait la solitude lors de ses très longs périples aux quatre coins du monde, c’est qu’il s’était inventé une histoire avec un personnage central, Rosa, et une flopée de figures secondaires, qu’il peaufinait chaque jour, laissant son imagination vagabonder...

Après plusieurs tergiversations, B. Ollivier accepta finalement que F. Dermaut adapte cette matière romanesque en bande dessinée. Le projet fut retardé par un cancer dont fut victime le dessinateur, mais finalement, le premier volume de Rosa est aujourd’hui publié, pour notre plus grand bonheur.

Rosa - Par F. Dermaut - Ed. Glénat

Il présente l’histoire de Rosa, mariée de force à un vieil alcoolique tuberculeux auquel elle a fini par s’attacher. Son mari alité, c’est elle qui tient le bistrot du village où se retrouvent chaque soir les hommes de ce hameau normand du début du XXe siècle.

Un soir d’ivresse, plusieurs de ces messieurs organisent un pari stupide consistant à savoir lequel d’entre eux accomplit les meilleurs prouesses sexuelles. Les sommes en jeu sont importantes, le seul problème étant de savoir quelle femme pourra jouer au juge de paix afin de les départager. Ayant besoin d’argent pour faire soigner son mari, c’est finalement Rosa qui hérite de ce rôle, à première vue honteux, mais qui lui permet finalement non seulement de gagner un revenu conséquent mais aussi d’édicter des règles, de mener la danse et d’acquérir ainsi un pouvoir qu’elle n’avait jamais eu.

Disons-le d’emblée, c’est un très beau récit que nous livre F. Dermaut. L’atmosphère provinciale de ce début de siècle, avec sa hiérarchie sociale extrêmement marquée, est très bien rendue, et l’on ne peut que penser à la Normandie peinte par Flaubert dans Madame Bovary. Ce dernier décrit certes la situation des années 1850, mais celle-ci n’a que très peu changé en un demi-siècle dans ce petit hameau reculé…

Rosa - Par F. Dermaut

La narration est très fluide, grâce à un découpage souvent nerveux. Le dessin est très vivant et le travail sur les couleurs est exemplaire. L’auteur a en effet travaillé à l’aide d’une couleur directe à l’aquarelle, utilisant uniquement un feutre très fin pour dessiner les contours. Cela permet un dessin plus spontané que celui des Chemins de Malefosse alors que le cadrage est lui, dans le même temps, plus maîtrisé. Les dialogues sont finement ciselés, chaque personnage étant affublé d’un parler différent, et l’on se régale à « entendre » cette gouaille populaire.

Rosa - Par F. Dermaut

F. Dermaut pensait quitter le récit historique avec cette histoire d’amour, mais il livre en réalité ce que ce genre a de plus intéressant, au-delà de la question de la simple exactitude de la reconstitution d’époque. On touche là l’esprit d’une époque, par l’intrusion dans le quotidien de ceux qui l’ont vécue. En démarrant la lecture de cette histoire, on pense avoir à faire à un vaudeville potache et l’on découvre peu à peu une satire sociale, à la Maupassant, fine, intelligente et, paradoxalement, pudique. On n’a qu’une hâte, savoir où François Dermaut veut nous mener en lisant le second volume de cet excellent diptyque.

(par Tristan MARTINE)

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