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Sélection officielle d’Angoulême 2016 : nos suffrages vont à... "La Favorite"

À dix ans, on ne connaît de la vie que ce que vos grands-parents vous ont appris. Surtout si vous n’avez jamais dépassé les grilles de leur château depuis la mort de vos parents. Ode à l’enfance et réflexion sur les relations entre les adultes et la jeune génération, parmi toutes les œuvres de la Sélection officielle d’Angoulême 2016, celle-ci est sans conteste notre... favorite !
Sélection officielle d'Angoulême 2016 : nos suffrages vont à... "La Favorite"

Les années 1970 : l’éclosion des grandes surfaces, des policiers à képi et Giscard qui s’invite à dîner chez les braves gens. C’est pourtant à l’écart du monde que Constance, orpheline, est élevée par ses grands-parents dans une maison bourgeoise de la Brie.

Le grand-père écoute Gustav Mahler dans un fauteuil, un verre à la main, maudissant le sort qui s’est abattu sur la famille il y a bien longtemps, lorsque sa fille aînée est morte à dix ans. Un sort qui a fait de lui un lâche et a poussé sa femme, qu’il hait, à punir cet enfant pour la moindre peccadille, et surtout à l’habiller en fille de bonne famille, alors que Constance est un garçon...

C’est à l’arrivée des nouveaux gardiens de la maison et de leurs deux enfants, que Constance va découvrir sa sexualité et s’insurger contre les règles établies.

La maltraitance par amour, et par peur de perdre un proche à nouveau... Tel est le fil de cet ouvrage addictif au possible. Le ton n’est pourtant jamais triste, car au-delà de quelques enfermements au grenier, voire d’une bonne fessée, la petite Constance se fabrique ses propres évasions par le biais de son imagination. Matthias Lehmann dépeint relations et situations avec une acuité surprenante : cette bourgeoisie déclinante et raillée par le village, ces grands-parents incapables d’aimer après avoir perdu leurs deux enfants à quelques années d’intervalle, cet esprit de province au cœur des années 1970, piégé par ses contradictions.

En attaquant son sujet de front, puis en tournant autour afin d’en multiplier les points de vue et de conférer progressivement une vue d’ensemble complexe et contrastée, l’auteur réalise un véritable tour de force. Il nous confronte au regard de cet enfant-narrateur, ce qui permet au lecteur une identification immédiate grâce à des situations aussi simples qu’universelles. À travers des personnages si parfaitement aboutis, c’est un microcosme en miroir de la France qui nous est décrit et qui porte tout le poids de son siècle.

La question du genre est bien entendu abordée dans le portrait de cette enfant de dix ans qui s’avère être un garçon en dépit des apparences. Inconscients de la gravité de leurs actes, ces grands-parents terrassés par le chagrin d’avoir perdu leur première petite-fille, suscitent quelque peu l’empathie quand ils continuent d’acheter des robes pour leur petit-fils qui ne cesse de grandir. Avec l’arrivée des enfants des gardiens de la propriété, irruption inattendue du réel, débutent les premiers jeux interdits, ceux qui doivent faire passer le jeune garçon du monde de l’enfance à celui de l’adolescence. Comment peut-il les affronter sereinement dans ces vêtements qui masquent son identité sexuelle ?

S’il fallait trouver un défaut à cet album, ce serait d’abord dans l’austérité de sa couverture. Même si le propos de l’ouvrage est clairement expliqué sur le plat arrière de l’album, on se demande ce qui a pu passer par la tête de l’auteur et l’éditeur à choisir cette composition, cette mise en couleurs et cette maquette qui ne rendent pas hommage à la lisibilité et au mouvement exceptionnel du dessin de Matthias Lehmann ! Sa technique graphique qui s’apparente à la carte à gratter éblouit, page après page. Il varie sans cesse la composition de chaque planche, afin de conférer au récit le ton et la fraîcheur de l’enfance, dans les bonnes ou les mauvaises situations. Son réseau de fines hachures délicatement ciselées captent les sentiments les plus complexes avec une incroyable maestria.

Touchant, émouvant, drôle, angoissant et parfois nostalgique dans le rappel des années 1970, et jamais sordide en dépit de la thématique abordée, la grande réussite de La Favorite tient tout entier dans son point de vue : celui d’un enfant de dix ans d’une grande complexité mais cependant aussi abordable que passionnant. L’alternance de sujets universels (les relations entre adultes et enfants, l’amitié, le besoin d’évasion, la politique, les préjugés, la xénophobie, etc.) et de points de vue personnels (les jeux en solitaire, la télévision, l’imagination, les déguisements, etc.) renforcent l’authenticité et la pertinence de cet album hors normes. Les quelques temps morts dans la construction du livre prennent d’ailleurs tout leur sens dans sa formidable conclusion.

Aussi abouti graphiquement que scénaristiquement, La Favorite illustre toute la force et la sensibilité que peut dégager une bande dessinée. Sa place amplement méritée au sein de la sélection -finalement peu critiquée- du 43e Festival d’Angoulême devrait, on l’espère, lui permettre de remporter un prix tout aussi légitime qui permettrait au public le plus large d’être touché, comme nous l’avons été, par le propos et l’authenticité de La Favorite, pour autant qu’il arrive jusque dans ses mains !

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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32 Messages :
  • Les portraits de Jean-Paul Belmondo et Marlène Jobert sont vraiment très ressemblants, surtout avec leurs noms en-dessous.

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    • Répondu par cordebois le 25 janvier 2016 à  18:01 :

      Et bien que voilà une critique constructive ! Il est vrai que M. Jobert n’est pas saisissante d’hyperréalisme, mais était-ce bien l’intention de l’auteur ? Je m’interroge...

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      • Répondu le 25 janvier 2016 à  22:43 :

        Comme vous y allez ! Le nom de Marlène Jobert et hyper bien orthographié.

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        • Répondu le 25 janvier 2016 à  23:36 :

          Il l’est mieux que votre message de toute façon.

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          • Répondu le 26 janvier 2016 à  07:02 :

            Vous avez raison, coquille : est et pas et. Et ce n’est pas Marlène mais M.. Ce qui peut laisser à supposer qu’il est question d’un ou d’une autre (Mireille, Madeleine, Michel, Mouloud ?). Subtilité scénaristique, sans doute.

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    • Répondu par Phil le 25 janvier 2016 à  22:48 :

      M. Jobert ce n’est pas Marlène Jobert mais Michel Jobert.

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  • Sa technique graphique à la carte à gratter éblouit

    Ça m’étonnerait fortement que ce soit la technique employée. Le dessin juste en-dessous de votre phrase par exemple montre un rendu -notamment dans la pelouse- impossible à créer en "carte à gratter".

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    • Répondu le 25 janvier 2016 à  21:47 :

      Je rajoute par ailleurs que je trouve ça superbe.

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    • Répondu le 25 janvier 2016 à  22:44 :

      C’est justement ça qui est éblouissant. On croirait que ce n’est pas fait à la carte à gratter mais pourtant, si !

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      • Répondu le 25 janvier 2016 à  23:28 :

        Une fois encore j’en doute. Merci de d’apporter des preuves ou témoignages svp.

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        • Répondu par SIMONETTO le 6 juin 2021 à  13:31 :

          Bonjour

          Je m’y prends sur le tard mais je voudrais savoir si cette magnifique BD que j’ai envie d’acheter au plus vite sera disponible en version numérique car ma vue n’est plus ce qu’elle était et je ne m’approvisionne uniquement en BD numériques sur "Amazon" pour pouvoir à foison avoir une fluidité absolue.

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      • Répondu le 25 janvier 2016 à  23:34 :

        Le dessin de la dernière planche présentée ici ne peut être fait en carte à gratter puisqu’il est construit en hachures, style impossible à produire dans ce médium. Expliquez.

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        • Répondu le 26 janvier 2016 à  02:59 :

          Si c’est possible, il suffit de revenir à l’encre sur les parties grattées, comme pour le lettrage.

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          • Répondu le 26 janvier 2016 à  07:04 :

            Ou de tout retoucher avec Photoshop.

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          • Répondu le 26 janvier 2016 à  22:38 :

            Arrêtez de dire n’importe quoi. Vous ne connaissez visiblement pas le support qui, du fait du travail de la plume à gratter, rend quasi-impossible l’utilisation de la surface travaillée pour un dessin linéaire. Vous devez pourtant savoir que des pros lisent ce site, et que vos idioties sont tout de suite démasquées. Pathétique !

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            • Répondu par Talking Head le 27 janvier 2016 à  00:20 :

              Arrêtez de dire n’importe quoi. Vous ne connaissez visiblement pas le support qui, du fait du travail de la plume à gratter, rend quasi-impossible l’utilisation de la surface travaillée pour un dessin linéaire.

              Vous n’avez sûrement jamais utilisé Photoshop pour retoucher du dessin pour écrire ça, parce tout est possible et de différentes façons.

              Répondre à ce message

              • Répondu le 28 janvier 2016 à  00:16 :

                Allez-y, expliquez svp : comment peut-on reproduire le type de quadrillage derrière le portrait de Belmondo en Photoshop ? Et faites gaffe car j’utilise le logiciel depuis 20 ans. J’attends... (et me faites pas le coup des trames car rien est régulier dans ce fond). Allez, on y va les "spécialistes"...

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                • Répondu par Auteur le 28 janvier 2016 à  16:48 :

                  Rien de plus facile, on crayonne sur une feuille, on scanne, on intègre sur photoshop, CQFD. Photoshop n’est PAS un logiciel de dessin, on ne dessine pas dans photoshop.

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    • Répondu par fichtre ! le 26 janvier 2016 à  02:55 :

      C’est la première fois que je vois un lettrage en noir sur fond blanc fait à la carte à gratter, c’est super balèze parce qu’il faut aller gratter minutieusement autour de chaque lettre, un boulot de fou !

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      • Répondu le 26 janvier 2016 à  07:06 :

        Peut-être que l’auteur est fou. Peut-être un nouveau Van Gogh qui grâce au FIBD connaîtra peut-être une reconnaissance internationale.

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    • Répondu par Mael R le 26 janvier 2016 à  16:28 :

      EEn effet, comme le dit Matthias Lehmann lui-même sur son blog, cet album est réalisé à la plume.

      Habitué de la carte à gratter pour l’illustration il en garde l’esprit mais "La Favorite" (qui est un album magnifique sur tous les points) n’est pas fait avec cette technique.

      Il le dit là par exemple http://blocmatthias.blogspot.fr/2013/07/pendant-ce-temps-la-la-favorite.html

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    • Répondu par ActuaBD le 26 janvier 2016 à  17:01 :

      Vous avez raison. Nous avons corrigé cette erreur.

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  • Aussi abouti graphiquement que scénaristiquement

    Bah si le scénario est aussi abouti que les pages présentées ici, je vais éviter de m’infliger ça.

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    • Répondu le 25 janvier 2016 à  22:49 :

      Mais puisqu’on vous dit que "Le favorite" est aussi favorite que la favorite du Grand Prix ! Avril en janvier, il n’y a plus de saisons !

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  • Voici effectivement un des meilleurs livres publiés cette année. Cessons d’envisager 1) le scénario et 2) le dessin. La bande dessinée, c’est un langage global et spécifique. À ce titre, La favorite est un EXCELLENT livre de bande dessinée.

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    • Répondu le 26 janvier 2016 à  07:28 :

      Scénario pas top + dessin pas top = EXCELLENT livre de bande dessinée.
      La voilà donc la formule pour transformer le plomb en or !

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      • Répondu le 26 janvier 2016 à  15:35 :

        C’est drôle, autant ceux qui l’ont lu le trouvent super, autant ceux qui ne l’ont pas lu disent que c’est mauvais.

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        • Répondu le 26 janvier 2016 à  18:03 :

          C’est drôle, ceux qui disent que c’est mauvais sont les mêmes qui n’ont pas envie de le lire.

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          • Répondu le 27 janvier 2016 à  15:12 :

            … et qui ne l’ont donc pas lu. Mais se gênent pas pour le critiquer. Ça ose tout, on vous dit.

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          • Répondu le 27 janvier 2016 à  15:16 :

            Le meilleur, c’est tout de même tout ceux qui ne l’ont pas lu et qui se permettent de critiquer le scénario. On s’amuse toujours autant, sur ce site.

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