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Sergio Salma : "Rien n’est plus riche que les liens qui unissent les gens sans qu’ils les aient choisis."

Par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 3 août 2012                      Lien  
"Marcinelle 1956" évoque le drame de l'incendie du Bois du Cazier dans une cité banlieue de Charleroi en Belgique. La mine, l'immigration italienne en Belgique, et la condition humaine sont les sujets de cet album marquant de la rentrée 2012.
Sergio Salma : "Rien n'est plus riche que les liens qui unissent les gens sans qu'ils les aient choisis."
Marcinelle 1956 - Par Sergio Salma - Ed. Casterman, coll. Écritures.

Voici un Sergio Salma qu’on n’attendait pas : sérieux, quasi réaliste, racontant un sujet grave dans la collection Écritures chez Casterman...

Je revendique depuis toujours plusieurs facettes, plusieurs humeurs. J’ai travaillé avec André Geerts (Mademoiselle Louise, Ed. Dupuis) et Baron Brumaire (Coucou Tristesse, Ed. Drugstore), Marco Paulo (Bagdad KO, ed. Drugstore) et Libon (Animal Lecteur, Ed. Dupuis). Ce sont des gens différents qui m’inspirent différents univers.

Quand je suis auteur "complet", je vais aussi exprimer différentes choses sur différents projets. En réalité, cette option pour le noir & blanc, pour un sujet grave et un récit social m’est totalement naturelle. J’ai même débuté avec cette façon de faire, un album dans les années 1980 et des pages dans le magazine (À suivre) l’attestent.

Ce sont aussi les opportunités éditoriales qui "façonnent" les parcours. Ayant tout autant aimé Gaston Lagaffe que Munoz & Sampayo, j’ai fait une kyrielle d’albums dans le domaine tout-public, dans la partie jeunesse des catalogues. J’avais en quelque sorte mis en stand-by ces idées, cet univers.

Qui est Pietro pour vous ? Une fiction ou un personnage réel ?

Pietro Bellofiore est un collage de personnes, il n’existe pas, mais il est totalement plausible. Mon père n’a pas été mineur, mais on a connu une vie de coron, la famille, les fêtes et puis cette cordialité propre à des groupes de personnes loin de leur ancienne patrie. Les années 1950 en Belgique dans la communauté italienne sont d’abord le décor, mais le livre s’appelle Marcinelle 1956 parce que j’intègre cet événement réel dans mon récit. Une catastrophe minière qui a fait 262 victimes.

Marcinelle 1956 - Par Sergio Salma
(c) Ed. Casterman, coll. Écritures.

Le Bois du Cazier a été un épisode traumatisant de l’histoire belge, pourquoi ?

C’est un événement marquant à tous points de vue. L’industrie belge d’après-guerre a été très puissante, l’acier et le charbon ont mis ce petit pays au premier rang des nations industrielles. Les mines avaient donc besoin de main-d’œuvre. Malheureusement, la course à la productivité a fait oublier que les puits étaient parfois vétustes. Le charbonnage au nom étrange, le Bois du Cazier , faisait partie des sites à fort rendement, on était en train de creuser un troisième puits.

L’accident du 8 août 1956 a été un électrochoc. Notamment en ce qui concerne les relations diplomatiques entre l’Italie et la Belgique. 132 des 262 victimes étaient italiennes, beaucoup de Belges ainsi que des mineurs d’autres nationalités ont péri dans l’incendie. En clair, le gouvernement italien a dit : "- C’est donc ainsi que vous traitez nos ressortissants ?" Ça a marqué le coup d’arrêt de l’immigration, il a fallu un peu de temps pour rétablir la confiance. De plus, c’est le nombre de victimes qui a marqué les esprits. C’était un métier dangereux, tout le monde le savait. On ne parlait pas des accidents mortels pratiquement quotidiens.

Sergio Salma à Marcinelle
© photo Francis Kochert

Vous rendez très bien le rituel familial : travail, famille, bambini, sens de l’honneur...

La famille était déjà le sujet de ma bande dessinée Nathalie. Rien de plus riche que les relations familiales, les liens qui unissent les gens sans qu’ils les aient choisis. Je suis passionné par les échanges et c’est aussi un plaisir en tant que narrateur de produire des scènes avec des caractères. Tout ce qui est dit dans ces conversations à table permettent de cerner le personnage. En tant que spectateur ou téléspectateur, les scènes de repas ou de fêtes dans les films de Coppola ou de Cimino ont dû me marquer...

En même temps, vous soulignez le phénomène d’acculturation de l’immigré : Pietro se détache petit à petit de l’Italie, alors qu’il s’était donné cinq ans pour y revenir. Il ne veut plus être un "macaroni"...

Il se démarque en effet de la plupart de ses compatriotes. En ça, il ressemble à mon père qui, sans intellectualiser son statut, m’a toujours fait comprendre que l’Italie il s’en foutait un peu désormais, que sa vie était en Belgique. Il est venu, comme tous, pour des contrats à durée déterminée mais un moment, il a fallu choisir. Mon personnage a choisi aussi. En achetant une Vespa, il affirme qu’il n’utilisera pas cet argent pour l’achat d’une maison dans son ancien village.

Marcinelle 1956 - Par Sergio Salma
(c) Ed. Casterman, coll. Écritures.

Sans révéler le coup de théâtre de la fin, on sent bien que le sens de la famille va bien au-delà du simple lien fraternel ou filial : il régit un ordre quasi mafieux.

Ce n’est pas pour rien que la Mafia se fait aussi appeler la Famiglia. Tout groupe humain (et probablement animal) est régi par une série de codes. Le personnage principal est intéressant aussi parce qu’il sort du rôle que la société lui a proposé. En réalité, Pietro déraisonne, il déraille. Lui qui est venu en train et qui pousse des wagonnets pleins de charbon, il va littéralement sortir des rails...

Il y a une incise dans le récit où le Congo belge est évoqué, pourquoi ? Parce que cela parle d’une Belgique de Jadis, qui n’existe plus ?

La fille qu’il rencontre accidentellement est un fille de Belgique. Elle est le contraire de ce qu’il connaît, elle est blonde, elle semble riche, elle vit seule dans une grande maison lumineuse. On comprend que son père vit au Congo. La Belgique de ces années était riche aussi grâce au Congo. La fin de la colonie s’annonçait et, quand j’ai réfléchi au décor de la maison, je me suis dit que Pietro allait être encore plus impressionné par cette évocation. Le thème lui-même me passionne. Il s’agit aussi en quelque sorte d’expatriés, de richesse, de mines, d’exploitations. Ce sont les mêmes mots. Et puis, mon récit est en noir et blanc, le thème s’est imposé...

Pour accompagner votre album, la mine de Marcinelle où a eu lieu cette histoire, Le Bois du Cazier, vous consacre une exposition qui ouvre ses portes le 8 août. Quel effet cela fait-il ?

Je ne pouvais rêver mieux. Le site, qui a failli disparaître il y a une quinzaine d’années, a été rénové et est devenu un lieu de mémoire. On peut visiter et comprendre ce qu’était un charbonnage et on peut s’informer sur les circonstances exactes de l’accident. Le musée organise toutes sortes d’activités culturelles et dispose d’une grande salle d’exposition ; mes planches se retrouvent accrochées dans les lieux -mêmes où on circulé, vécu, travaillé des centaines, des milliers de travailleurs. La collection Écritures fête ses 10 ans. Le musée du Bois du Cazier commémore cette année les 56 ans de la catastrophe ainsi que le dixième anniversaire de son ouverture. De plus, le site vient d’être classé au patrimoine mondial de l’UNESCO.

J’ai rencontré lors de la préparation de l’expo des anciens mineurs, italiens et belges et je peux vous dire que l’émotion est encore très grande ; il m’a été très difficile de commenter mon travail à ces personnes qui étaient perpétuellement au bord des larmes...

Propos recueillis pas Didier Pasamonik

Marcinelle 1956 - Par Sergio Salma
(c) Ed. Casterman, coll. Écritures.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Marcinelle 1956 - Par Sergio Salma - Ed. Casterman, coll. Écritures.

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Lire aussi :

- "Marcinelle, lieu de mémoire " (Août 2012)

Exposition à l’auditorium du Bois du Cazier, du 2 août au 30 septembre 2012

LE BOIS DU CAZIER

Rue du Cazier, 80 - 6001 Marcinelle - Belgique

+32(0)71/88 08 56 ) – Fax : +32(0)71/88 08 57

Du mardi au vendredi de 9h00 à 17h00. Le samedi et dimanche de 10h00 à 18h00.

Photo en médaillon : D. Pasamonik (L’AgenceBD)

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