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Rutu Modan (« Tunnels ») « Les gens sont toujours drôles, en fait »

  • Elle a le chic pour tourner des sujets graves en comédies vaudevillesques. Après les attentats dans "Exit Wounds" en 2007 et la Shoah dans "la Propriété" en 2013, le conflit israélo-palestinien est littéralement fouillé dans "Tunnels". Quand une famille d’archéologues creuse clandestinement un tunnel sous le mur de séparation avec la Cisjordanie pour retrouver la fameuse Arche d’alliance, ils ne manquent pas de tomber sur des Palestiniens qui en font de même. L’humour pour retrouver la lumière en surface ?

Tunnels comporte en dernières pages, un curieux générique comme au cinéma listant les personnages en vis-à-vis d’acteurs. Pourquoi cela ?

C’est ma façon de procéder. J’ai écrit le scénario, dessiné un storyboard, choisi des acteurs connus en Israël, mené des séances des photos, puis j’ai dessiné d’après ces photos...

Rutu Modan (« Tunnels ») « Les gens sont toujours drôles, en fait »
© Rutu Modan - Rutu Modan / Actes Sud

C’est un long processus…

La bande dessinée, c’est un long processus. Il m’a fallu un mois pour réaliser les photos. En plus, c’est une grosse dépense. J’ai rémunéré les acteurs, organisé les séances dans mon studio. Tout était préparé tant au niveau du texte que de la composition. Je gardais bien sûr une marge de changements possible. Bien sûr, les acteurs ont parfois apporté des idées qui m’ont permis de faire évoluer l’ensemble, même lors du travail de la couleur j’ai apporté des modifications.

Finalement qu’est-ce qui vous a pris le plus de temps ?

J’ai passé plus d’une année sur les recherches préalables, ensuite deux années pour écrire l’histoire. Je ne connaissais rien à l’archéologie et j’ai découvert ses liens avec la politique, les attentats, l’armée, les colons, les Palestiniens, Daech, … Enfant, on m’a appris les histoires de la Bible à l’école, je trouvais intéressant de comparer ces histoires avec les faits perçus par l’archéologie, et ensuite exposer les débats internes à l’archéologie.

© Rutu Modan / Actes Sud

Mais qu’est-ce qui vous a menée à ce sujet ?

Je cherchais une bonne histoire, simplement. Je me suis souvenu d’une famille que j’ai connue il y a 30 ans. Comme mes personnages : un père, un fils et parfois la fille, ils ont creusé pendant des années dans la montagne, persuadés qu’ils trouveraient l’Arche d’alliance. C’était un souvenir assez marrant et puis après je me suis demandé pourquoi ont-ils tant creusé. Petit à petit, je me suis dit que je pourrais en faire une aventure genre Indiana Jones et j’ai réalisé à quel point il existait des connexions avec l’histoire, la politique … J’ai d’abord contacté ce fils, je ne l’avais pas vu depuis 30 ans… Bien sûr leur histoire était très différente de celle que j’ai écrite.

Vous êtes donc bien consciente du lien de Tunnels avec Spielberg ?

Oui, même si je n’ai pas forcément choisi ce sujet pour Les Aventuriers de l’Arche perdue que j’ai quand même revu pour le coup. Cette Arche d’alliance est un mythe dans la culture juive, elle m’a permis de donner un but à mon intrigue, une chasse au trésor qui parle à tout le monde. Comme une structure de récit que j’ai pu ensuite allègrement casser.

Combien de clichés pour cette planche ?
© Rutu Modan / Actes Sud - Rutu Modan

Spielberg a également adapté Hergé et la ligne claire que vous utilisez par ailleurs, vous sentez-vous dans une triangulation avec ces deux créateurs ?

J’aime le cinéma de Spielberg, mais je ne me sens pas appartenir à sa famille. En revanche, je me sens apparentée à Hergé. Il m’a beaucoup influencé, par sa narration, son style. J’aime dessiner de nombreux détails comme lui et ma baser sur les dialogues : mes personnages ne pensent pas beaucoup, ils agissent. Je prends la ligne claire pour un outil qui permet de rendre simple des situations complexes. Je veux par ailleurs impliquer le lecteur dans l’histoire, Hergé et d’autres ont compris comment agencer la page et utiliser la couleur pour y parvenir.

Vos trois romans graphiques s’articulent sur des histoires de famille assez folles, d’où vient cette tendance ?

La famille, c’est pour moi très important. Je veux dire la famille étendue au deuxième ou troisième degré. Je me projette dans ce genre de groupe où l’on peut voir tant de relations parfois extrêmes qui apportent le meilleur et le pire. C’est également un bon thème pour raconter mes histoires avec humour. Même quand la situation est déprimante, le rire permet de voir la réalité en face et, dans la réalité, les gens sont toujours drôles en fait.

© Rutu Modan / Actes Sud

Quelle a été la réaction de la communauté des archéologues israéliens à la sortie de Tunnels ?

Beaucoup d’archéologues m’ont conseillé lorsque j’écrivais Tunnels. Ils ont été contents de voir comment je mettais en relation leur domaine avec la politique et d’exposer comment la politique peut les utiliser. Mais le plus important, c’est qu’ils n’y ont pas trouvé d’erreurs.

Voir des archéologues amateurs à la tête de petites entreprises de fouilles comme c’est le cas dans Tunnels, est-ce une réalité ?

D’abord je veux préciser que j’ai inventé toute cette histoire. Mais oui, cela arrive et je dirais même que ça arrive tout le temps. Les universitaires ne les appellent pas « archéologues indépendants », mais simplement « des pillards ». En plus, tout ce qui est intéressant dans le domaine de la haute antiquité se trouve majoritairement dans les territoires occupés. J’ai rencontré un de ces Palestiniens qui prennent part à ces fouilles et qui sont en fait des experts de l’histoire des rois hébreux. Ils trouvent des antiquités qu’ils revendent aux juifs. Celui que j’ai rencontré connait mieux l’histoire de la Bible et des hébreux que moi !

50 pieds sous terre pour un sommet Israelo-Palestinien
© Rutu Modan / Actes Sud

Tunnels , c’est aussi la première fois que vous évoquez de front la situation israélo-palestinienne…

C’est vrai, mais je cherche d’abord une histoire et, en l’occurrence, c’est l’histoire que j’ai choisie qui a apporté ce thème. Il est très compliqué pour un artiste de parler du conflit, surtout quand la plupart des lecteurs ne sont pas israéliens. J’ai l’impression qu’on attend de moi que je l’explique, que je désigne « le méchant », et je ne crois pas que mon opinion politique soit intéressante, ni même intelligente. J’ai juste voulu montrer ce que c’est que de vivre le conflit et je n’ai surtout pas voulu dire comment en sortir. Je donne mon point de vue d’artiste de la manière la plus honnête possible.

Vous engagez-vous politiquement ?

Pas vraiment, j’en discute avec mon entourage, j’ai une opinion, je vais aux manifestations, mais je ne suis pas une activiste. Mon activisme c’est de faire des bandes dessinées.

© Rutu Modan / Actes Sud

La reconnaissance internationale que vous avez obtenue vous aide-t-elle à une reconnaissance de votre travail et de la BD en général en Israël ?

Israël est un petit pays et quand on travaille à l’extérieur, ça impressionne. Cette reconnaissance m’a aidée dans le passé parce qu’ici la bande dessinée n’est pas très développée. C’était appréciable à mes débuts. Mais aujourd’hui mes livres sont connus même ici et cela a suffi pour que Tunnels obtienne tout de suite de l’attention.

Entre Exit wound, La Propriété et Tunnels de longues années passent. Travaillez-vous sur d’autres bandes dessinées qui ne seraient pas publiées chez nous ?

Pas vraiment. Entre Exit Wounds et La Propriété, j’ai bien produit une bande dessinée pour enfants ainsi que quelques planches pour le New-York Times. Mais quand je travaille sur un livre je suis dedans à 100%. En dehors de l’enseignement ou de l’illustration, je ne me donne pas de place pour d’autres projets.

Conflit, pandémie, populisme, … Voyez-vous le printemps arriver ?

Je suis de nature optimiste, mais là c’est dur. Avec la pandémie, on ne se parle même plus, on ne parle même pas des élections à venir. Comme si les gens étaient résignés. En essayant de voir à plus long terme, quand je regarde dans l’histoire, je remarque qu’aucun conflit ne dure pour l’éternité. Quelque chose arrivera donc, et ça peut être tragique pour les Palestiniens ou les Juifs. Rien n’est éternel.

(par Laurent Melikian)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
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