Sagot & Vehlmann ("Paco") : « L’écriture de cette bande dessinée est un dialogue avec les fantômes du passé. »

26 septembre 2013 1 commentaire
  • Fabien Vehlmann et Eric Sagot nous parlent de la genèse de leur album « Paco les mains rouges », dans un entretien entier, qui révèle les motivations et doutes qui peuvent assaillir des auteurs de bande dessinée.

Eric, vous êtes à l’origine du projet « Paco les mains rouges », puisque l’étincelle de cette histoire est l’un de vos voyages en Guyane…

Sagot & Vehlmann ("Paco") : « L'écriture de cette bande dessinée est un dialogue avec les fantômes du passé. »
"Papillon"
Sorti en salles en 1973

Eric Sagot : C’est vrai. En 1990, j’étais libre, pas de contrat à l’horizon. J’aimais dessiner et je venais de gagner un peu d’argent. Un copain m’a proposé de l’accompagner en Guyane. Je l’ai suivi et j’ai découvert ce pays. Arrivé à Cayenne, j’ai tout de suite eu chaud. Naïvement, je pensais que c’étaient les réacteurs de l’avion… La chaleur, les arbres, l’architecture, je dois avouer que je suis tombé immédiatement sous le charme de la Guyane. En l’espace d’un an, j’y suis retourné trois fois, notamment sur les Îles du Salut et leur incroyable végétation qui enveloppe les ruines. Sur place, on m’a expliqué que des bagnards avaient vécu là. Ma connaissance du pays était vague, je me souvenais un peu du film « Papillon » de Franklin J. Schaffner, mais j’ai voulu en savoir plus. En lisant sur le sujet, j’ai compris qu’il y avait des histoires extraordinaires à raconter à propos de ces lieux. On estime que 70.000 personnes ont été débarquées en Guyane et sont mortes là-bas : ça en fait des destins à retracer ! Cependant, j’avais trop d’informations, c’était trop d’un coup. Tout seul, je ne me voyais pas entreprendre un récit pareil. Par contre, je me sentais capable de le dessiner. Ma rencontre avec Fabien Vehlmann a ouvert une porte : celle de l’élaboration d’un scénario à partir de ma masse de documentation. Je lui ai confié toute cette matière documentaire. Ça n’était pas un sujet évident pour lui d’ailleurs…

Fabien Vehlmann : Je ne connaissais pas du tout la Guyane, à part « Papillon » qui est un classique pour les gens de notre génération.

Paco les mains rouges T1
paru en septembre 2013

Le projet a été une lente maturation, puisque votre premier voyage date d’il y a vingt-trois ans et votre rencontre avec Fabien de six ou sept ans…

FV : J’ai mis du temps à trouver mon angle. Eric m’avait parlé de ce projet, et j’aimais son travail, particulièrement ses carnets de voyage que m’avaient fait découvrir Gwen de Bonneval et Matthieu Bonhomme. Ce sont ces amis communs qui nous ont mis en contact. Ce qui m’intéressait, c’était le contraste entre les carnets de voyage d’Eric, quelque chose de très serein, de très posé, et la violence du sujet : le destin d’un bagnard. Ceci dit, tout restait à faire : comment éviter les clichés d’un récit carcéral ? Comment restituer l’atmosphère d’un pays où je n’avais jamais mis les pieds ? Il m’a fallu du temps pour trouver l’angle adéquat. Je le dis souvent en interview : il ne suffit pas d’avoir envie de bosser avec quelqu’un pour trouver une idée. Pour « Paco les mains rouges », mon déclic est venu quelques années après ma rencontre avec Eric, en lisant des bouquins de Michel Foucault qui parlait du bagne dans « Surveiller et punir », qui posait des questions sur l’homosexualité en prison… J’avais mon sujet : une histoire d’amitié amoureuse entre deux hommes qui s’accrochent l’un à l’autre pour survivre à une situation infernale. J’avais là une épine dorsale pour la suite : un récit romanesque, le récit d’évasion d’un couple d’hommes. Eric a accepté cet axe. C’était la première fois que j’écrivais une véritable histoire d’amour.

ES : Mon grand-père était ukrainien, il avait été envoyé au front, puis fait prisonnier. Il est resté enfermé cinq ans en Prusse orientale. Ce destin brisé m’avait marqué. C’est la raison pour laquelle j’avais également demandé à Fabien que son scénario brise la ligne d’un destin pour emmener un personnage en Guyane. Paco aurait pu être un instituteur à la retraite à Dijon, mais son crime a changé la donne…

Recherches de personnages
pour "Paco les mains rouges"

Vous vouliez faire un écho à votre histoire familiale ?

ES : Un peu. C’est quelque chose qui m’avait marqué. Imaginez tous ces soldats, qui avaient autre chose à faire, et qui se sont retrouvés dans une même tranchée…

FV : J’ai réfléchi à cela. Quel est l’écho intime qui fait qu’un scénariste se dirige vers une histoire ? C’est ce qui me passionne dans la fiction. C’est pour ça que l’autobiographie ne m’intéresse pas, je trouve la fiction beaucoup plus révélatrice. J’ai une passion pour les récits d’incarcération. Comment un être que l’on bride, à qui l’on enlève les libertés et moyens d’autonomie, arrive à s’en sortir… C’est une sensation très proche de l’enfance. Un mineur n’a pas le droit à la parole. Je dirais qu’on vit tous un moment de privation de liberté lors que l’on est enfant. C’est l’initiation à l’âge adulte. L’autre chose qui était très importante dans l’histoire de Paco, c’est le non-dit. C’est une approche narrative que je n’avais jamais tentée. Il y a beaucoup de cartouches narratifs dans l’album. On sent qu’il peut se passer beaucoup de temps entre deux cases. Je voulais que la voix de Paco s’adresse à un autre personnage, une jeune femme probablement, racontant une histoire passée, avec une sensation d’inachevé. C’est quelque chose qui m’intéresse, dans les rapports familiaux notamment, le moment où la parole se libère. Quand Paco raconte son histoire, c’est comme une libération pour lui.

La planche 5 pas à pas...
Le scénario de Fabien Vehlmann

Il y a beaucoup de zones d’ombres sur les raisons qui amènent Paco dans cette voie sans issue. Échapper à la guillotine pour aller au bagne, ce n’est pas forcément une chance…

FV : C’est une mort lente. Certains l’ont appelée la guillotine sèche. C’est une sorte de mort par effritement de l’homme. C’est affreux. Quand on gratte dans les archives à propos des camps forestiers, on comprend qu’on tuait par épuisement.

ES : Ou par dépression.

FV : J’ai récemment lu le livre de Rithy Panh et Christophe Bataille « L’Elimination ». Ce qui est étonnant, c’est que ce sont les mêmes méthodes qui sont appliquées par différents régimes. On met les gens dans des camps pour les redresser, les rééduquer, mais en fait on les fait mourir d’épuisement ou de famine. C’est la pire des morts. On ne peut pas se défendre, ça arrive très insidieusement. Ça manque même de dignité : c’est un véritable pourrissement. En Guyane, il avait en plus une double peine : après dix ans d’incarcération, on devait rester dix années de plus, libre, mais sans statut social.

ES : Sans droit, sans argent. Sans véritable possibilité de réinsertion. La plupart des ex-bagnards finissaient clochards et mourraient rapidement.

FV : On a voulu faire ressentir le destin de Paco aux lecteurs, sans pour autant l’enterrer sous des tonnes d’horreurs, de violence explicite ou choses insoutenables. En cela, le graphisme d’Eric est parfait.

La planche 5 pas à pas...
Le storyboard d’Eric Sagot

« Paco les mains rouges » est un album qui est conditionné, conduit par les personnages. La relation entre Paco et Armand est le nœud du récit. Les personnages sont plus grands que l’histoire. Ce n’est pas courant dans vos bandes dessinées...

FV : Au début de ma carrière, j’écrivais des récits d’intrigue comme « Green Manor », où les personnages sont les rouages. Mes rencontres artistiques avec Gwen de Bonneval, Matthieu Bonhomme ou Frantz Duchazeau m’ont appris à remettre du personnage au cœur du récit. Ce n’est pas toujours simple. Si l’intrigue est très forte, un personnage peut avoir du mal à exister. C’est compliqué de concilier les deux, c’est comme un sucré salé. Dans « Paco », j’ai vraiment voulu remettre l’humain au centre du propos. Je tenais à ce qu’il ait un développement logique, qu’on ait une empathie constante pour lui, malgré les moments où il se comporte comme un salaud. Il n’est pas blanc comme neige, il a les mains rouges…

Il fait un choix radical lors qu’il tranche la gorge d’un détenu dans la cour du bagne. On n’est pas loin du « Prophète » de Jacques Audiard ?

FV : C’est un moment de bascule, comme dans les tragédies grecques ! Le héros est face au dilemme et il n’y a pas de bonne issue. Il n’y a pas de manière propre de s’en sortir. C’est un rite d’initiation que vit Paco. C’est un instituteur, un gars a priori instruit, le lecteur peut éprouver de la sympathie pour lui ou s’imaginer à sa place. C’est ça qui est passionnant à mettre en scène…

Est-ce que la manière dont vous dessinez amène la distance indispensable pour raconter un récit dur comme celui de « Paco les mains rouges », sans être complaisant ?

ES : Je crois, oui. Naturellement, je ne veux pas dessiner de manière obscène… Je voudrais revenir à la genèse du projet : le jour où j’ai reçu par courriel les 92 pages du scénario, j’ai eu les larmes aux yeux.

FV : Je ne le savais pas…

ES : J’ai trouvé cette histoire très belle. En recevant le texte de deux albums, j’ai réalisé que je m’étais engagé et que je devais aller jusqu’au bout. J’ai ressenti un peu de vertige, mais j’ai aimé chercher les solutions pour bien raconter l’histoire. J’ai dû faire un gros travail pour être en paix avec moi-même. Je ne voulais pas être faux, avec mon dessin un peu limité. Je ne suis pas un virtuose, mais je réfléchis beaucoup à être juste pour raconter. Cet album m’a beaucoup fait progresser, il m’a tiré vers le haut. « Paco les mains rouges » m’a sorti d’un truc dans lequel je m’étais englué : une sorte de torpeur, de manque de confiance en mon travail. Je fumais beaucoup de pétards, je tournais en rond. Cet album a été un garde-fou, il m’a obligé à me discipliner. Et je n’ai jamais été aussi fier que depuis que le livre est en librairie…

FV : Je comprends qu’Eric dise qu’il n’est pas un virtuose à la façon d’un Moebius, mais pour autant je n’ai jamais senti une limitation dans son dessin. Je pense qu’il peut tout dessiner avec un style unique, singulier. Je trouve qu’il se rapproche de l’Art Brut, il renoue avec une simplicité que l’on retrouve dans l’artisanat carcéral, le tatouage ou l’art des fous. À la différence qu’Eric y arrive non pas par la spontanéité, mais grâce à un énorme travail de synthèse. C’est une autre forme de virtuosité. Comme lecteur, je suis touché par le dessin d’Eric, il donne à Paco une vie qui m’échappe, c’est une belle émotion pour un scénariste.

ES : On parle des bagnards, c’est un sujet qui n’est pas forcément beaucoup traité. J’estime qu’on rend hommage à ces types. Bons ou mauvais, c’étaient des êtres humains. Le bagne, c’était une microsociété, il fallait survivre.

FV : On pourra me dire tout ce qu’on veut sur l’efficacité de l’usage de la torture pour obtenir des informations. Reste qu’on ne peut pas la justifier moralement. Il faut prendre le problème dans l’autre sens. Ce n’est pas « est-ce que ça marche ou pas ? » mais plutôt « est-on prêt à aller dans cette direction ? ». Le bagne est une tache affreuse sur la République française. Et c’est très récent.

Croquis d’Eric Sagot

ES : Il y a des photos, il y a des films.

FV : Les camps forestiers étaient les goulags de la République. Il n’y a pas de hiérarchie de l’horreur, mais c’étaient des endroits de déshumanisation… Il n’y a pas de risque militant à dénoncer le bagne en 2013, mais nous voulions être un rappel. L’écriture de cette bande dessinée est un dialogue avec ces fantômes du passé. « Paco » est un livre hanté et habité.

ES : On ne dénonce pas l’horreur du bagne. C’était comme ça. À l’époque, le gouvernement et le peuple le voulaient et l’acceptaient. Aujourd’hui, notre travail, c’est de raconter une histoire qui s’y serait passée.

"Arbreville"
© Sagot - Yeb - Carabas

Eric, huit ans ont passé depuis votre dernière bande dessinée, « Arbreville », c’est une longue période. Qu’est-ce qui a motivé votre retour au neuvième art ? Et comment vivez vous les éloges qui l’accompagnent ?

ES : Ce qui s’est passé, c’est que j’ai fait une énorme dépression. Je suis tombé bien bas. Et quand on tombe bien bas, on ne peut plus dessiner. Je fumais, je buvais, j’étais con. J’avais tellement peu confiance en moi, je ne m’aimais tellement pas que j’avais l’impression que tout ce que je faisais était nul. Donc, je ne faisais plus rien. Le temps passait, les copains faisaient des albums, et moi j’étais d’une tristesse inouïe. C’était une spirale négative. Je suis tombé malade. Une tumeur carcinoïde. J’ai passé beaucoup de temps dans des salles d’attente à l’hôpital, j’ai perdu un bout de poumon. J’ai cru que j’allais mourir. J’ai eu très peur. Pendant un an, j’ai tremblé à chaque examen. J’ai vu ça comme un message pour arrêter de ne pas m’aimer. Un jour, je me suis réveillé, grâce à « Paco ». J’ai souffert en réalisant cet album, mais aujourd’hui je suis un homme heureux.

FV : Pendant cette période de doute, notre travail (je dis nous pour Hervé Tanquerelle, Gwen de Bonneval, Brüno,…) a été de dire et redire à Eric : prend confiance en toi, ce que tu fais est bon. Aujourd’hui, l’album est sorti et tout le monde sait qu’Eric Sagot a du talent. J’en suis fier. On ne t’a pas menti Eric !

ES : Oui, ça me touche. Brüno est mon voisin à Nantes. Il est venu me rendre visite il y a quelques jours et m’a dit qu’il attendait le tome deux avec une grande impatience ! C’est pas un causeur le Brüno, alors j’apprécie pleinement son compliment !

Eric Sagot et Fabien Vehlmann à Bruxelles
en septembre 2013

Quels ont été vos besoins en termes de documentation pour réaliser l’album ?

ES : J’ai beaucoup dessiné là-bas dans la forêt, donc j’avais des traces en dessin. J’ai gardé en mémoire les sensations de mes balades là-bas. Les bagnards ont vu les mêmes choses que moi, senti les mêmes odeurs,… J’ai également pu accumuler une jolie collection de livres sur Cayenne au fil des années. Certains sont difficiles à trouver, mais à force de patience, on y arrive. J’ai écrit à un historien français spécialiste du sujet et il m’a très gentiment adressé une copie de son livre accompagné d’un petit mot : bienvenue au club des gens qui aiment le bagne ! Ah ah ! En retour, je lui ai envoyé « Paco ».

FV : Ce qui est drôle c’est que je me suis retrouvé avec un package « dessinateur + documentation inclue » !

ES : Derrière mon siège et ma table à dessin j’ai construit un petit meuble pour y poser ma documentation. C’est ma « bagnothèque » ! J’ai aussi deux objets du bagne que mon grand-père m’a légué. Je ne collectionne pas, mais j’aime lire, me renseigner et être entouré d’éléments qui m’imprègnent.

FV : La connaissance d’Eric a été précieuse au moment d’élaborer mon scénario. Il était ma balise. Pour faire un parallèle, j’ai la même relation avec Yoann pour « Spirou & Fantasio » qui recadre parfois mes envies pour rester cohérent par rapport à l’histoire de la série, qu’il connaît mieux que moi.

"Le Cosmoschtroumpf"
paru en 1970

Ma dernière question est rituelle. Quel est l’album qui vous a donné envie de faire de la bande dessinée votre métier ?

ES : « Le Cosmoschtroumpf », « Schtroumpfonie en ut », « Le Schtroumpfissime ». Je les aime tant. Peyo est un monument.

FV : Je suis complètement d’accord : quel narrateur hors pair ! Pour ma part, je citerai « Gaston Lagaffe », période du milieu, lors de la transition entre Fantasio et Prunelle. Non seulement parce que Franquin est un génie qui dépasse la bande dessinée, mais aussi parce qu’il mettait en scène une rédaction, des gens en train de faire de la BD. C’est en lisant Gaston que j’ai compris que ce métier existait. Dans un même mouvement, Franquin m’a donné envie de faire de la bande dessinée et m’a ouvert les yeux sur les possibilités du neuvième art !

(par Morgan Di Salvia)

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Illustrations © Sagot - Vehlmann - Dargaud, sauf mention contraire.

Photos © M. Di Salvia

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1 Message :
  • Cette histoire d’enfermement rappelle le Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II B de Tardi et le sujet d’un homme qui se découvre un penchant amoureux pour un autre homme,alors même qu’il s’estime toujours hétérosexuel fait penser à Georges et Tchang la bio sur Hergé, tandis que le dessin sur ce thème m’a évoqué le Bleu est une couleur chaude de Julie Maroh. Il y a des courants de pensée, des influences, pour ne pas dire des modes dans les sujets de films, de romans ou de bédés qui se téléscopent et définissent une époque.

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