Sébastien Viozat : « Chez les zombies, le passage de la vie à la mort ne change pas les envies profondes des personnages ».

20 janvier 2010 0 commentaire
  • Scénariste d'un diptyque zombiesque montrant des morts-vivants doués de paroles et au QI rescapé, Sébastien Viozat nous parle de sa vision des zombies, mais aussi des vampires et... de la vie en entreprise.

Avec les morts est une suite de Ma Vie de zombie ?

Non, ce n’est pas une suite du tout. Nous avons gardé le postulat de base Cimetière-zombie-gardien, et avons écrit une histoire complètement différente de celle de Ma Vie de zombie. Même si les auteurs et le postulat de base sont les mêmes, l’histoire est très différente.

On va commencer cette interview par un reproche : vos zombies font des phrases au lieu de dire "Brrrraaaaaaiiiiiiins !!" Nous venons d’avoir Romero au téléphone, il estime que c’est une faute de goût et une méconnaissance totale du genre zombiesque.

(rires) Il va falloir qu’il appelle aussi Jerry Frissen, puis les auteurs de Dellamorte Dellamore [1], de Loving Dead, et de plein de BD où justement, les morts parlent et réfléchissent, parce que le mort qui ne fait que bouffer, on en a fait un petit peu le tour l’air de rien.

En matière de zombie, vous seriez donc plus de l’école réactualisée de Danny Boyle plutôt que celle de Romero ?

Oui, même si j’ai un grand respect pour le maître, quand même, il ne faut pas plaisanter. C’est lui qui a lancé la chose et réalisé les films les plus parlants. Après, nous avons fait le choix d’avoir des zombies dotés de raison et de parole dans les deux albums, parce que c’était plus facile pour nous pour apporter un propos riche, et notamment le propos avec un fond un peu poétique d’Avec les morts. Nous ne voyions pas trop comment le faire avec des zombies ne pensant qu’à manger de la cervelle.

Sébastien Viozat : « Chez les zombies, le passage de la vie à la mort ne change pas les envies profondes des personnages ».
Couverture de "Ma vie de zombie"
©raphaëlB./Ankama Editions

On sent l’évolution entre les deux tomes, et pas seulement au niveau graphique : vous passez d’un humour noir très glauque à une histoire beaucoup plus joueuse où on sent que vous vous faites plus plaisir.

Oui et non. Le premier tome a été proposé en 2007 aux éditeurs, dont un nous a reproché le fait qu’il s’agissait d’une histoire assez classique, et qu’il préférait avoir quelque chose qui sorte vraiment des standards des univers zombies, même si les morts de Ma vie de zombie sont des zombies un peu intimistes, différents. Il nous a donné quelques pistes, à partir desquelles nous nous sommes amusés à essayer d’en tirer quelque chose. Il en est ressorti l’univers d’Avec les morts, que nous avons laissé mûrir quelques temps. L’histoire a pris rapidement une dimension politique, vu l’état dans lequel nous vivons aujourd’hui, nous sommes mangés à toutes les sauces, au niveau notamment des manipulations politiques. Le fait que le gardien passe de la bienveillance omnipotente à un comportement tyrannique nous paraissait intéressant. Vu l’actualité, nous nous sommes dit que cela allait parler à pas mal de monde. Le pied à l’étrier a effectivement été un éditeur qui a refusé Ma vie de zombie, et qui nous a suggéré d’explorer une autre voie.

Après avoir traité la quotidienneté de la transformation, puis renversé le point de vue de la domination, quelle est la prochaine étape : le siège d’un cimetière par des humains, pour renverser le postulat du film Zombies de Romero ?

(rires) Pour l’instant, nous n’avons pas prévu de trilogie, pour deux raisons : RaphaëlB. est parti sur d’autres projets, moi aussi d’ailleurs. Ankama nous a sollicités pour un tome 2, mais ne nous sollicite pas pour l’instant pour un tome 3. En éditeur très raisonnable, ils attendent de voir comment est accueilli le tome 2. Et pour l’instant, j’ai écrit quelques idées sur le papier, mais rien ne mûrit pour l’instant, cela reste fade, et je ne veux pas développer quelque chose déjà vu ou lu, cela ne servirait à rien. Nous avions l’idée, au début, d’écrire un Survival Zombie ; que deviennent en effet les zombies une fois qu’il n’y a plus rien à bouffer ? Nous nous servons toujours de zombies qui ont l’air intelligents et capables de s’organiser, et nous nous apercevons, en lisant ce qui a été fait (Loving Dead, Les Zombies qui ont mangé le monde...), que ce sont des sujets qui ont déjà été traités partiellement, et nous voulons éviter d’écrire une sorte de compilation des meilleures idées que nous avons pu trouver ailleurs. Nous allons donc laisser mûrir, laisser passer un ou deux ans, et voir avec Ankama s’ils souhaitent remettre le couvert. Il va falloir être patient...

Extrait de "Ma vie de zombie"
©raphaëlB./Ankama Editions

Ce qui est intéressant, c’est cette notion de royaume fermé : dans le tome 2, le gardien du cimetière a fait des zombies des sujets dociles. C’est une espèce de conte de fée accompli ?

C’est intéressant de jouer avec un microcosme coupé du monde extérieur. On s’aperçoit qu’il y a pas mal de gens qui vivent dans un microcosme, professionnel, en entreprise, dans des "ghettos". C’est intéressant d’explorer la façon qu’ont ces gens de vivre au quotidien dans ces endroits-là, et comment ils interfèrent avec l’extérieur. En plus, nous ajoutons un élément interface, le gardien, qui érige ses propres règles de façon à pouvoir manipuler les morts du cimetière jusqu’à leur rébellion. C’est assez intéressant. Et au niveau du récit, cela pourrait être transposé ailleurs, dans un ghetto, dans une entreprise "mal famée", où on aurait des leaders d’une communauté qui mentent effrontément aux autres membres pour les garder confinés et sous leur joug. Après, à partir du moment où on fait du zombie, on traite forcément de la vie et de la mort et on rajoute cette dimension supplémentaire, à côté de toute la narration poétique, et on arrive à créer une dimension qui peut être prise par les amateurs de zombies de base, qui peut apporter des éléments sur les relations entre les vivants et les morts au quotidien, c’est cela qui nous plaît dans l’univers zombie. En fait, c’est pour cela que nous ne faisons pas du "Brains".

Finalement, le zombie est-il un prétexte pour tirer des bilans de vies regrettées ?

Nous avons effectivement des personnages comme cela, comme Michel, le zombie doyen qui souffre tous les jours de voir son épouse venir dans le caveau pour lui parler dans le vide, alors que lui l’entend sans pouvoir lui répondre. Nous avons des personnages qui vivent dans le passé, mais aussi les jeunes zombies qui avaient une vingtaine d’années quand ils sont morts, qui eux, n’ont qu’une envie, poursuivre leur vie-mort à l’extérieur et s’éclater, en profitant de leur condition. D’un côté, nous avons l’acceptation de la condition, avec une envie de partir au-delà, et de l’autre côté, un aspect non assumé de la condition de zombie. C’est comme les humains dans le monde réel, certains sont résolument tournés vers le passé, d’autres vers le futur. Et le passage de la vie à la mort ne change pas, finalement, la vision des gens, leurs envies profondes.

Couverture d’"Avec les morts"
©raphaëlB./Ankama Editions

Comment avez-vous rencontré votre dessinateur RaphaëlB. ?

Sur Internet, sur un forum de bande dessinée, je ne me souviens plus lequel, certainement CaféSalé, j’ai l’impression que tout se passe ici. Comme il habite à Nantes, nous nous sommes rencontrés, nous avons bu des coups ensemble, c’était aux alentours de 2005, Ma vie de zombie est sortie en 2007. Il m’a fait part du fait que c’était un grand amateur du genre zombie. J’avais commencé Ma vie de zombie avec un autre dessinateur qui a jeté l’éponge au bout de quelques mois, car parti sur d’autres projets. Raphaël m’a alors déclaré sa flamme (rires), m’a dit qu’il reprendrait bien le flambeau. Nous avons fait un essai, j’ai été convaincu, nous avons préparé un dossier, et convaincu Ankama. La collaboration avec Raphaël est limpide, vraiment impeccable, il a un sens de la mise en scène BD très prononcé, un amour immodéré pour l’univers zombie, il est très dynamique dans son approche du travail, va se cogner 8 à 9 heures de travail assidu par jour. Et puis au bout de deux tomes, cela coule tout seul, nous savons où sont nos forces et nos faiblesses, où l’on doit épauler... son compagnon, j’allais dire son conjoint, n’importe quoi... (rires), je me trahis, aaaah. Cela se passe très très bien, nous arrivions certaines semaines à tomber cinq planches, en partant du storyboard, sans trop de mal...

Ah quand même...

Oui oui, il dessine vite. Il est très rigoureux : il a une méthode de travail très carrée. Moi, j’ai un travail alimentaire, mais comme je suis connecté en permanence sur internet, nous échangions en temps réel par MSN. Donc cette proximité online lui a permis d’avancer très vite sans attendre que je lui fasse des retours sur des storyboards, des crayonnés, des ambiances ou des choses comme cela. Il m’envoyait les fichiers et il avait mon retour dans les cinq minutes. Donc c’est vrai que cela fluidifie énormément le travail. Ces deux albums avec Raphaël n’ont été que du bonheur.

Dans votre métier de scénariste, et plus encore chez votre dessinateur, vos vies sédentaires vous aident-elles à créer des planches sur des légumes morts-vivants ?

(rires) Je pense que non. De toute façon, ce n’est jamais bon de ne pas sortir. Ceci dit, même dans mon travail à moi, je reste 8-9 heures au boulot, et je ne fais que traverser le périph’. Que Raphaël traverse la rue, ou que je traverse le périph’, nous ne voyons pas beaucoup plus de monde, d’autant plus qu’il ne travaille pas chez lui mais dans un atelier à Nantes, la Baie Noire. Ils doivent être une quinzaine d’artistes de tout poil, pas seulement auteurs de BD, et donc du coup, il y a une émulation formidable au sein de leur équipe, qui fait qu’il a certainement une vie socialo-professionnelle beaucoup plus développée que la mienne.

Une série avec lequel nous avons envie de faire un parallèle, c’est Pierre Tombal (de Cauvin et Hardy chez Dupuis). Étonnamment, vous êtes moins cynique que les gags publiés dans Spirou.

Oui, c’est vrai, hein ? J’aime aussi beaucoup Pierre Tombal, et à l’époque où c’est sorti, et même encore maintenant, il y a un cynisme dans cette série qui est assez surprenante pour du Spirou et qui est quand même un modèle du genre. Dans Avec les morts, il y a beaucoup moins de cynisme que dans Ma Vie de zombie où le héros finit par accepter sa condition, et finalement par prendre cela avec beaucoup d’ironie et de cynisme. Mais vous avez raison, on nous dit souvent que Ma Vie de zombie, voire Avec les morts, est un Pierre Tombal gore. C’est un peu rapide, d’autant plus que dans Avec les morts, on ne peut pas dire qu’il y a beaucoup de gore. Mais c’est une comparaison flatteuse...

Sur la fin, c’est gore quand même...

Oui, sur la fin. Mais si vous prenez Ma Vie de zombie, vous avez en page 15 un coup de pelle dans la tronche, proprement bien fendue en deux. Mais vous allez attendre 85 planches de Avec les morts avant d’arriver aux choses sérieuses.

Finalement, un vampire a infiniment plus de classe...

Ah, c’est clair.

... plus de pouvoir, et une vie plus trépidante qu’un zombie. Si c’était à refaire, choisiriez-vous les ballerines avec des capes ?

(rires) Ce n’est pas bête, ce que vous me dites là. Cela peut être une piste effectivement. Bon, je vais vous faire un aveu, je ne suis pas fan des vampires. Je n’aime pas le côté un peu précieux, supérieur, "je prends les humains de haut", même si j’admets que les humains sont des proies pour les zombies et pour les vampires. Je trouve clairement que le zombie, dans son approche même Brains, est vachement plus humain que le vampire. Dans la population zombie, on va avoir plus de créatures qui se posent vachement moins de questions qu’à la Twilight. J’avoue que j’ai un petit peu de mal avec le genre vampirique depuis longtemps. Même les Anne Rice, les Lestat le Vampire, je me les suis cognés tous les trois, et ils m’ont laissé complètement de marbre. J’ai trouvé cela chiant au possible, ces histoires de gens homo superior ne m’intéressent pas plus que cela. J’aime bien parler des humains, et même quand Quentin se prend pour un demi-dieu dans Avec les morts, il reste humain. Et on voit bien qu’à la fin, il reste même sévèrement humain.

Extrait d’"Avec les morts"
©raphaëlB./Ankama Editions

Donc, nous pouvons virer la question sur les loups-garous...

Alors, c’est encore autre chose. Je serais plus à même d’écrire une histoire de loup-garou, dans le sens où nous avons un rapprochement avec la bête interne de l’homme etc. Mais si jamais c’est bien traité, bien amené, et que ce n’est pas juste "Mais qui est le méchant loup-garou" comme dans Le loup-garou de Tiercelieu, il y a moyen d’écrire un récit qui dépasse les codes du loup-garou, comme ce que nous avons tenté de faire sur les deux Zombies chez Ankama, plus facilement qu’avec les vampires. Mais ce n’est qu’un avis personnel, je ne suis pas super objectif, je ne vais pas m’amuser à écrire sur quelque chose qui ne me parle pas. Le genre du loup-garou est bourré de clichés, mais le postulat de base, comme celui des zombies, est beaucoup plus riche en terme de développement d’humanité potentielle, que les vampires.

Entamons à présent les questions survie. Si vous rencontriez un zombie, que feriez-vous ?
- A/ Vous passeriez incognito en l’imitant, comme dans le film Shawn of the dead ?
- B/ Vous vous rueriez sur un manche à balai car c’est bien connu, un zombie s’empale facilement ?
- C/ Vous passeriez trois heures à chercher vos clés pour finalement vous faire mordre in extremis ?

(rires) Ce serait la réponse A ou B en fonction du manche à balai, mais ce n’est pas terrible, le manche à balai... Mais, à moins que ce ne soit un zombie super-discret, façon Avec les morts, où je ne le reconnaîtrais pas, auquel cas la question est nulle et non avenue, je prendrais le premier objet contondant venu, effectivement.

Si vous êtiez un zombie, comment tromperiez-vous l’ennui ?
- A/ Vous vous re-tueriez ?
- B/ Vous emmerderiez à longueur de journée le gardien du cimetière en écoutant de la musique à fond ?
- C/ Vous regarderiez la télé, même Derrick, si ça peut vous faire passer le temps ?

Dans le cas des zombies d’Avec les morts, j’essaierais de me barrer clairement. Je n’aurais même pas attendu de déceler les failles du système de Quentin pour essayer de partir. Vivre confiné ne me semble pas possible, en ce qui me concerne. Ou alors, j’aurais bien pourri la vie du gardien.

Si vous deviez choisir votre mort ...
- A/ Vous feriez en sorte que votre zombification ait droit à un corps en parfait état ?
- B/ Vous préfèreriez vous exploser la tête et vous faire incinérer pour éviter la zombification ?
- C/ Vous ne voulez pas savoir, vous préférez avoir la surprise ?

Non non, le premier choix, si je pouvais, je reviendrais porter la bonne parole.

(par Xavier Mouton-Dubosc)

(par Thomas Berthelon)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Cette interview a été diffusée dans l’émission « Supplément week-end » du samedi 16 janvier 2010.

[1Film italien sorti en 1994, réalisé par Michele Soavi.

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