Servais : « Je ne pourrais pas dessiner une histoire aussi personnelle que "Le jardin des glaces" tous les ans. »

3 janvier 2009 1 commentaire
  • Avec "Le Jardin des glaces", le Gaumais Jean-Claude Servais signe un album très personnel où il partage, en mettant en scène un ancien explorateur polaire aujourd’hui passionné par son jardin, ses questionnements à propos du réchauffement climatique de la planète. Un ode bucolique à la nature et au jardinage. Rencontre.

Servais : « Je ne pourrais pas dessiner une histoire aussi personnelle que "Le jardin des glaces" tous les ans. »D’où est venue l’idée, dans Le jardin des glaces, de mettre en scène un vieil explorateur passionné par son jardin qui s’inquiète du réchauffement climatique ?

Je souhaitais dessiner un beau jardin. Je savais qu’il en existait quelques-uns, qui étaient exceptionnels, mais je ne les avais pas visités jusqu’alors. J’ai imaginé un personnage qui serait en contraste avec la beauté du lieu. Un vieil homme ronchon avec une part de mystère qui explique son enfermement dans ce monde végétal et animalier. Cette idée me trottait en tête lorsque j’ai rencontré à la Foire du Livre de Bruxelles une amie, Cécile Bolly, un médecin qui a écrit plusieurs guides sur la nature. Cécile me raconta qu’elle venait d’avoir un appel téléphonique de Alain Hubert, un explorateur polaire belge. dont les médias parlaient précisément à ce moment-là. Elle m’expliqua qu’elle lui préparait sa trousse de secours lorsqu’il partait en expédition. Il avait besoin de conseils médicaux et il la appelée de là-bas pour savoir quels médicaments prendre.
Je tenais là l’élément extérieur qui pouvait enrichir mon récit. Je me suis lancé dans l’écriture du synopsis. Je n’étais pas en territoire inconnu. Cécile Bolly pouvait m’aider : elle connaissait le monde polaire et Alain Hubert. Et puis, comme on commençait à parler du réchauffement climatique, j’ai intégré cet élément au récit.

dans votre récit, l’accompagnatrice pharmaceutique est devenue la femme de l’explorateur...

Oui. Mais mes personnages ne ressemblent pas à ceux que je viens de vous citer. D’une manière générale, lorsque je crée une histoire, je pars d’un fait divers, d’un conte, d’une légende ou d’un fait historique. Ici, je n’avais strictement rien. C’est une histoire personnelle, et j’ai suivi certaines pistes selon mes envies et les circonstances.

Avez-vous rencontré Alain Hubert ?

Cécile Bolly m’a invité en sa compagnie à un barbecue. Il était au courant de mon projet mais savait que mon récit n’aurait strictement rien à voir avec lui. Il a accepté cette idée tout de suite. Ceci dit, je n’ai pas eu de discussion concrète avec lui sur ses expéditions polaires. Il était alors tellement obnubilé par sa recherche de financements pour sa station polaire. Nous n’avons parlé que de cela. Il me connaissait au travers mes bandes dessinées, et principalement grâce à Tendre Violette.

Il est rare que vous dessiniez une autre région que votre Gaume natale … La banquise a-elle été facile à représenter ?

Je n’avais que quelques planches à faire. J’avais acheté des DVD et des livres sur le sujet. C’était une expérience peu évidente. Je ne savais pas comment dessiner la glace, la banquise. Mais j’appréciai cette opposition entre ces grands espaces de glace et le monde plus confiné, plus intime d’un grand jardin.

Quand vous créez une histoire, la montrez-vous à vos proches ?

Évidement. Pour celle-ci, j’ai envoyé le synopsis à Cécile Bolly. Elle était le lien parfait entre le jardin et la banquise. Elle connaît Alain Hubert et rédige des guides nature !
Je suis aussi parti d’un jardin existant. Je l’ai donc fait lire au propriétaire-jardinier de ce lieu exceptionnel. Après avoir visité son jardin et parlé de mon projet, nous avons rapidement sympathisé. Il a été emballé par ma démarche et m’a aidé dans mon travail. Il entretient à force de ses bras son jardin depuis une quinzaine d’année. Pour lui, mon livre, était une sorte de reconnaissance par rapport à son travail ! [1]. Il m’a beaucoup aidé, et m’a fourni notamment ses notes reprenant l’état de son jardin au fil des jours. Je les ai ajoutées à mon histoire sous la forme d’un journal reprenant les observations de mon jardinier. Tous ce que je mentionne dans ces notes reflète l’état exact de la nature et du climat au moment indiqué.

Qu’est-ce qui fait que vous destiniez un récit à la « Mémoire des Arbres » plutôt qu’à « Aire Libre » ?

Tous mes Aire Libre sont des récits contemporains et sont des œuvres plus personnelles, plus intimes. Les albums qui prennent place dans La Mémoire des Arbres trouvent leur genèse dans des faits divers ou historiques. Le processus de création est donc totalement différent. J’ai une démarche bien précise dans chacune de ces deux collections.
Je travaille actuellement sur une fiction qui a pour cadre l’Abbaye d’Orval. J’aborde l’origine de ce lieu historique, de l’arrivée des moines jusqu’à la révolution française où ce bâtiment fut détruit. Ce récit ira logiquement dans La Mémoire des Arbres.
Je ne pourrais pas dessiner une histoire aussi personnelle queLe jardin des glaces tous les ans. Il faut laisser le récit murir. Je me donne le temps de me ressourcer pour que l’histoire vienne facilement. Cette alternance m’est nécessaire. J’ai besoin de passer de l’historique, du légendaire à un récit contemporain, plus personnel !

Où trouvez-vous les sujets pour « La Mémoire des Arbres » ?

Dans les livres régionaux, qui ne sont pas toujours très bien écrits. Pour les Seins de café, je me suis basé sur les mémoires d’un contrebandier. Il officiait pendant la Première Guerre mondiale entre Sedan et Bouillon.

Guy Raives réalise vos couleurs depuis de nombreuses années. Pour la première fois, avec Le jardin des glaces, il utilise l’informatique.

Effectivement. Auparavant, j’encrais mes planches, et on en tirait une épreuve sur celluloïd, qui était collée à un papier aquarelle où mon dessin était imprimé en gris-bleu. Guy Raives réalisait les couleurs à l’aquarelle. Pour Le jardin des glaces, j’ai travaillé au crayon sur un format de page un peu plus grand. On a durci et assombri le crayonné à l’ordinateur, puis Guy réalise la couleur avec l’outil informatique. Le résultat me plait beaucoup. Le crayonné donne un velouté, une douceur, que je n’arrivais pas à trouver dans mon dessin. Mes planches sont plus grandes et je peux être plus précis dans le détail. La couleur par ordinateur s’intègre parfaitement et chaleureusement à mon dessin. On sent une harmonie entre la couleur et le trait, alors qu’auparavant elle écrasait un peu mon travail.

Vous êtes un touche-à-tout. Vous avez imaginé par exemple le scénario du Labyrinthe de Durbuy.

Cela me motive ! On m’offre souvent l’occasion de toucher à d’autres univers, à d’autres collaborations. C’est agréable, d’autant plus que le métier d’auteur de BD est assez solitaire. J’ai écrit un spectacle qui sera donné dans les grottes de Han en 2009 ! Un récit sur le monde souterrain. Les spectateurs feront un voyage dans la grotte où les scènes seront jouées dans des endroits différents. La narration sera assez précise, contrairement au « Labyrinthe de Durbuy », où le spectateur rencontrait des personnages au fil de ses pérégrinations. On était plus dans le spectacle de rue.

(par Nicolas Anspach)

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Illustrations (c) Servais & Dupuis
Photographie (c) Nicolas Anspach

[1Un livre sur le Jardin qui a servi de modèle à Jean-Claude Servais est paru récemment aux éditions Weyrich : Astuces et secrets de jardinier, par Marc Fasol & André Poncin.

 
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1 Message :
  • comment commander directement en Belgique ?
    17 août 2009 15:31, par Veronique

    Bonjour,

    Je suis belge et grande admiratrice de Servais et de ses oeuvres.

    Est il normal d’être renseigné vers un lien français ? N’est il pas possible de se le procurer directement en Belgique ? J’habite Bruxelles et je ne sais comment faire si ce n’est de me rendre à Florenville...

    Merci de l’intérêt que vous porterez à mon courrier et bien à vous,

    Véronique JANSSEN

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