Rossi : "Jijé nous a inculqué une morale du dessin"

11 mars 2008 0 commentaire
  • Après avoir travaillé avec les plus grands, de Jean-Michel Charlier à Serge Le Tendre en passant par Abuli et Jean Giraud, {{Christian Rossi}} a accepté la requête de Guy Vidal : Il s’est allié à deux des jeunes scénaristes parmi les plus prometteurs de leur génération pour signer {W.E.S.T}.

Le trait élégant et précis de Rossi conjugué au scénario dynamique, dense et haletant de Fabien Nury et Xavier Dorison ont séduit le public puisque le quatrième tome de la série s’est hissé parmi les meilleures ventes du premier trimestre 2008.

Rossi : "Jijé nous a inculqué une morale du dessin"Pourquoi vous êtes-vous lancé dans une série écrite par deux jeunes scénaristes ?

Guy Vidal m’avait téléphoné pour me parler de ce projet. Il m’a convaincu de lire leur synopsis. Le nom de Xavier Dorison m’était familier puisque je connaissais le Troisième Testament. Quelques jours plus tard, j’ai reçu le texte. Celui-ci était bien présenté, et surtout très ludique. En fait, cette histoire me ramenait à celles que je dessinais lorsque j’avais quatorze ans (Rires). Cette mouture du synopsis était fort différente de celle du premier diptyque que nous connaissons. L’approche y était plus légère, plus amusante. J’ai donné mon accord à Guy pour dessiner cette histoire. Je pensais que j’allais faire cela rapidement. En fait, ce fut tout le contraire. Cette série est devenue beaucoup plus ambitieuse…

Le premier cycle est plutôt dense, non ?

Fabien Nury dit volontiers que La Chute de Babylone / Century Club est une histoire simple racontée de manière compliquée. Je suis d’accord avec lui. Le deuxième diptyque El Santero / Le 46e État est le contraire : un récit compliqué, écrit avec fluidité. J’espère que le prochain cycle rétablira un certain équilibre (Rires). J’ai été surpris par la densité des intentions que Fabien et Xavier voulaient incorporer au récit dès le départ. Cela m’a obligé à apporter un grand soin à la documentation. Cette rencontre correspondait à mes envies. À l’époque, je souhaitais retrouver de l’exigence dans mon travail…

Extrait de W.E.S.T. T4

« Tirésias », les deux albums que vous avez faits dans la foulée de la « Gloire d’Héra », n’ont pas récolté le succès attendu…

Nous avons eu un succès critique, mais effectivement le public ne nous a pas suivi. Cela a provoqué quelques incompréhensions avec notre éditeur. Nous réalisons quand même un art commercial. Pour pouvoir vivre de la bande dessinée, il faut savoir comprendre le renouvèlement du lectorat, appréhender ses attentes également. Je viens de la bande dessinée en noir & blanc, chère à Jijé et Milton Caniff. Les goûts actuels des lecteurs sont loin de ces influences…

Vous êtes un véritable touche-à-tout. Lorsque vous entamez une nouvelle série, on sent que vous êtes passé auparavant par une période de réflexion…

Oui. J’apprécie le travail de certains cinéastes qui osent aborder des genres différents à chacun de leurs films. Certains recherchent une approche spécifique pour leurs nouveaux projets. Je trouve cela plus normal que le contraire. Je détesterai niveler mon style graphique quel que soit le thème abordé. Je n’ai pas envie de m’ennuyer et j’aimerais aller vers des zones que je n’ai pas encore explorées. Et ce, même si je ne suis pas forcément armé pour le faire…

N’avez-vous pas peur de vous ennuyer sur W.E.S.T ? Vous avez signé, une série conséquente, Jim Cultass. Mais le scénario de Jean Giraud était beaucoup plus déjanté…

C’est le moins que l’on puisse dire (Rires). Mais nous ne sommes pas dans le même rapport : Jean Giraud me remettait un texte dialogué, et je faisais le reste. J’avais beaucoup de plaisir à partager des moments avec lui. On s’est vraiment beaucoup marré sur Jim Cutlass ! Ce n’était pas un père, mais plutôt un frère ! Il est très valorisant avec ses collaborateurs. Savoir que son travail est lu par un maître tel que lui, cela hausse forcément le niveau !
Fabien et Xavier me donnent, eux, un travail très précis, avec des intentions poussées sur les personnages. Ils veulent éviter qu’ils ressemblent à des archétypes. Mes scénaristes souhaitent que les lecteurs prennent part à leurs tourments et à leurs joies. Du coup, ils explorent leur intimité.

Fabien Nury dit qu’un album de W.E.S.T. représentait, pour vous, une somme de travail équivalente à deux albums normaux …

Effectivement. Les albums sont découpés en soixante-quatre planches, et contiennent beaucoup de vignettes par page. Les lecteurs ont évolué. Ils consomment de plus en plus. Lorsque l’on en tient un, il ne faut donc pas le lâcher (Rires). Fabien et Xavier essaient de régler leur découpage en fonction de cela. De plus, je n’arrête pas d’intervenir dans cette partie du travail. Je digère, malaxe, mâche et recrache le scénario en leur demandant ce qu’ils pensent de mes modifications. Le résultat est parfois un peu compact, mais pas indigeste !

Extrait de W.E.S.T. T4

On sent que vous avez pris beaucoup de plaisir à dessiner des ambiances cubaines dans le deuxième cycle…

Oui. J’aurais encore voulu donner plus de place à l’image. J’avais des documents extraordinaires que j’aurais pu utiliser. Des cases d’ambiance ont été sacrifiées pour le bien-être du récit. Je vais essayer d’aborder le scénario d’une tout autre manière dans le prochain tome. Nos personnages reviendront à New York. Cette ville est à l’aube de sa mutation : les premiers gratte-ciels sont en construction. Cette frénésie urbaine peut être source d’une rêverie extrêmement dense. Les ambiances seront comparables à celles de la prohibition, même si notre récit se déroule trente ans plus tôt. Je vais essayer de rendre cette atmosphère dans mon dessin… C’est-à-dire accorder plus d’importance à la surface de l’image pour avoir un résultat graphiquement plus croustillant, tout en sachant que la narration prime !
Il faut sans cesse faire attention à différentes choses : que veut-on mettre en avant ? Comment synthétiser une attention ? Comment manipuler le lecteur ? Doit-on ajouter des cases pour jouer sur le rythme du récit, ou au contraire en enlever ? Il est essentiel de vérifier ces choix, en réalisant des croquis pour savoir si on a de la marge pour satisfaire encore plus les lecteurs avec des effets visuels…

Quelles sont vos influences actuelles, les auteurs qui vous épatent ?

Je suis plongé dans le travail d’Alan Moore. J’essaie de comprendre comment il arrive à faire frissonner de plaisir ses lecteurs. Mais j’ai trop besoin d’avoir ma liberté pour pouvoir travailler avec lui. Je suis certain qu’il est trop directif ! Fabien et Xavier sont très souples. Il n’y a pas de prise de pouvoir de l’un ou l’autre. Nous sommes tous au service de l’histoire, et nous parlons beaucoup entre nous. J’ai bien sûr le final cut. Cette liberté, que j’ai pu conquérir au fil de mes collaborations, m’empêche de m’endormir.

Quelles sont les forces de vos deux scénaristes par rapport à ceux avec lesquels vous avez déjà travaillés ?

Avant tout leur jeunesse ! Ils sont rapides, réactifs et cultivés. Ils souhaitent écrire des histoires classiques sans sombrer dans de vieux codes narratifs. Ils sont férus de cinéma et de séries télévisées américaines. On sent cette filiation dans leur manière de gérer leurs personnages…

Extrait de W.E.S.T. T4

Vous nous offrez des couleurs lumineuses dans El Santero / Le 46e Etat

Et encore. … Si vous voyiez les originaux ! Je travaille en couleurs directes pour cette série. Je suis issu du noir et blanc. J’ai été formé par Jijé, que j’allais d’ailleurs voir régulièrement jusqu’à son décès. Mais il faut évoluer... La couleur directe est une manière de tenir les lecteurs encore plus immergés dans l’ambiance, dans l’histoire…

Quels souvenirs gardez-vous de Jijé ?

C’était un sacré mec ! Un « enfoiré » qui me mettait constamment dans la confusion en soulignant une erreur sur une planche. Il pointait des coquilles en se marrant ! Il était d’une cruauté incroyable. Mais il se rattrapait après en endossant la posture d’un père rassurant, et en proposant une autre perspective artistique, une autre voie.
Cette année, à Angoulême, j’ai eu une discussion avec Jean Giraud au sujet de la morale du dessin. Jean la possède, et moi également. Jijé nous l’a inoculée. Je suis certain qu’il l’a fait avec tous les jeunes dessinateurs qui sont allés le voir. Selon Jijé, un auteur ne pouvait pas faire n’importe quoi. En tant que dessinateur, nous étions obligés et engagés à répondre à une beauté, à une présence. Il devait y avoir une dimension spirituelle dans notre travail. Je crois beaucoup à cela !
J’ai quelques originaux de Jijé à la maison. Ils me font vibrer chaque fois que je les regarde : son trait est intense, complet et généreux. On sent qu’il dessinait avec les tripes.

Le prochain cycle de W.E.S.T. se déroulera donc à New-York. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Ce sera un récit fort sombre qui abordera le passé de Morton Chapel. Certains personnages vont rester sur le carreau !

(par Nicolas Anspach)

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Illustration (c) Rossi, Dorison, Nury & Dargaud.
Photo (c) Nicolas Anspach

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