Savoia & Sowa : "Marzi est plus un témoin qu’un juge des évènements qui se sont déroulés en Pologne dans les années 80"

14 avril 2007 0 commentaire
  • {{Marzena Sowa}} continue à nous raconter sa jeunesse dans la Pologne de l’après Tchernobyl. Une enfance ordinaire, que nous paraît décalée par rapport à celle que nous les francophones avons vécue. Les habitudes de vie de ce pays communiste, dans les années 80, sont éloignés des nôtres. Ce qui donne une saveur particulière aux courts récits écrits par la scénariste polonaise et mis en image par {{Sylvain Savoia}} pour la série {Marzi}.

Est-ce facile de dévoiler votre enfance à des inconnus ?

M. Sowa : Cette aventure avec Marzi dure déjà depuis trois ans. J’ai donc eu le temps de m’habituer. Mais vous avez raison : c’est une expérience particulière de parler de soi dans une série. D’autant plus que je ne me confie pas facilement. Heureusement, je ne parle pas de la femme que je suis aujourd’hui, mais de la petite fille que j’étais durant mon enfance. Cette période est éloignée. Vingt ans se sont déroulés depuis les événements relatés dans Marzi. Eloignée également de part la géographie : j’habite en France et parle aujourd’hui une autre langue. Je vis dans une démocratie. Beaucoup de choses ont donc changé dans ma vie.

Savoia & Sowa : "Marzi est plus un témoin qu'un juge des évènements qui se sont déroulés en Pologne dans les années 80"
Marzi
(c) Savoia, Sowa & Dupuis

N’avez-vous pas eu des appréhensions à aborder certains sujets, certains thèmes, qui pourraient être considéré par votre famille comme impudiques ?

M. Sowa : Un peu. Mais la crainte commence à rejaillir et à être plus importante : la série sera traduite prochainement en polonais. Aucun de mes proches ne parle français. Je ne risquais, jusqu’alors, pas grand-chose… Même si je parle parfois ouvertement de ma famille, j’espère qu’ils réagiront positivement. D’autant plus que de l’eau a coulé sous les ponts.
Ceci dit, je ne parle pas de tout dans cette série. Marzi est au centre des récits, et cela me permet d’aborder la Pologne des années 80. Je préfère me concentrer sur cette thématique-là.

On sent que votre mère est plutôt autoritaire.

S. Savoia : C’est un personnage un peu dur, effectivement.

M. Sowa : Je l’aborde dans ces récits comme elle est. Son côté froid et autoritaire fait partie d’elle. Cela ne la gênera pas de se voir ainsi dans Marzi.

Pensez-vous avoir été fidèle à ce que vous auriez pensé alors que vous aviez dix ans ?

M. Sowa : Oui. J’essaie de rester le plus possible fidèle à mon enfance. Bien que j’ai évoluée depuis lors. Mon vécu influence forcément ma manière de penser.

Etiez-vous éveillée aux répercussions politiques des événements ?

M. Sowa : Vous constaterez que notre personnage n’est pas consciente de ce qui se passe. Elle ne retient que certains noms, comme celui du Président ou du Pape, ou bien encore celui du mouvement « Solidarność ». Marzi est plus témoin que juge.

Surtout dans les histoires que nous, francophones, trouveront plus marquantes.

S. Savoia : Marzi grandit d’album en album. Mais elle ne peut pas encore se rendre compte de la mascarade qu’elle est en train de vivre. Marzena essaie de ne pas sombrer dans le jugement et de ne pas raconter la suite de ces événements qui ont marqué l’histoire polonaise. Il est tentant d’en parler, mais nous ne le faisons pas. Nous racontons l’instant présent.

Page titre de "Rezystor"
(c) Savoia, Sowa & Dupuis

Vous pourriez réaliser une BD plus axée sur les répercussions politiques de Solidarność et de l’arrivée de Jean-Paul II au Vatican.

S. Savoia : Je ne vais pas axer toute ma carrière sur la Pologne, quand même (Rires) ! Le troisième Al Togo s’y passait déjà ! En fait, notre série est ambitieuse. Nous aimerions qu’elle aie plusieurs phases : mis à part l’actuelle, où on la voit enfant, nous aimerions aborder ce personnage lorsqu’elle sera plus grande, adolescente. Elle aura déjà du recul sur ce qui s’est passé dans son pays, tant au point de vue politique que de l’effondrement du communisme. Ensuite, nous nous attarderons sur sa vie de jeune adulte, et sa confrontation avec l’Occident, le capitalisme et la France. Une série en trois étapes !

Pourquoi avoir dessiné une usine sur la couverture du troisième album

S. Savoia : Je ne désirais pas que le mouvement « Solidarność » soit annoncé sur la couverture. Nous aurions trop dévoilé la dernière histoire de ce troisième tome. En fait, cette couverture est une réponse au deuxième qui traite de l’enfance et du monde industriel. Marzi a l’air de vouloir ressembler à un ange, dans la neige. On a l’impression qu’elle a deux ailes, et en même temps je me suis appliqué à représenter le signe « radioactif » avec les traces creusées par ses bras et jambes. Le chien, près d’elle, donne un côté doux et affectueux à la couverture et tranche avec la dureté de l’image.

Les adultes apprécient le côté historique de vos histoires, non ?

S. Savoia : Et également le côté décalé. Mais on aborde des sujets qu’ils ont vécus de loin. Les Européens ont tous une idée sur la Pologne. On leur offre une vision intérieure, d’une jeune Polonaise, qui va leur apporter des éléments supplémentaires sur ces évènements qui ont été liés à leurs vies. Beaucoup se souviennent de l’ascension de Lech Walesa, par exemple.
Le festival de Blois a consacré une exposition, cette année, à notre travail. Ils avaient mis en confrontation les unes du journal local, La Nouvelle République, avec nos planches. C’était saisissant : nous avions l’impression d’être dans une faille temporelle. D’un côté, la France vivait dans la modernité ; avec des affaires qui l’éclaboussaient, comme par exemple « le sang contaminé ». D’un autre, la Pologne était, en même temps, plongé trente ans en arrière avec un gouvernement martial. On avait l’impression de lire l’histoire avec des lunettes différentes, alors que ces unes étaient relative à la même période.
J’ai moi-même été surpris : je travaille sur une vision interne de la Pologne qui est celle de Marzena. Je ne me rendais pas compte de cette différence.

Marzena Sowa & Sylvain Savoia
... Croqués par Sylvain Savoia.

Comment fonctionnez-vous à deux ?

S. Savoia : Depuis le deuxième album, Marzena scénarise plus précisément les histoires sous la forme d’une nouvelle. Elle ne fait pas de découpage. Je m’en charge et choisis précisément ce qu’il me semble opportun d’illustrer. Je taille de temps en temps dans le texte car elle est assez prolixe. J’effectue donc un vrai travail de mise en scène par rapport à ses nouvelles. Ceci dit, elle apprend de plus en plus de choses quant à la structure propre à la bande dessinée. Et elle intervient de plus en plus dans le découpage.

N’avez-vous pas envie de passer à l’ère numérique et d’abandonner pinceaux et feutres ?

S. Savoia : Cela me travaille en ce moment. Mais j’adore le contact avec le papier, et j’aime plus que tout encrer. Le passage du pinceau, des feutres et de l’encre est jouissif. Je n’ai pas d’appréhension à encrer. Et puis, travailler sur Marzi m’a fait beaucoup de bien : cela m’a libéré ! L’encrage donne toute la dimension à la planche. Le crayonné est une étape intermédiaire qui m’embête plus qu’autre chose. Mon rêve serait de sauter cette étape. Très peu d’auteurs y arrivent. Hermann est capable de faire des pages de cette manière…

Quelle sera la trame du quatrième Al Togo ?

S. Savoia : Ce ne sera pas une course poursuite dans une gare (Rires). L’histoire est plus complexe et se déroulera en Grèce. Malgré le côté « policier », elle sera très humaine. La série se conclura au cinquième album.

MarziEt pour Marzi ?

S. Savoia : Le cinquième sera également le dernier. Ce sera un déchirement de quitter l’enfance de Marzi, car j’adore la dessiner. Si nous abordons un jour les autres périodes de Marzi, je changerais très probablement de style graphique.

Vous pourriez inventer des souvenirs pour la faire perdurer.

M. Sowa : Je n’ai pas vécu au sein de la famille Simpson. Non ! Je ne peux pas en inventer. Nous devons être fidèle au parti pris. Je dois sélectionner mes souvenirs et garder les plus percutants.

Marzena Sowa & Sylvain Savoia
(c) DR.

Avez-vous des projets de scénario ?

M. Sowa : J’en ai un d’assez abouti. Il s’agira d’une histoire de femmes, et des répercussions d’une génération de femmes sur une autre. Elle sera d’ailleurs dessinée par une jeune dessinatrice, mais il est un peu tôt pour en parler.


La bande de lancement du troisième tome en 3D, réalisée par Stéphane Hernoux (Musique de Jean-François Gawiec)

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Sylvain Savoia et Marzena Sowa sur actuabd.com, c’est aussi :


- Une interview, réalisée en 2005.
- Les chroniques du T1 et T2 de Marzi

Du même dessinateur :


- Les chroniques de Al Togo T1, T2, T3
- Une interview de Sylvain Savoia axée sur Al Togo, et réalisée en 2004.

Illustrations : (c) Savoia, Sowa & Dupuis.
Photo (c) DR.

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