"Rouge comme la neige", le western crépusculaire de Christian De Metter

  • Dans la lignée du film «Impitoyable» de Clint Eastwood, Christian De Metter démonte les faux-semblants et multiplie les coups de théâtres. Captivant, âpre, angoissant et très psychologique. Un des gros coups de cœur du mois !

États-Unis, 1896. Dans une petite ville du Colorado, on s’apprête à juger un homme soupçonné d’enlèvements d’enfants, Buck MacFly. Mais le procès tourne court. Une femme venue en ville assister au jugement avec son fils adolescent Sean, la veuve MacKinley, fait évader MacFly, persuadée qu’il possède des informations sur sa fille Abby dont elle est sans nouvelles depuis sa disparition soudaine il y a six ans.

Cette mère éplorée se pense suffisamment forte pour contraindre ensuite son prisonnier à la conduire jusqu’à Abby, où qu’elle se trouve. Mais ce n’est pas si simple. Tandis que le shérif alcoolique Cassidy organise la traque pour retrouver les fuyards, MacFly, de plus en plus cynique et inquiétant au fil de l’échappée dans la montagne et le blizzard, révèle à Sean et à sa mère qu’il connaissait bien leur père et époux George MacKinley, mort quelques années auparavant à la bataille de Wounded Knee.

"Rouge comme la neige", le western crépusculaire de Christian De Metter

Christian De Metter
Photo : © CL Detournay

Christian De Metter œuvre en bande dessinée depuis près de quinze ans. Alternant les adaptations de polar et les récits originaux, on se souvient entre autres du Curé ou de L’Œil dans la Tombe. Il connut un succès auprès du grand public avec sa superbe adaptation du roman de Dennis Lehane, Shutter Island (porté à l’écran un peu plus tard par Martin Scorcese), pour lequel il reçut le Prix des libraires en 2009, et fut sélectionné dans de nombreux prix et festivals [1].

En 2009, De Metter nous expliquait ce qu’il l’avait attiré dans ce récit : "Shutter Island aborde des thèmes que je travaille depuis des années : l’identité, ce qu’on est, ce que m’on veut être, et ce qu’on croit être. Cela fait un moment que je souhaitais aborder une telle histoire avec une chute bien sentie, où l’on a tous les éléments au début, et dont on se rend compte au fur et à mesure de la lecture, que l’on n’a pas regardé la photo dans le bon sens. C’est ce retournement de situation qui m’avait bluffé à sa lecture, mais à mon sens, je ne suis jamais parvenu à égaler cette efficacité. Mieux vaut alors se rapprocher de l’original, et l’adapter."

Avec Rouge comme la neige, De Metter se rapproche pourtant très fort de cet idéal vers lequel il tend. Certes, la construction est fort éloignée de Shutter Island, où toute l’histoire s’inverse sur un pivot fort, mais la thématique demeure. Après une première introduction dans lequel on tente de comprendre les règles du jeu, l’auteur construit d’une main des possibilités de résolution en les détruisant systématiquement de l’autre, de façon à nous faire nous questionner en permanence sur ce que cachent chacun des protagonistes. Ces éléments de surprises et ce dispositif de secrets savamment dévoilés rendent Rouge comme neige formidablement addictif. Dès qu’on a entamé les premières pages, il est presque impossible de le refermer sans avoir atteint la conclusion.

Le même principe s’applique au choix graphique de l’auteur. Plus souvent orienté vers une mise en couleurs directe avec des huiles où s’exprime la matière, Christian de Metter a ici abandonné cette technique pour un crayonné très fin. Les premières pages donnent l’impression de ne pas être parachevées, mais on pénètre finalement rapidement dans cette nouvelle perspective de présentation, qui permet d’aborder les personnages en filigranes, en se concentrant sur leurs émotions et leurs ressentis. Toutes les couleurs sont dans la gamme d’un brun sépia, mise à part la couleur rouge qui apparaît sporadiquement, renforçant l’aspect dramatique de la séquence.

Il est effectivement bien question de drame, de bout en bout, dans Rouge comme la neige. Les influences des derniers westerns contemporains (dont Impitoyable de Clint Eastwood) se font sentir dès les premières pages. Nous voilà bien éloigné des chemises roses calées dans le pantalon et des duels à la régulière dans Main street ! La période du western était une époque précaire, où la vie ne tenait qu’à un fil, et dans laquelle la justice faisait ce qu’elle pouvait pour administrer la racaille purulente qui sévissait les espaces infinis de l’Ouest sauvage. Difficile de savoir qui était réellement la personne apparaissait devant vous, ou ce qu’elle avait pu commettre par le passé.

C’est une version un peu plus authentique que défend Christian De Metter. Avec sa mise en scène très cinématographique (l’album se rapproche parfois d’un storyboard de film), on ressent physiquement cette approche crue et sauvage. Les précédents ouvrage de De Metter ont quelquefois un aspect violent ou sordide. On retrouve cette volonté de démontrer la bestialité de l’homme dans Rouge comme la neige, mais cela demeure souvent dissimulé, comme un marais dont la surface glauque peut sembler sans danger, mais dont on ne peut sonder le fond.

On peut se poser la question de l’intérêt de la dernière séquence : est-elle vraiment nécessaire ? Elle permet néanmoins à chaque lecteur de se positionner auprès des protagonistes, d’imaginer comment il aurait réagi à leur place.

Âpre et violent, superbe dans ses paysages des espaces du far-west, impitoyable dans la description du massacre de Wounded Knee, mais aussi et surtout féroce dans ses évocations de la bêtise et de la bestialité humaines, Rouge comme la neige est un album qui prend aux tripes.

L’histoire continue à trotter en nous longtemps après avoir refermé le livre. Preuve que son contenu est ravageur, et que derrière ce western atypique se cache une forte et violente histoire humaine, formidablement réussie dans son graphisme, son découpage et son écriture. À dévorer intensément !

(par Charles-Louis Detournay)

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Rouge comme la neige - Par Christian De Metter - Casterman

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Toutes les illustrations sont © De Metter/Casterman

[1Christian De Metter était déjà lauréat à Angoulême pour Le Sang des Valentines (avec Catel, chez Casterman)