"Rusty Brown", une nouvelle pierre au monument Chris Ware

29 janvier 2021 0
  • Alors qu'il figurera sans doute dans la "short list" des Grands Prix d'Angoulême (proclamation en juin 2021), près de vingt ans après "Jimmy Corrigan", Chris Ware revient avec un nouveau livre-objet dont tous les éléments ont été pensés pour servir la narration. Mais au-delà de toute réflexion sur le médium, "Rusty Brown" s'avère être une merveilleuse réussite, un livre sensible autour des rapports humains et intergénérationnels.

Delcourt nous présente Rusty Brown comme une suite de Jimmy Corrigan, Prixdu Mailleur album à Angoulême 2003. Nul n’est besoin d’avoir lu le précédent (et magnifique) opus de Chris Ware pour embarquer à bord du vaisseau Rusty Brown, si ce n’est le plaisir de (re-)lire ce qui reste comme l’un des ouvrages marquant de ces vingt dernières années. En effet, outre quelques liens ténus entre les deux récits au niveau de la narration, Rusty Brown se construit différemment dans le temps et l’espace, et n’intègre pas directement de personnages issus de Jimmy Corrigan.

"Rusty Brown", une nouvelle pierre au monument Chris Ware
Dès les premières pages, l’auteur présente les personnages principaux de son récit.
Jimmy Corrigan, paru en 2002.

Rusty Brown est en réalité la première partie d’un récit choral qui tourne autour d’une école privée du Nebraska et des personnes qui y évoluent.

On y croise :

- Rusty Brown, un enfant de neuf ans, renfermé, en manque d’amour paternel et soumis au harcèlement des autres écoliers. Rusty se réfugie alors dans le monde des super-héros, à commencer par SuperGirl, son amour secret.

- Alison et Chalky White sont frères et sœurs, nouveaux arrivants dans cette ville et cette école, hébergés par leur grand-mère. Tandis que Chalky tente de se lier d’amitié avec Rusty Brown, Alison ne cesse de se rappeler de son amie Grentchen qu’elle a du laisser dans le Michigan.

- William Brown, le père de Rusty : ex-auteur d’une nouvelle de SF qui a connu son petit succès il y a une dizaine d’années, ce professeur bedonnant se pose beaucoup de question sur sa place dans sa famille et l’impact de sa timidité naturelle.

- Jordan Lint (troisième du nom) est un petit con. Du moins pendant son adolescence où ses nombreux écarts de conduites l’ont souvent amené à la limite de l’exclusion de cette école privée, exclusion dont le chéquier de son père l’a sauvé in extremis à plusieurs reprises. Quant à savoir ce qui a généré cette attitude de rebelle et comment ce fils de bourgeois va s’en tirer, le lecteur le découvre à raison d’une page consacrée à chaque année de sa vie.

- Joanne Cole est la seule institutrice noire de cette école privée, et certainement la meilleure du corps professoral. Tous les jours, elle se dévoue pour les enfants de sa classe, et pour sa mère dont elle prend soin en dépit du manque évident de considération qu’elle reçoit en retour. Sans enfant ni relation amoureuse, Joanne passe son temps libre à l’école, à aider ses proches ou à jouer du banjo. Ce ne sont pas les criantes déconsidérations envers sa couleur de peau qui la font le plus souffrir. Non.

- Chris Ware est un professeur d’arts plastiques entre deux âges. Il aime fumer de l’herbe avec ses élèves sur la banquette arrière de leurs voitures de fils de riche, mais il a coupé sa queue de cheval. Après s’être fait plaquer, il se demande si ses camarades professeurs pourraient être de bons personnages à dessiner. Mais ses collègues trouvent que c’est plutôt un connard.

En haut, William Brown est en perte de repères, et ne prête pas grande attention à son fils.
Dans le même chapitre, une bande inférieure continue dévoile simultanément le réveil d’Alison et Chalky White.

Jimmy Corrigan, que Chris Ware désigne comme un "récit auto-fictionnel", abordait beaucoup de thématiques différentes en suivant les pensées introspectives et les événements importants de différents descendants de la famille Corrigan. Le lecteur qui a apprécié ce précédent ouvrage, ne doit pas hésiter un seul instant à se procurer Rusty Brown. Il retrouvera un format semblable : une jaquette dépliable emplis d’éléments plus ou moins importants dans la narration. Ils y retrouveront aussi les thèmes de l’hérédité et du lien intergénérationnel, ainsi que le souci de la construction minutieuse de l’auteur.

Chris Ware va pourtant plus loin sur plusieurs aspects dans cet album.. À commencer par le sentiment du rejet, de celui de ne pas être à sa place ou de ne pas pouvoir exprimer ses émotions. Par petits touches, il aborde progressivement la question raciale jusqu’au chapitre final où cette problématique prend un rôle central. Rusty Brown signifie littéralement "roux-brun" en anglais.

L’amour peut-il aider Jordan Lint à changer ?

Rusty Brown ne se veut pour autant un livre dramatique ou tragique. Chaque personnage est creusé au fil des pages prenant sa place dans l’habile construction narrative de l’auteur.

Utilisant moins régulièrement le monologue intérieur que dans Jimmy Corrigan, Chris Ware définit ses personnages dans leurs interactions, dévoilant peu à peu leurs fissures dans l’assemblage du puzzle qu’il nous livre.

Dans sa jeunesse, William Brown a écrit un étonnant récit de science-fiction

Rusty Brown est avant tout un livre débordant d’émotion, mais sans pathos, avec beaucoup de sensibilité et d’intelligence. L’auteur -on est désormais habitués- continue de jouer ses gammes avec les capacités du médium, multipliant les scènes de narration simultanée , changeant de registre graphique pour renforcer le lien avec le personnage ou traduire ses rêves. La narration est plus fluide qu’au sein de Jimmy Corrigan, le dessin se suffisant souvent à lui-même, sans recourir au texte.

Finalement, le seul défaut que l’on puisse reprocher à Rusty Brown est la taille réduite de certaines cases et de la typographie.

Après avoir reçu le prix du Meilleur Album et le Prix de la Critique au Festival d’Angoulême 2003, avoir intégré dans la sélection du même festival international en 2013, et avoir également reçu le Prix Spécial du Jury toujours à Angoulême en 2015, Chris Ware pourrait-il être une nouvelle fois récompensé en 2021 grâce à ce formidable livre ? Avec ce titre peut-être pas, mais sa présence dans la "short list" des Grands Prix ces dernières années ne devrait pas tarder à lui offrir cette consécration.

Quant aux lecteurs, ils se réjouiront d’apprendre que Rusty Brown n’est qu’une première partie de ce qui deviendra sans doute un incroyable diptyque. Même si cette première partie se suffit très largement à elle-même. Sans nul doute, l’un des meilleurs livres de l’année.

Que la vie de Joanne Cole semble solitaire, perdue au milieu de ces flocons de neige

(par Charles-Louis Detournay)

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Rusty Brown, par Chris Ware - Delcourt

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Toutes les illustrations sont : © Chris Ware 2019, © 2020 Éditions Delcourt pour la
version française.

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