Rosinski : « Je n’ai pas de style ! »

  • Rosinski & Van Hamme l'avaient annoncé l'année dernière. Thorgal va connaître une fin au trentième album, laissant la vedette aux enfants de ce héros. Jean Van Hamme souhaite se consacrer à d'autres héros de papier. L'éventuelle série dérivée de Thorgal serait donc reprise par un autre scénariste. Nous avons rencontré Rosinski afin d'en savoir plus, et de connaître un peu mieux ce malicieux auteur qui déclare ne pas avoir de style. Pourtant son talent est incommensurable, et reconnu de tous.

Jean Van Hamme arrêtera de scénariser la série au trentième album...
Effectivement. C’est assez rare, en bande dessinée, d’assister à une saga familiale où les personnages subissent le poids des ans en même temps que les auteurs. La seule autre série qui s’inscrit dans cette démarche est Buddy Longway (de Derib). Thorgal et Aaricia ont des enfants, qui prennent de plus en plus d’importance dans l’histoire. Les parents, eux, ne pourront bientôt plus avoir d’aventures car ils seront devenus trop vieux pour les vivre...

Rosinski : « Je n'ai pas de style ! »
Vous pourriez envisager de l’arrêter...
Nous n’en avons pas le droit. Tout simplement parce que Jean Van Hamme et moi-même avons beaucoup de respect pour nos lecteurs. Nous réalisons cette série dans la bonne humeur, sans souffrance. Ce ne serait donc pas très sympathique de ne plus donner vie à ces personnages. Je ne comprends pas les auteurs qui ne souhaitent pas que leurs personnages leur survivent. C’est un peu immoral, sauf si le travail créatif de l’auteur pour bâtir son œuvre était lié à la souffrance...

Ce vingt-huitième album marque la fin de Kriss de Valnor ...
Morte ?! Qui a dit qu’elle était décédée ? Thorgal a déjà dû mourir quatre fois (Rires). Notre série a pour cadre l’imaginaire. Avons-nous représenté le cadavre de Kriss de Valnor mangé par la vermine ?

Au fil des ans, vous vous êtes imposé comme un grand dessinateur. Pourtant votre style n’a pas fait école. Les bandes dessinées qui s’inspirent très fortement de votre trait sont inexistantes (Exception faite de celles de Kas).
Mais je n’ai pas de style ! J’ai d’ailleurs toujours évité d’en avoir un. Évidemment, dans Thorgal, je suis tenu de respecter une certaine ligne, pour ne pas décevoir mes lecteurs. Mais si vous analysez mes dessins, vous verrez que je manque de structure. On ne peut donc pas théoriser ou expliquer mon graphisme. Celui-ci vient de mon instinct, de ma personnalité et de mon vécu !

Est-ce dû au fait que vous encrez directement, d’après un crayonné très sommaire voire même inexistant ?
Sans doute. Je veux toujours ressentir une certaine crainte lorsque je travaille. La peur fait monter l’adrénaline. Je ne sais jamais ce que « donnera » une planche lorsque je la commence, et c’est angoissant.

Les dessinateurs qui seraient capables de reprendre Thorgal (ou une série parallèle) sont donc peu nombreux.
Oui, parce que justement je n’ai aucun style.

Pourtant Kas (Hans, Halloween Blues) s’en rapproche.
Son parcours est similaire au mien. Il n’a jamais eu une démarche volontaire pour « s’accorder » à mon graphisme. Mais il a le même tempérament, et a suivi des études à l’Académie des Beaux-Arts, en Pologne. La manière de dessiner vient de ses propres tripes et de son instinct... Pas du cerveau !

Vous avez changé votre « style » pour La Vengeance du Comte Skarbek, et avez apporté une touche fort théâtrale dans la représentation des personnages.
C’est voulu ! Je ne voulais pas reconstituer l’époque trait pour trait, à l’instar d’une bande dessinée historique. Je désirais avant tout partager et représenter une atmosphère. Je voulais que les personnages y jouent dans un décor ! Je pense d’ailleurs que la BD se rapproche plus du théâtre que du cinéma. Et puis, ce côté théâtral provient également du fait que cette histoire est un hommage à la littérature française de cette époque : Balzac, Victor Hugo et Alexandre Dumas...

Etait-il facile de repasser à Thorgal après Skarbek ?
Si j’avais eu un style, cela aurait été difficile. Mais heureusement, je n’en ai pas. J’essaie d’être le plus efficace possible par rapport au scénario. Je retrouve très facilement mon graphisme. J’ai expérimenté certaines techniques dans ce nouvel album. J’ai utilisé un papier d’un format plus grand, et d’un grain différent... La texture de ce papier me résistait plus !

Enseignez-vous toujours le dessin ?
J’avais arrêté, mais ma femme et mon fils se sont aperçus que je devenais un peu trop sauvage, et manquais de contact avec la société. Je viens donc de recommencer à donner des cours (rires). Je parle donc de dessin avec des jeunes adultes. Je n’aime pas parler de bande dessinée, car il n’y a aucune théorie... D’ailleurs les gens qui tentent de théoriser la bande dessinée me font sourire, car le processus créatif qui en découle est inné ...
Il y a beaucoup de dessinateurs qui sont techniquement parfaits si on analyse leurs dessins séparément. Mais lorsqu’on les met l’un à côté de l’autre, pour avoir une narration, cela ne ressemble à rien !
Mais c’est vrai qu’il faut apprendre à savoir faire des proportions, des paysages, de l’anatomie avant d’envisager de faire de la bande dessinée sérieusement ! C’est pour ces différentes raisons que je préfère parler d’aspects techniques relatifs au dessin avec mes élèves.

Le Comte Skarbek
Extrait.

Pensez-vous que l’entrée de la Pologne dans l’Union Européenne va faciliter l’émergence de dessinateurs de bande dessinée sur le marché franco-belge ?
Les autorités politiques polonaises ont toujours œuvré pour que la bande dessinée soit fortement restreinte pendant près d’un demi-siècle. Son statut ne peut donc que s’améliorer ! Aujourd’hui, les Polonais s’ouvrent à la BD mondiale. Il y a également quelques dessinateurs qui viennent vivre à Bruxelles ou à Paris en espérant y publier des planches !
Mais les artistes ont autant gagné que perdu quand la Pologne est entrée dans l’Union Européenne. Les autorités ont lâché du lest par rapport aux restrictions qui minaient les dessinateurs de BD Polonais. Nous avons en même temps perdu « la résistance de la matière », la créativité. À l’époque, nous étions motivé. Nous ne travaillions pas pour l’argent, mais pour nos idées. Nous essayions constamment de nous surpasser, et d’aller le plus loin possible sans nous faire censurer. Cela nous amenait à être naturellement créatif ! Le capitalisme sauvage, qui menace la Pologne, risque de nuire à la créativité, au profit de la (sur) production.
La jeune génération ne se souvient pas de notre combat pour la cause ! Pour eux, faire de la bande dessinée est un acte naturel. Pour les auteurs de ma génération, c’était souvent un exploit.

Avez-vous encore des envies en bande dessinée ?
J’aimerais illustrer plus de romans graphiques, qui me permettront d’exprimer plus clairement le lien qui unit la bande dessinée au théâtre. J’ai également envie de me consacrer beaucoup plus à la peinture. Pour l’instant, je pallie cet envie en dessinant en couleur directe les planches du Comte Skarbek sur un grand format. Le deuxième album devrait paraître en octobre ou novembre 2005...

Thorgal
Extrait du T.28

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Les images de Thorgal sont (c) Rosinski, Van Hamme & Le Lombard
Les images du Comte Skarbek sont (c) Rosinski, Sente & Dargaud.