Ruppert & Mulot ("La Grande Odalisque") : " On est trois auteurs masculins et ce sont trois personnages féminins, ce n’est pas un hasard. "

5 septembre 2012 4 commentaires
  • Bande dessinée d'action au rythme époustouflant, "La Grande Odalisque" (Ed. Dupuis) est une collaboration inattendue entre l'une des figures marquantes de la nouvelle génération de la BD d'aujourd'hui, Bastien Vivès, et deux personnalités éminentes de la bande dessinée alternative, piliers du catalogue de L'Association, Florent Ruppert et Jérôme Mulot . Rencontre.
Ruppert & Mulot ("La Grande Odalisque") : " On est trois auteurs masculins et ce sont trois personnages féminins, ce n'est pas un hasard. "
La Grande Odalisque de Bastien Vivès, Florent Ruppert et Jérôme Mulot
Ed. Dupuis

Comment en êtes-vous arrivé à travailler avec Bastien Vivès ?

Jérôme Mulot : Nous ne le connaissions pas autrement que dans ses livres et on l’a rencontré dans un festival à Saint-Pétersbourg. C’était la première fois qu’on le rencontrait "en vrai". On a pas mal sympathisé. C’était un festival où il y avait peu d’auteurs et on a été amenés à passer une semaine ensemble. On a bien rigolé. Après on l’a recroisé à Bologne et on est devenus amis.

Florent Ruppert : C’est marrant, on a fait deux interviews avant vous, France Info et France Culture. À Bastien, sur France Culture, on a demandé qu’est-ce qui l’attirait chez Ruppert & Mulot, pourquoi il voulait la caution "indépendant" à son travail ; sur France Info, on nous a demandé si nous n’avions pas choisi Bastien pour atteindre un public plus large et gagner plus d’argent.

Nous ne sommes pas surpris par votre rapprochement car graphiquement, il y a des convergences. En revanche, c’est dans la façon de raconter des histoires qu’il y a une grande divergence entre vous. Vous avez envie chacun de tout essayer.

FR : C’est cela. Avec La Grande Odalisque, nous travaillons sur un nouveau format.

JM : Nous avons tenté de faire une bande dessinée d’action pour voir ce que l’on pouvait faire dans ce format et dans ce registre.

La Grande Odalisque de Bastien Vivès, Florent Ruppert et Jérôme Mulot
(C) Dupuis

Vous, par définition, vous travaillez en collaboration et ce n’est pas non plus pour Bastien une nouveauté de travailler à quatre mains. Comment avez-vous collaboré, concrètement ?

FR : Déjà, nous utilisons énormément l’ordinateur. Comme on est deux et qu’on encre nos dessins séparément, par un système de calques, nous sommes à l’aise avec l’ordinateur, même si nos dessins sont sur papier. Bastien travaille à la Cintiq [1]. Pour que les deux traits se mélangent bien, on a fait des tests sur Irène et les clochards (L’Association, 2009)...

JM : On a réussi à paramétrer un trait pour que Bastien puisse le dessiner à l’ordinateur sans qu’il y ait une différence de trait entre le nôtre qui est scanné et intégré sur l’ordinateur et le sien qui est directement exécuté sur la palette. Florent et moi, déjà, nous travaillons sur deux papiers différents pour ne pas massacrer le travail de l’autre. Avec Bastien, nous avons simplement ajouté un calque supplémentaire. Techniquement, ce n’était pas plus compliqué qu’à l’habitude.

FR : Sauf qu’on s’est retrouvé à la fin avec une pile de feuilles ! Nous avons travaillé avec un serveur commun, Dropbox, où on dépose nos pages. Chacun va la chercher pour travailler dessus, puis la remet. On peut travailler comme cela chacun chez soi.

Trois étapes pour le dessin
(C) Vivès, Ruppert & Mulot

Le scénario s’est élaboré comment, pour sa part ?

JM : Là pour le coup, on était souvent tous les trois réunis, à discuter à bâtons rompus...

Mais qui fige la version finale ?

JM : À chacune de nos rencontres, il y avait un de nous qui était chargé de retranscrire la scène de manière très synthétique, prévoyant la place que cela prendrait. Puis on effectuait un second passage et, petit à petit, on affinait.

FR : Pour la construction de l’histoire, nous, on a fait les décors et Bastien les personnages principaux et on s’est partagé les personnages secondaires. Pour la narration, la moitié des pages ont été faites par nous, en faisant les décors et Bastien ajoutait les personnages ensuite ; pour l’autre moitié, Bastien dessinait les personnages et nous on faisait les décors derrière. Nos deux narrations s’imbriquent ainsi de façon fluide.

Bastien dessine les trois héroïnes parce qu’il dessine mieux les filles ?

FR : Les filles, mais les visages surtout. Nous connaissions nos boulots respectifs et on a vu que nous avions des sensibilités qui étaient assez proches. Bastien dessine souvent des personnages féminins. Nous, après Irène, nous avions envie de dessiner ce type de personnage. Comme nous, Bastien esquisse les visages, laisse paraître peu d’informations. C’est une sensibilité, une façon d’écrire, pour ne pas trop surcharger les visages.

Florent Ruppert & Jérôme Mulot
Photos : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Vous partagez une sorte de "ligne claire", terme galvaudé s’il en est, peu chargée de noir qui est commun à vos deux styles... Vous vouliez une histoire d’action, vous ne vous en êtes pas privés : c’est un vrai délire, cet album !

JM : La première scène qui nous a donné envie de faire le livre, c’est la scène de la Pyramide du Louvre, avec le saut de la moto.

FR : C’est une parodie très très libre de Cat’s Eyes, un dessin animé que l’on a vu dans notre enfance [2] Dans l’album, il y a plein de petits clins d’yeux qui feront plaisir à ceux qui connaissent la référence. Mais ici, ce sont trois amies et non trois sœurs.

Ce qui est intéressant, c’est de voir comment ces trois personnalités se distinguent et ce qui les motive par rapport à leur délire...

FR : Au début du projet, on voulait faire vraiment un livre d’action pure, mais au fur et à mesure de son élaboration, on a adopté ces personnages. On est trois auteurs masculins et ce sont trois personnages féminins, ce n’est pas un hasard : on a utilisé nos personnalités.

C’est vrai qu’on y retrouve deux personnages qui vont chercher un troisième...

FR : Dans la réalité, cela ne s’est pas passé comme cela (rires). Après, ces personnages nous ont échappé rapidement. Ils sont devenus un peu autonomes et cela a déplacé l’enjeu de l’histoire : c’est devenu davantage le récit d’une amitié.

On vous retrouve bien tous les trois, avec les Ruppert & Mulot qui sont dans une espèce d’ascèse graphique et narrative poétique et cette séquence où l’une des protagonistes est en train de rompre avec son mec qui nous semble être du pur Vivès...

FR : Ah, mais pour cette séquence-là, l’idée vient de nous ! (rires)

La Grande Odalisque de Bastien Vivès, Florent Ruppert et Jérôme Mulot
(C) Ed. Dupuis

Comment ce projet est-il arrivé chez Dupuis et pas chez Casterman ou L’Association, vos éditeurs privilégiés ?

FR : Nous avons fait un livre d’aventure, dans un format d’aventure, avec une coloriste (Isabelle Merlet). On a mis les moyens qui appartiennent au genre. Aire Libre est aussi une collection d’auteurs. On a proposé le projet à Dargaud, à Casterman et à Dupuis ; On s’est pris un râteau chez Dargaud. On a hésité entre Casterman et Aire Libre et au bout d’un moment, cela a été Aire Libre, avec Martin Zeller et José-Louis Bocquet. C’est ce qui donnait le plus de sens.

Quel parcours depuis vos débuts ! Rappelez-nous comment vous vous êtes rencontrés.

FR : On s’est rencontrés aux Beaux-Arts de Dijon où nous faisions une école d’art contemporain. Nous avons travaillé dans les formats de l’art contemporain et la bande dessinée, on l’a faite vraiment à côté. Pendant les vacances de Toussaint, Jérôme Mulot a voulu faire une BD de western en une semaine. J’ai sauté sur l’occasion. On est allé chez sa mère pour faire ce livre en une semaine. Ce n’était pas terrible.

JM : Comme on avait décidé de faire de la BD et rien que cela, plutôt que de faire des pauses à fumer et à regarder par la fenêtre, on s’est mis à dessiner, des dessins d’humour en une seule page comme dans le New Yorker, nous les appelions nos "dessins de récréation". Puis Florent est parti étudier à Amsterdam et nous avons continué à travailler et à communiquer ensemble par Internet, c’est comme cela que l’on a fabriqué nos premiers fanzines. Nous avons d’abord rencontré les éditions Atrabile qui nous ont publié dans Bile Noire, puis les éditions Requins Marteaux qui nous ont publié dans Ferraille. Notre dernier fanzine avait été remarqué par Killoffer et on a fait un Patte de mouche, La Poubelle de la Place Vendôme (L’Association, 2006) qui est historiquement notre premier livre, même si ce n’est pas celui qui a été publié en premier.

Comment on fait pour vivre quand on est publié par L’Association ?

JM : On mange des carottes râpées (rires) !

FR : J’ai fait des petits boulots comme projectionniste et veilleur de nuit, qui sont des boulots qui permettent de travailler sur tes dessins, tes synopsis. Au bout d’un moment, on a commencé à gagner de l’argent. Avec les livres et les trucs à côté...

JM : Ce sont surtout les trucs à côté qui nous ont fait vivre. on a toujours dans l’année une ou deux choses qui génèrent un peu d’argent, que ce soit une exposition, des projets collectifs. On a participé à Rock Strips où six pages réalisées en 15 jours rapportaient plus qu’un livre à L’Association qui nous prend un an. On a toujours essayé de ménager notre temps et de s’organiser pour ne pas avoir à souffrir de l’argent.

Être publié chez Dupuis est une forme de reconnaissance pour vous ?

JM : Non, c’est une expérience supplémentaire. Les avances sont plus importantes, c’est sûr. Avec José-Louis Bocquet, les relations sont très similaires avec L’Association. Nous sommes arrivés avec le livre terminé à 70%. À part quelques remarques sur la compréhension, nous avons conçus seuls notre projet. On a fait ce qu’on avait à faire. On a réussi à faire ce livre-là avec Bastien Vivès, je ne suis pas sûr que seuls, on y soit parvenus.

La couverture est très onirique...

FR : On voulait une couverture qui soit en soi un scénario. Pour en arriver à cette situation-là, on est obligé de se demander comment une fille nue puisse tomber d’un hélicoptère. Et puis on voulait une couverture qui symbolise la relation entre les personnages.

Cette communion fusionnelle, comme Dupuy & Berberian, est partie pour durer longtemps ?

FR : Ben oui. Nous sommes très amis avec Dupuy et Berberian qui nous ont mis en garde, mais pour le moment, on aime travailler ensemble (rires).

Quel est votre projet du moment ?

FR : Une histoire avec des géants qui ont la taille d’un immeuble haussmannien costumés avec des habits utilisés comme panneaux publicitaires. Cela s’appelle Le Géant de Paris, mais on n’en est qu’au début.

Propos recueillis par Didier Pasamonik

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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La chronique de l’album par Morgan di Salvia sur ActuaBD.com

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[1Palette graphique produite par Wacom. NDLR.

[2D’après le manga de Tsukasa Hōjō, oublié par Tonkam et Panini.

 
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