Scott McCloud : « Le désir est la colonne vertébrale du "Sculpteur", l’art n’est que le produit de son désir. »

8 avril 2015 0 commentaire
  • "Le Sculpteur" est certainement l'un des livres les plus marquants de cette année. Son auteur, internationalement reconnu, nous propose de comprendre ce qu'il a voulu y mettre : des sentiments personnels, raconter le parcours d'un individu qui peut ressembler à tant d'autres, la rencontre de l'autre et surtout, notre chemin face au désir.

Quel fut le point de départ du Sculpteur : la création ou le créateur ?

Scott McCloud : « Le désir est la colonne vertébrale du "Sculpteur", l'art n'est que le produit de son désir. »
Scott McCloud préfère la couverture française à l’américaine

Initialement, je désirais traiter de la vie d’un homme, d’un artiste. Mais lorsque le scénario fut terminé, je me suis rendu compte que je traitais finalement moins de l’art en lui-même, que de l’homme. Le sujet original aurait peut-être été intéressant s’il avait été traité par quelqu’un d’autre, mais vous savez, chaque personne possède sa propre définition de l’art, sans qu’elle soit bonne pour autant. Ce qui m’intéressait dans le cas de David Smith, mon personnage principal, c’est qu’il développe la croyance qu’il y une loi universelle qui sépare l’art authentique de celui qui manque d’intérêt. Ce concept le conforte et le terrifie en même temps, car il comprend que personne ne possède cette capacité de faire cette distinction de manière évidente. Et cela signifie que le monde continue d’évoluer sur base d’opinions et de modes, sans tenir compte de cette réalité du fond artistique.

Cette perception de l’art par l’artiste lui-même est donc finalement un des pôles de votre récit. Son désir de se dépasser et d’être reconnu le pousse en avant, tout en le menant à sa perte ?!

J’ai réalisé ce livre car j’avais imaginé ce que pouvait être le désir d’un artiste et comment je pouvais bâtir mon récit autour de ce désir. Il est la colonne vertébrale du Sculpteur, car j’ai voulu évoquer toutes les étapes que l’on traverse lorsqu’on fait face à ce type de désir, presque incontrôlable. Je voulais réaliser un récit également différent d’un autre point de vue : normalement, lorsqu’on raconte la vie d’un artiste, il s’agit nécessairement d’un génie parmi des millions qui a réalisé quantité de chefs d’œuvre. Avec Le Sculpteur, je suis parti d’un point opposé : celui d’un artiste qui désire être renommé et qui, pour ce faire, réalise de grandes choses.

J’ai d’ailleurs choisi de prendre un point-de-vue extérieur afin de ne pas influencer le lecteur sur la qualité des œuvres de David : les seuls avis artistiques sont ceux de son ami galeriste, ce qui ne compte pas réellement, et les sculptures réalisées dans la première partie de sa vie (et pour lesquelles il a été connu) ne sont jamais représentées dans le livre. Le désir est donc le point central, l’art n’est que le produit de son désir.

Durant près de 500 pages, on voit sa progression. C’est d’ailleurs pour cela que vous lui donnez le pouvoir de sculpter facilement et rapidement : afin de prouver que créer vite et en grande quantité n’est pas la meilleure façon d’être un artiste, il faut avoir la conscience de ce que l’on crée.

Exactement, lorsque la Mort ôte à mon personnages ses limitations physiques, il s’agit plus d’une malédiction que d’un don, car David reste alors avec les limitations de son esprit : celles de son imagination, mais également la compréhension partielle qu’il a de lui-même, et de ce qu’il veut vraiment. Il ne peut donc plus blâmer qui que ce soit, si ce n’est lui-même !

Est-ce pour cela que vous lui trouvez une compagne, Meg, ce qui lui tend le miroir de sa propre personnalité et de ses limites, pour qu’il les dépasse ?

Tout-à-fait, le défi pour David est davantage de se connaître lui-même que de comprendre l’art, même si les deux sont liés. Et c’est pourquoi la relation entre Meg et lui devient si importante.


Plus qu’un livre sur l’art, votre histoire est donc finalement celle d’une rencontre, d’un amour, d’une compréhension entre l’autre et de soi-même ?

Oui, il s’agit effectivement de s’abandonner à l’amour, ce qui revient à s’abandonner à la vie en général. Le Sculpteur évoque donc cette prise de conscience progressive. Et la façon dont le récit se conclut évoque à la fois cette bataille pour son intégrité, et cet abandon à l’autre et à la vie. C’est pour cela que la fin du récit part dans ces deux directions, sans jamais vraiment se rejoindre. En effet, le désir peut être atteint, abandonné ou transformé, voire les trois à la fois, ce qui, je pense, est le cas dans ce récit.

Avec le nom, Mr Smith [qui signifie un peu "M. Tout le monde" en anglais. NDLR], vous rappelez qu’il n’est qu’un être parmi des millions d’autres.!

Oui, d’une certaine façon, je commence le récit avec le fait que le personnage porte un nom assez répandu, et en terminant l’histoire sur un autre David Smith, je pose la question : est-ce le récit d’une personne parmi un million, ou est-ce le récit des 999.999 autres individus ? Si vous choisissez la seconde option, vous avez alors beaucoup plus de possibilités de lecture. C’est ce que j’ai essayé de faire passer, avec cet extrait de l’annuaire rempli de David Smith.

Même si vous traitez du commun des mortels, vous lui conférez, avec ce pacte faustien, une part de super-pouvoir. Est-ce là l’influence des super-héros de comics ?

Le concept des super-héros nous ramène en 1938, avec le fait de recevoir un don qui les rend d’ailleurs uniques. Certains l’acceptent et en paient le prix, tandis que d’autres le refusent. Mais initialement, mon personnage n’est pas vraiment dans cette position d’être unique : il reçoit ce don car il possède un lien de parenté avec cette incarnation de la Mort. Parce qu’il est mon héros, je le montre en opposition contre ce qui arrive, mais il faut aussi comprendre qu’il n’est pas non plus nécessairement la meilleure personne qui aurait pu recevoir ce don ! La grande différence entre mon livre et 70 années de super-héros, c’est sans doute l’absence d’entité maléfique contre laquelle il doit se battre, excepté lui-même. Peut-être que ce livre est aussi ma part d’acceptation du fait que je suis un artiste américain, avec ma propre culture que je dois accepter comme telle, comme mon héros doit le faire.

Scott McCloud et son éditrice chez Rue de Sèvres, Nadia Gilbert.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

On peut d’ailleurs imaginer que vous avez mis une bonne part d’autobiographie dans votre personnage ?

Ce livre est sans doute le moyen d’exprimer de ce que je désire. Je pense que j’ai moins cherché à savoir ce qu’était l’art (une question sur laquelle je n’ai consacré honnêtement que très peu de temps), que d’explorer ce que j’ai voulu faire de ma vie, et ce que je veux encore en faire aujourd’hui. Tenter de créer en cherchant à faire de l’art est sans doute le meilleur moyen de produire un mensonge, et c’est sans doute l’opinion que je partage le plus avec mon personnage.

Alors, oui, David possède une part de moi, mais beaucoup moins importante que ce que le personnage de Meg possède de ma femme Ivy. Je ne voulais pas que ce personnage lui ressemble tant, j’ai essayé de l’éloigner, mais elle est revenue malgré tout.

Vous montrez votre personnage de Meg qui passe par des moments difficiles. Était-ce un procédé narratif, une façon de nouer un lien entre les personnages ?

Ces moments plus compliqués sont directement tirés de mon expérience de vie avec mon épouse. J’ai dû, à certains moments, beaucoup l’aider et la supporter, tout en continuant de travailler sur mes bandes dessinées. J’ai voulu restituer cette tension dans ce récit. La vie peut être difficile, un défi permanent. Or, mon personnage a des pensées initiales très simples, en noir et blanc. Mais la vie n’est pas comme cela, elle est plus chaotique. David doit composer avec celle-ci, et apprendre à l’apprécier telle qu’elle est. Ceci est donc issu de ma relation personnelle avec ma femme, Ivy.

Vous avez également pris beaucoup de temps pour dessiner la ville, celle-ci devenant finalement un vrai personnage, avec cette multitude qui la compose ?

Oui, New York est un des réels personnages du livre, pas seulement un paysage de gratte-ciels, mais également le reflet de ses habitants. C’est pour cela que je ne pouvais me contenter d’esquisser la ville, les bâtiments ou la foule. Je devais en dessiner chaque détail, et chaque individu, pour lui donner de l’épaisseur. Et j’ai donc pris plus de 10.000 photos pour restituer cette vie incessante.

Combien de temps avez-vous travaillé sur cette histoire ?

Cinq ans en tout. J’ai tout d’abord consacré deux années à la préparation, puis je l’ai dessiné pendant trois ans. J’avais écrit toute l’histoire la première année (1200 pages). Puis la seconde année, j’ai réécrit l’histoire à quatre reprises afin de réaliser la version définitive. Ensuite, j’ai réalisé le storyboard en paquet de 40 pages, car mon ordinateur ne pouvait pas en prendre plus ! À la différence de certains artistes qui désirent réaliser la page parfaite et pensent au prix à laquelle ils pourront la vendre, je ne réfléchis pas en terme de planche, mais plutôt de séquence, de l’intégration de chaque page dans sa globalité et du sentiment que cela va générer chez le lecteur. Je veux m’assurer qu’une fois arrivé à la fin d’une page, le lecteur aura une grande envie de sauter à la suivante. Je ne désire pas non plus créer une réelle harmonie dans chaque page. La bande dessinée est tout le contraire de l’harmonie : nous sommes dans un déséquilibre perpétuel qui propulse le récit. Il y a bien des façons de de dessiner deux personnages en train de discuter, d’en faire une belle composition. Mais l’expérience de lecture d’une histoire demeure une succession de séquences différentes. Et pour Le Sculpteur, j’ai préféré privilégier l’atmosphère de chaque scène, plutôt que la composition de chaque page.

Un récit aussi dense n’est pas exactement dans la norme aux USA...

Si vous donnez 500 pages à un auteur américain, il va certainement penser qu’il peut réaliser vingt histoires. Pour ma part, je voulais prendre le temps de raconter un tout autre style de récit. D’ailleurs, la première partie de mon livre comprend 35 pages avec deux personnages qui parlent dans un restaurant... Je trouve cela important, de démontrer comment interagissent deux individus qui se parlent. Cela inclut de petits changements d’émotion, d’expression et d’attitude. Tout cela possède sa propre signification, y compris ce qui se passe à l’arrière-plan. Ceci n’est pas possible dans le comics traditionnel, car les héros y courent en permanence derrière le temps.

Prendre trois ans à dessiner a dû vous demander une énergie considérable. Où avez-vous trouver la force ?

Même si je suis un dessinateur très lent et méthodique, dessiner pendant ces trois années a été relativement facile, car j’avais complètement terminé l’écriture de l’histoire, j’étais porté par le récit. Bien entendu, lorsque j’ai terminé les dernières pages, j’avais envie de redessiner les premières, car je les trouvais moins abouties !

Maintenant que cet important travail est derrière vous, quel est votre sentiment ?

Je suis content que cela soit fini, car cela représente un grand pan de mon travail. J’ai une grande liste personnelle, qui comprenait donc un gros roman graphique. Pour la suite, j’ai souvent l’habitude de partir à l’opposé de ce que je viens de terminer. Mon prochain travail sera certainement mon application Webex telle qu’on peut en voir une partie sur mon site Internet. Puis je travaillerai sans doute sur un livre qui ne sera pas de la fiction, qui traitera de la communication visuelle et le langage corporel. Pour la suite, je continuerai à explorer ma liste d’envies personnelles... qui ne cesse malheureusement de se rallonger dix fois plus vite au fur et à mesure que je travaille et que je prends de l’âge !

N’est-ce pas frustrant ?

Osamu Tezuka est venu une année au festival de San Diego. Vous savez qu’il a réalisé 150.000 pages de manga en 40 ans de travail. Un de mes amis a montré ma première bande dessinée à Tezuka, en lui expliquant que je ne pouvais pas être présent mais que j’étais un grand fan, ce que j’avais d’ailleurs exprimé dans les pages de cet album. Et Tezuka donna un conseil à mon ami afin qu’il me le transmette : il fallait privilégier la qualité à la quantité. Et je me suis dit que si ce grand maître me donnait ce conseil, je devais vraiment en tenir compte !

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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© Illustrations Scott McCloud – Éditions Rue de Sèvres 2015
Photo en médaillon : CL Detournay

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