"SUV" par Helge Reumann (Atrabile) : vers une autre forme de posthumanité ?

13 mai 2019 1 commentaire
  • Après l'imposant "Black Medicine Book", Atrabile édite la nouvelle bande dessinée du Genevois Helge Reumman : "SUV". Le dessinateur y poursuit sa description d'un monde sombre et chaotique, entre folie totalitaire et anticipation post-apocalyptique. Et livre ainsi une vision fascinante mais pessimiste de l'humanité.

Le Suisse Helge Reumann, qui navigue entre bande dessinée et art contemporain, n’est pas de ces auteurs qui produisent à la chaîne ou qui semblent ne pouvoir refréner une envie créatrice. Mais ce n’est pas seulement pour cela que chacune de ses œuvres marque. Son graphisme, alliant une densité de composition à un trait sec, et son univers, sombre et fantasmagorique mais pas sans lien avec notre réalité contemporaine, imprègnent durablement la rétine et le cerveau.

Son Black Medicine Book, paru chez Atrabile en 2017, nous avait déjà impressionné : « Black Medicine Book pourrait être une stèle funéraire, marquant nos regrets éternels envers tout espoir de progrès. Il évoque aussi le monolithe noir de 2001, L’Odyssée de l’espace : présent dès l’origine, il nous survivra et nous modèlera sans que nous sachions s’il faut s’en plaindre ou s’en réjouir. C’est quoi qu’il en soit une œuvre qui ne se soucie pas de frontières entre art contemporain et bande dessinée, et s’affranchit des limites entre le bon et le mauvais comme elle efface celles entre passé, présent et futur. »

SUV, récemment sorti de nouveau chez Atrabile, ne fait pas une aussi forte impression. Mais la qualité graphique et l’évocation de notre inhumanité sont toujours présentes, de façon presque hypnotisante. Helge Reumann s’y rapproche d’une bande dessinée plus classique. Les cases et les planches s’enchaînent, donnant la sensation d’un récit continu malgré les variations de plans et de points de vue. Il ne faut pourtant pas s’y fier, car le dessinateur poursuit son travail de sape, persévérant à raison dans la remise en cause des codes scénaristiques de la bande dessinée.

"SUV" par Helge Reumann (Atrabile) : vers une autre forme de posthumanité ?
SUV © Helge Reumann / Atrabile 2019
SUV © Helge Reumann / Atrabile 2019
SUV © Helge Reumann / Atrabile 2019

Le trait est toujours aussi sûr, net et précis comme une lame, parfois épuré comme un haïku, parfois dense jusqu’à l’étouffement. Il décrit des paysages désolés et trace des silhouettes menaçantes. Il excelle à rendre la raideur d’une architecture glaciale comme les lignes et nœuds du bois, aussi bien que la pesanteur minérale comme la brusquerie d’une explosion. Il tisse finalement un monde aux contours acérés, dont l’observation cisaille le regard et l’esprit.

Dans ce monde s’agitent des êtres violents, déterminés, mais sans but apparent. C’est la guerre de tous contre tous, comme dans Black Medicine Book. Hommes contre femmes, hommes barbus contre hommes cagoulés, femmes contre créatures hybrides... Tout un peuple ne vit que pour se battre, se matraquer et se tuer. Gourdins et armes à feu sont les seuls outils dignes d’être manipulés, mais l’on peut aussi s’assommer à mains nues !

Ces affrontements permanents se déroulent partout, mais ce partout est nulle-part. Aucun pays, aucune ville, aucune montagne n’est identifiable. Le monde que nous connaissons s’est-il effondré ? L’énorme explosion qui ouvre le livre peut le laisser croire, mais rien n’est moins sûr. Car nombreux encore sont les êtres à fourmiller sur la surface terrestre. Toute technologie n’a pas non plus disparu : les voitures roulent, les fusils tirent. La guerre est totale, mais atemporelle et dans un non-lieu.

C’est finalement la violence qui l’emporte, quelle que soit l’hypothèse ou la piste de réflexion suivie. Bataille rangée ou rituel tenant à la fois du sacrifice christique et de la torture dans la prison d’Abu Ghraib, chaque scène renvoie à une forme de violence bien réelle et tangible dans notre monde. Si le dessinateur ne la montre jamais de façon complaisante et évite un réalisme qui pourrait confiner au voyeurisme, l’ambiance comme les actes décrits ne permettent jamais d’espérer une lueur.

Helge Reumann présente ainsi une posthumanité éloignée des clichés, où l’homme n’est pas « amélioré », mais au contraire réduit à sa portion la plus bestiale. Comme si ce qui nous attendait n’était ni le progrès, ni la régression, mais la transformation vers un état surréel où l’homme n’est plus qu’instinct de destruction et de prédation. La victoire inéluctable et définitive du cerveau reptilien en somme. Une fiction, vraiment ?

SUV © Helge Reumann / Atrabile 2019
SUV © Helge Reumann / Atrabile 2019
SUV © Helge Reumann / Atrabile 2019
SUV © Helge Reumann / Atrabile 2019

(par Frédéric HOJLO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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- SUV - Par Helge Reumann - Atrabile - 22,5 x 31 cm - 120 pages en noir & blanc - couverture cartonnée - parution le 19 avril 2019.

- Hinterwelt - Par Helge Reumann - White Rabbit Prod - collection Pool of Tears - 10 x 15 cm - 16 pages couleurs - couverture souple - parution en avril 2019.

Consulter le site de l’auteur.

Exposition "Black Medicine & SUV" à la Galerie Arts factory
Du 26 avril au 25 mai 2019
Du lundi au samedi de 12h30 à 19h30
27 rue de Charonne 75011 Paris
Métro : Ledru-Rollin & Bastille
+33(0)6 22 85 35 86 / info@artsfactory.net

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