Séra ( "Concombres amers" ) : « Le Cambodge, en tant que personnage... »

26 décembre 2018 0 commentaire
  • Peintre, plasticien et auteur de bandes dessinées. Séra reste hanté par le traumatisme cambodgien. « Concombres amers » est le quatrième roman graphique qu’il consacre à cette tragédie. Par le biais du documentaire, il déroule la spirale infernale qui a entraîné le pays vers le génocide orchestré par le pouvoir khmer rouge.

Depuis quand portez-vous l’histoire de "Concombres amers" ?

Depuis 1987, à partir du moment où j’ai choisi de travailler sur le Cambodge avec une intention simple : redonner à lire son histoire. Plus concrètement, le projet a commencé à prendre forme ces dernières années par mes échanges avec les amis les lecteurs, au Cambodge ou en France. J’ai réalisé que la lecture que les gens font de l’Histoire était tronquée par des clichés, des on-dit, des répétitions : on débouche sur une version fausse des événements. Redonner corps à l’histoire nécessite un profond travail sur l’image.

Séra ( "Concombres amers" ) : « Le Cambodge, en tant que personnage... »

Quels clichés par exemple vous semblent à corriger ?

Quand je pose la question de savoir comment la guerre est arrivée jusqu’au Cambodge, on me répond : « Par les bombardements américains ! » Or, ces bombardements sont certes avérés, mais il convient alors de répondre à une autre question : « Pourquoi ces bombardements ? » C’est le nœud principal à remettre en perspective.

Pourquoi avoir opté pour le principe de redessiner quasiment tous les documents que vous présentez dans "Concombres amers" ?

Pour ce travail, je me suis appuyé dans un premier temps sur une relecture d’un très grand nombre d’ouvrages produits par des témoins ou des chercheurs. J’ai confronté ces travaux souvent orientés politiquement à un déchiffrage et à une recherche de documents visuels, notamment des photos d’agences de presse réapparues ces dernières années par le biais des réseaux sociaux car, contrairement à la Guerre du Vietnam, il n’existe pas de livre de photos consacré au Cambodge.

J’ai voulu redonner corps à cet enchainement, pour rendre perceptible cette histoire. Afin de préserver une cohérence esthétique, hormis quelques pièces comme le journal annonçant la création de la République du Cambodge, je me suis livré au travail de réappropriation de documents par le dessin. Je ne voulais pas que le lecteur subisse une rupture dans le continuum visuel des images.

© Séra – Hachette Livre

Pourquoi vous être borné à la période 1967-1975 ?

Je suis né en 1961. J’ai donc moins de dix ans lorsque s’enclenche l’engrenage de la catastrophe. Je suis très sensible à cette partie de l’histoire où les événements prennent toujours plus de place même dans la vie d’un enfant qui n’en perçoit que les échos. La guerre devient une réalité par les bombardements, les convois militaires…

Cependant vous vous gardez de parler à la première personne et d’évoquer votre propre expérience des événements…

Complètement. L’autobiographie n’est pas sa place dans l’écriture de ce livre, elle devrait faire l’objet d’un autre ouvrage. Il s’agit d’une volonté de mettre en avant le Cambodge en tant que personnage principal du récit. C’est une approche que j’ai voulue neutre, détachée, pour redonner à voir l‘Histoire. Le livre s’arrête au matin du 17 avril 1975 (prise de Phnom Penh par les Khmers rouges, alors que Séra, réfugié dans l’Ambassade de France, verra son père pour la dernière fois, NDLR). D’ailleurs je ne me suis pas trop attardé sur les événements de janvier 1975 au 17 avril, ce sera la part d’un autre livre, autobiographique cette fois-ci.

La diaspora cambodgienne s’est-elle intéressée à votre travail lors de vos recherches documentaires ?

Assez peu. Concombres amers a représenté un travail de sept années en solitaire. À cette occasion, je me suis retrouvé en contact avec des spécialistes aux USA notamment, mais la diaspora dans son ensemble ne s’est pas manifestée.

© Séra – Hachette Livre

En France, vous avez été le premier auteur à produire un roman graphique à ce sujet, « Impasse et Rouge ». Que pensez-vous de la banalisation de ce format dans le cadre des ouvrages mémoriels ?

Plus les auteurs et les lecteurs prendront en main l’Histoire, plus la mémoire et sa transmission sera en travail et meilleur sera la compréhension des événements. Je suis heureux de voir ce phénomène se développer. Je suis en dialogue par exemple avec Marcelino Truong, (auteur d’Une si Jolie Petite Guerre et Give peace a chance, NDLR) qui fait un travail remarquable sur son histoire et celle du Vietnam. Nous échangeons nos points de vue et nous sommes attentifs au travail des uns et des autres. J’espère que nous sommes au début d’un processus. D’ailleurs une nouvelle génération est également à l’œuvre, je pense notamment à Clément Baloup, (auteur de Mémoires de Viet Keu, NDLR)

À ce sujet « Concombres amers » n’oublie pas d’aborder l’antagonisme entre Cambodgiens et Vietnamiens…

C’est une question très délicate. Il faut savoir que le Vietnam n’a pas encore totalement ouvert ses archives. Il faudra encore du temps pour aborder le sujet sereinement. La parole doit s’exprimer, les questions doivent être posées.

Quels sont les premiers retours sur « Concombres amers » ?

Les lecteurs sont généralement surpris par la précision et la richesse de documentation de l’ouvrage. J’espère pouvoir aller le présenter à Phnom Penh et Bangkok au début de l’année 2019.

À l’inverse de nombreux récits autour de la tragédie cambodgienne, le vôtre n’épargne pas le Roi Norodom Sihanouk et pointe ses responsabilités…

Il faut comprendre que dans « Concombres amers », les dialogues que je donne à lire correspondent à des mots effectivement prononcés ou écrits. Remettre ces paroles en perspectives expose ainsi les responsabilités de chacun et notamment celle de Sihanouk...

© Séra – Hachette Livre

Selon vous, pourquoi Sihanouk a-t-il été ainsi préservé ?

Parce qu’à la fin des années 1980-1990, après la défaite des Khmers rouges, il avait une place centrale dans le processus de réconciliation du peuple khmer. Après trente années de conflit, un fédérateur était nécessaire pour apaiser les tensions. Il a ainsi échappé à tout jugement.

Croyez-vous cet apaisement avéré ?

Le Cambodge est en paix depuis 1990. Il prospère avec le Sud-Est asiatique et se reconstruit vaille que vaille. Je pense que ce processus d’apaisement n’est pas près de s’arrêter, parfois au détriment de l’Histoire. Je n’ai pas à interférer, mais mon travail consiste quand même à rappeler que beaucoup de gens ont donné leur vie dans cette tragédie. Au Cambodge, la culture du silence reste pesante.

La Mémoire joue les trouble-fêtes…

Beaucoup de gens me sont reconnaissant pour ce travail de réactivation de la Mémoire. Souvent beaucoup sont surpris par le fait que cela provienne d’un franco-khmer. Je suis né au Cambodge, j’y ai grandi et j’ai beau avoir une éducation française et habiter en France, je reste profondément attaché à ce pays, à sa culture, à mes racines.

(par Laurent Melikian)

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Photo médaillon © L. Mélikian - 2005

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