Samplerman, super-héros de la bande dessinée-collée

7 février 2019 10 commentaires
  • Actif dans l'édition alternative depuis les années 1990, Yvan Guillo est depuis devenu Samplerman. Usant des outils numériques comme d'autres le font des ciseaux et de la colle, il crée des bandes dessinées à partir de comics des années 1950. Ses étranges images lui ont valu en janvier de recevoir le Prix de l'École européenne supérieure de l'image, qui lui a offert pour l'occasion une exposition.

Prenez une pile de comic books des fifties. Découpez-les avec délicatesse. Mélangez avec application les morceaux ainsi obtenus, puis séparez-les avant de les réassembler de façon faussement aléatoire, c’est-à-dire de manière à créer des effets presque psychédéliques. Avec un peu de chance, pas mal de talent et beaucoup de travail, vous aurez alors une bande dessinée proche de celles créées par Samplerman.

Samplerman, super-héros de la bande dessinée-collée

S’il privilégie dorénavant les outils numériques, Yvan Guillo - le vrai nom de Samplerman, qui signe aussi Yvang - a débuté par le dessin « traditionnel ». Il participe à divers fanzines dans les années 1990 et 2000 : La Monstrueuse, Hôpital Brut, Jade... Il a également fondé sa propre publication en 1992, intitulée Crachoir et c’est dans la revue Gorgonzola, des éditions L’Égouttoir, qu’il publie son premier montage [1]. Albert le pouce pied est son héros, plutôt éloigné de ceux qu’il duplique maintenant.

Au début des années 2010, Yvan Guillo se lance dans un projet qui va finalement le tenir occupé un long moment. Il continue effectivement de creuser ce sillon : réinventer des bandes dessinées à partir de matériaux anciens, classiques et iconiques. Piochant allègrement dans la bande dessinée américaine mainstream des années 1950, dont une grande partie est libre de droits, il en tire des échantillons - les fameux samples donc - qu’il réemploie pour ses propres créations.

Couper, copier, multiplier et coller des images brutes de la culture pop : ce n’est pas nouveau. Samplerman est un continuateur des artistes du pop art certes, mais son terrain de jeu reste exclusivement la bande dessinée, ou presque puisqu’il ne dédaigne pas la vidéo. D’une bande dessinée à une autre : le processus est complexe, mais la cohérence esthétique est indubitable.

Samplerman joue avec les codes de son médium. Répétition des motifs, effets de miroir, compositions classiques ou planches explosées, intégration des bulles et des onomatopées, personnages archétypaux malmenés, travail sur le rythme... Il assemble tous les éléments préalablement enregistrés pour construire de pseudo-récits aussi abscons que leurs ancêtres étaient prévisibles. L’absence de narration linéaire rend paradoxalement ses œuvres très accessibles. Nul besoin de déchiffrer, de décrypter ou de traduire : tout lecteur peut laisser son regard vagabonder et son esprit s’entortiller.

Les scans de comics s’effacent peu à peu, laissant la place à une œuvre atypique, sorte de méta-bande dessinée qui cache sa véritable identité derrière une série de masques. Comme si la bande dessinée était finalement un art virtuel. Seule l’impression donne à l’image une matérialité : de la banque d’images à la diffusion en passant par le montage, tout est numérique dans le travail de Samplerman [2].

Le lecteur est donc invité à découvrir ses œuvres en ligne. Mais d’autres possibilités existent néanmoins : quelques publications, auto-éditées pour la plupart, mais aussi une exposition à Angoulême, dans les locaux de l’École européenne supérieure de l’image qui a remis à Samplerman son Prix 2019 [3]. C’est la promesse d’un voyage à travers le temps - des années 1950 aux années 2010 - et à travers la bande dessinée - du mainstream américain à l’alternatif européen - avec l’assurance d’en avoir les pupilles écarquillées.

(par Frédéric HOJLO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Tous les visuels sont sous copyright : Samplerman - Yvan Guillo. Photographies : F. Hojlo.

Exposition Samplerman
Du 24 janvier au 9 mars 2019
Dans la verrière de l’École européenne supérieure de l’image
134 rue de Bordeaux
16000 Angoulême
Entrée libre du lundi au vendredi de 10 h à 17 h

Consulter le site de l’auteur & son compte Instagram.

Lire un entretien sur The Comics Journal (en anglais, propos recueillis en mars 2017 par Frank M. Young) & découvrir les détails de la démarche artistique ainsi qu’une partie des œuvres sur le-terrier.net.

[1Un sample de Jean-Claude Poirier, Gorgonzola n° 19, octobre 2013.

[2Tumblr sert en effet à la fois de ressource et de support de diffusion.

[3Ce Prix a été doté par la Fondation d’entreprise Martell, qui s’est également engagée à exposer les œuvres du lauréat à Cognac.

 
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10 Messages :
  • Est-ce créer des bandes dessinées ou créer des images qui utilisent la bande dessinée comme matériau ?
    Pour moi, ce ne sont pas des bandes dessinées parce que ces planches ne racontent rien et elles n’utilisent pas le dessin et le texte pour découper le temps dans un espace en deux dimensions.
    Ce sont des œuvres plastiques qui ressemblent à des bandes dessinées.
    Démontrez-moi le contraire…

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    • Répondu par PaulTonReup le 7 février à  18:09 :

      et ça c’est pas de la séquence :
      https://pbs.twimg.com/media/DtSSdBHXcAY0Ohv.jpg

      donc pour toi, et d’après ta définition de la BD, Marc-Antoine Mathieu ou Lewis Trondheim ou Moebius n’ont pas fait de bande dessinée ? pourtant ils ont produit des bandes dessinées muettes, donc sans textes…

      Il est p-e temps de revoir ta définition de "bande dessinée"

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      • Répondu le 7 février à  20:57 :

        Les auteurs cités ont toujours une histoire à raconter. Là, il est question de collage et de patchwork pop, uniquement. Je ne vois pas de narration ni même de suite d’images contemplatives. Je ne dis pas que c’est moche ou inutile ou pas intéressant. Je dis simplement que ce n’est pas de la bande dessinée.

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      • Répondu le 7 février à  21:06 :

        L’exemple montré est bien une séquence… qui pourrait se réduire à deux images (avant, après). Le reste est du remplissage. Ce qui se dit c’est : un poing dans la gueule. Pas intéressant comme discours.

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        • Répondu par PaulTonReup le 7 février à  21:37 :

          ça c’est toi qui juge que ce n’est pas intéressant. Tu penses que ça mérite deux images ? libre à toi, l’auteur à penser le contraire.
          Le fait que tu penses que ça ne vaut que deux images n’est pas un argument.
          Il y aurait des milliers de BD où tu pourrais faire le même jugement selon tes critères…

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          • Répondu le 8 février à  07:34 :

            Le travail du plasticien, je le vois mais le travail de l’auteur, il est où ?

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    • Répondu par burp le 7 février à  18:33 :

      L’absence de narration linéaire rend paradoxalement ses œuvres très accessibles. Nul besoin de déchiffrer, de décrypter ou de traduire : tout lecteur peut laisser son regard vagabonder et son esprit s’entortiller.
      c’est expliqué dans l’article.
      Sinon excelent travail et belle mise en place.
      ça me fait penser au travail de erro

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      • Répondu le 7 février à  21:02 :

        "L’absence de narration linéair "

        Mais il n’y a pas de narration du tout !

        Erro, c’est bien aussi, C’est tout aussi accessible mais ce n’est pas de la bande dessine non plus. Je ne juge pas les qualités de ces œuvres. J’affirme objectivement que ce n’est pas de la bande dessinée.

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        • Répondu par paulTonReup le 7 février à  21:28 :

          Désolé mais c’est toi qui donne une définition de la bande dessinée et dans ta définition tu exclus les BD sans texte… d’ailleurs tu ne réponds pas à ma question concernant le lien que j’ai donné. Il y a bien une histoire dans l’exemple que je te donne non ?
          allons jusqu’au bout, je pense que une semaine de bonté de Ernst peut être considérée comme une bande dessinée.

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          • Répondu le 8 février à  07:31 :

            Je n’exclus pas les bandes dessinées sans texte. Il peut y avoir un fil narratif. Avec les œuvres de Samplerman, il n’y en a pas. Il lui arrive d’uiliser du texte mais comme matériau aussi. Seule la composition plastique l’intéresse pas le langage articulé qu’est la bande dessinée. .Suffit pas d’aligner des mots et des lettres pour écrire des phrases qui font sens et il ne suffit pas de juxtaposer des dessins pour faire une bande dessinée.
            Une semaine de bonté de Max Ernst n’est pas une bande dessinée.
            Il faut au moins trois dessins qui se suivent et qui font sens les uns après les autres et avec les autres pour commencer à parler de bande dessinée. Je suis même encore plus radical dans ma définition : les principes du strip sont la base de la bande dessinée.
            Le propre d’une définition est de déterminer les limites d’un objet. Le tigre à dents de sabre, par exemple, n’est pas notre tigre actuel mais il lui ressemble. L’Homme n’est pas un chimpanzé non plus. Suffit pas de ressembler pour appartenir à une catégorie. Cela ne veut pas dire que ce que fait Samplerman n’est pas de qualité. Simplement, ce n’est pas de la bande dessinée.
            Quelle est votre définition de la bande dessinée ?

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