Rosangella - par Corbeyran & Berlion – Dargaud

30 janvier 2007 0 commentaire
  • A l'origine de ce volume unique s'attaquant au douloureux sujet de la violence faite aux femmes, Olivier Berlion retrouve Corbeyran, son complice de la saga des {Soupetard} et de {Lie-de-Vin}

Elle semble bien jeune pour avoir déjà trois enfants majeurs. Elle fait la connaissance de Jo, le vigile du supermarché qui vient d’accueillir son manège. Elle, c’est Rosangella, une femme belle et courageuse, qui se bat pour vivre et qui élève ses enfants seule, responsabilité que nombre d’hommes fuient.

Elle est une femme au passé meurtri et jalonné de rencontres masculines sans avenir. Une femme ordinaire comme il y en a tant, subissant l’autorité masculine jusque dans la violence physique, s’effaçant au point de presque disparaître.

Pour traiter de ce sujet de la violence contre les femmes : deux hommes ! L’un comme l’autre font de cette héroïne une magnifique icône l’emportant sur tous les tableaux. Elle est non seulement belle mais elle est forte et surmonte les malheurs dont la vie des femmes est souvent jonchée. Et puis elle gagne, ce qui n’est pas forcément le reflet d’une réalité beaucoup moins reluisante.

Olivier Berlion est parfait dans le rôle du dessinateur de cette histoire malheureusement banale. Son dessin est puissant, sûr, mêlant avec justesse le tragique et l’espoir grâce à des images fortes, mais aussi grâce aux décors urbains, étouffants et au contraste des paysages plus bucoliques laissant la place à la respiration. Apparemment investi par le personnage, il se l’approprie et le restitue avec brio. Les femmes sont mises en avant bien évidemment mais pas seulement. Corbeyran parle donc aussi des hommes, de ceux qui seraient justes et protecteurs, ouverts au dialogue, à l’écoute, compréhensifs. Le discours ne minore pas le danger auquel sont confrontées les femmes battues, mais il ajoute un élément qu’une auteure n’aurait peut-être pas inséré. Notre Zorro (Jo) n’est pas totalement le sauveur qu’on imagine au début du roman tel un Jeoffrey de Peyrac balafré pour sa Marquise des Anges, non, sa vengeance est d’abord guidée par une agression qui lui est propre.

Rosangella - par Corbeyran & Berlion – Dargaud

Cela dit, cet album est riche de sens en plus d’être superbe. Il est également un des rares qui traite de ce sujet que l’année 2007 –élection présidentielle oblige- est en train de faire sortir de l’ombre avec notamment l’hypothèse de la proposition d’une loi consacrée dans sa campagne par la candidate PS Ségolène Royal. [1]

"Rosangella déteste qu’on la plaigne et ne veut pas qu’on la comprenne. La comprendre, c’est la déposséder de son intimité, de son âme, l’acculer au vide, la dépouiller." écrit Eric Corbeyran dans un des récitatifs. Le scénariste a su rendre poignante et intimiste cette historie banale. Corbeyran démontre, et ce n’est pas la première fois, qu’il n’est pas question de l’enfermer dans un genre de type thriller ou fantastique. Avec Rosangella, il s’attache à ses personnages, à leurs traumatismes passés qui guident leur présent. L’album est aéré grâce à sa pagination conséquente (84 pages) et bien articulé (introduction, deux chapitres et un épilogue). Le travail du scénariste sur les mots est souvent masqué par le rythme et l’action de ses histoires. Ici, les dialogues façonnent la psychologie des protagonistes et participent à l’émotion du récit.

Olivier Berlion distingue graphiquement la temporalité en délestant les planches de flashbacks de leur encrage. Le rendu onirique provient également de la somptueuse mise en couleurs directes. L’auteur inonde ses cases de lumière, diminuant ainsi la profondeur de champ, un effet renforcé parfois par des arrières-plans eux aussi sans encrage. L’œil est ainsi guidé naturellement vers l’élément important de l’image : les personnages eux-mêmes.

Corbeyran et Berlion nous enchantent avec Rosangella et l’année 2007 démarre fort pour ces deux-là. En conclusion, grâce à des livres comme celui-ci, la bande dessinée sociale, militante et engagée démarre une belle carrière et pourra s’adresser à tous. A lire notamment pour toutes, cet ouvrage donne envie de relever la tête et de refuser…

(par Laurent Boileau)

(par Marie M)

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[1Proposition annoncée lors d’un débat à Roubaix du 19 janvier 2007. A ce propos, un ouvrage édité par les éditions Syllepses et rédigé par le Collectif national pour le droit des femmes vient de lui être adressé.

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