Sexe, dénonciations et comics

23 juillet 2020 0 commentaire
  • Ces derniers mois, la bande dessinée américaine est secouée par une vague de révélations de pratiques inacceptables, assimilables au harcèlement sexuel. Sur le Net, les langues se délient contre quelques noms. Sans autre forme de procès, auteurs, éditeurs ou spécialistes sont mis sur la touche. Du parfum de scandale au retour de bâton brutal, dans l’édition BD comme dans d’autres secteurs, le système dominant est mis en cause.

Sexistes les comics ? Voire… Dès 1940, les tout-nouveaux super-héros admettent une femme dans leur cénacle costumé : Fantomah créée par Fletcher Hanks qui est suivie un an plus tard par la fameuse Wonder Woman, qualifiée par son scénariste créateur William Moulton Marston de « propagande psychologique pour le nouveau type de femme qui, je crois, devrait gouverner le monde ».

Dans la foulée, des autrices comme Marie Severin se font une place chez les grands éditeurs DC ou Atlas/Marvel. Et quand sonne l’heure de la contre-culture, d’autres femmes se font entendre du côté de l’underground notamment Roberta Gregory et son autofiction grinçante Bitchy Bitch puis Bitchy Butch dans sa version lesbienne. Aujourd’hui, non seulement les femmes ont une place dans l’industrie des comics, qu’ils soient mainstream, indépendants, graphic novel ou young adults, mais, en plus, elles sont régulièrement primées en conventions. Outre-Atlantique, il est inconcevable de présenter un collectif (sélection, anthologie ou exposition) sans respecter la parité entre les autrices et les auteurs.

Sexe, dénonciations et comics
Remise des Harvey awards à New-York Comics en octobre 2019. Une majorité de lauréats sont des lauréates : Ngozi Ukaza, meilleur livre digital, Rosemary Valero-O’Connell et Mariko Tamaki, meilleur livre jeunesse, ainsi que Maggie Thomson fondatrice du « Comics Buyer’s Guide » et Allison Bechdel, toutes deux honorées par le Hall of Fame. Absentes sur la photo, Ingrid Chabbert et Carole Maurel ont remporté la meilleure bande dessinée européenne. La statuette, elle, honore un grand auteur symbole de la liberté d’expression qui a par ailleurs collaboré avec le magazine « Playboy ».

Bien sûr, la perfection n’existe pas. Et derrière la façade, il convient également de compter avec l’héritage d’une société longtemps dominée par les hommes et d’une profession qui leur accordait généralement le pouvoir de décision et les abus qui les accompagnent.

Aujourd’hui, la dénonciation de ces abus ébranle un milieu déjà fragilisé par le confinement consécutif à la pandémie de Covid. Une de ces vagues de dénonciations qui n’était pas la première a fait le tour du globe : elle vise Warren Ellis, scénariste britannique adulé, mondialement célèbre pour Transmetropolitan, Planetary, ou la série animée Castlevania sur Netflix.

Tout a commencé le 15 juin par une série de tweets de l’écrivaine Katie West -aujourd’hui effacés- l’accusant d’avoir profité de son statut pour séduire puis tourmenter plusieurs jeunes femmes dont elle-même. Le témoignage de Katie West est suivi par quantité d’anciennes « conquêtes ». L’emballement a conduit début juillet à l’ouverture du site So Many of Us où elles sont une soixantaine à rapporter leurs douloureuses expériences avec l’auteur.

Si pour l’heure aucune pratique illégale n’est reportée, ces femmes souhaitent avant tout mettre en avant les comportements profondément immoraux de Warren Ellis, leur sentiment d’avoir été "ciblées" et "manipulées" par un homme qui a abusé de leur vulnérabilité et leur souhait d’engager avec lui un "dialogue" plutôt qu’une "censure".

Au-delà du cas Warren Ellis, un système entier est mis en cause où les jeux d’influences peuvent conduire à des drames. Katie West -la première à le dénoncer sur les réseaux sociaux- ne s’y trompe d’ailleurs pas en supprimant le 17 juin ses tweets initiaux par ce commentaire : « Si certains croient qu’il s’agit de dénoncer une seule personne, ils manquent de raisonnement. Il s’agit de pointer un type de comportement et de notre complicité collective dans ce comportement. »

Warren Ellis pour sa part n’a pas manqué de communiquer sur le sujet : en s’excusant « Je n’ai jamais consciemment exercé de pression, manipulé ou abusé de quelqu’un, et n’ai jamais agressé personne. Mais j’ignorais la position dans laquelle je me trouvais à une époque où ça aurait dû être clair et j’en accepte la responsabilité à 100%. » Avant d’annoncer qu’il comptait s’engager dans une thérapie.

Un cas qui n’est pas isolé.

Ce cas -qui, rappelons-le, n’est pas le premier- en a réveillé un autre plus ancien, celui de Charles Brownstein, une personnalité-clé des comics. Critique, spécialiste du domaine, il est notamment l’auteur en 2002 du livre d’entretien entre Will Eisner et Frank Miller publié en français chez Rackham.

Jeune et sympathique, il a 25 ans, lorsqu’en cette même année 2002, il est nommé directeur du Comic Books Legal Defense Fund (CBLDF), une association dédiée à la défense de la liberté d’expression. Elle fédère toute la profession dans un pays où les groupes de pression conservateurs sont très actifs. Le CBLDF vit des dons privés principalement pour fournir une défense légale à des auteurs ou des libraires accusés de produire ou diffuser des œuvres jugées « obscènes » par ces groupes. Récemment par exemple, l’association a dû défendre l’interdiction du roman graphique Fun Home d’Allison Bechdel dans plusieurs bibliothèques universitaires.

Le CBLDF au New-York Comic Con en octobre 2019

La promotion de Charles Brownstein à la direction du CBLDF, lui a-t-elle monté à la tête ? Dès 2006, The Comics Journal -mensuel de référence- rapportait le témoignage d’une jeune autrice traumatisée, Taki Samo, qui témoignait avoir subi de sa part une agression sexuelle en marge de la Convention de Colombus dans l’Ohio. L’intéressé s’en était excusé auprès de sa victime et avait promis de ne plus se rendre à une convention à laquelle elle-même assisterait. Par ailleurs, Chris Staros alors Président du CBLDF et par ailleurs éditeur chez Top Shelf avait déclaré au Comics journal que «  le Conseil d’administration [avait] commandé une enquête indépendante approfondie. Sur la base de ces résultats, des actions appropriées ont été prises [au sein du CBLDF], mais pour protéger le droit à la vie privée de toutes les parties impliquées, nous ne pouvons commenter davantage.  »

Or, quatorze ans plus tard, de nouveaux témoignages accablent Brownstein l’accusant d’autres harcèlements sexuels et moraux, notamment auprès d’anciens employés et bénévoles de l’association. L’ancienne étoile montante de la critique comics apparaît subitement sous les traits d’un narcissique pervers. En conséquence, de nombreux auteurs - dont Frank Miller qui a longtemps siégé au conseil du CBLDF- menacent de ne plus soutenir et financer l’association. Brownstein est poussé à la démission le 22 juin 2020 et l’organisation de promettre « un accent renouvelé sur la responsabilité et la transparence. ». Une semaine plus tard trois membres du Conseil d’administration démissionnent.

Paul Levitz à la remise des Harvey Awards, scénariste, ex-directeur éditorial de DC, il fait partie des trois membres démissionnaires du CA du CBLDF.

Ce scandale-ci prend une toute autre ampleur. Quand, en coulisses, Warren Ellis abusait de son statut de star, Brownstein, déjà signalé pour un premier écart, pouvait-il user de celui de « défenseur de la liberté d’expression ». Comment a-t-il pu agir ainsi sans une complicité au moins passive d’autres responsables du CBDLF, souvent des personnalités reconnues dans la profession ? Et la colère des réseaux sociaux de fragiliser une association par ailleurs méritoire. Déjà les éditions Boom ! Studio qui ont produit une anthologie Defend Comics portant le logo du CBLDF qui devait être diffusée gratuitement au mois d’août lors du Free Comic Book Day a demandé aux libraires de ne pas le distribuer (pour des raisons techniques le fascicule tiré à plusieurs milliers d’exemplaires est en cours d’acheminement) et de détruire les exemplaires reçus. Une manière de défendre la liberté d’expression qui a un parfum d’autodafé...

Cancel culture ...

Les comics seraient donc eux aussi touchés par ce que d’aucuns désignent par l’expression de « cancel culture », une pratique qui consisterait à cibler des personnalités ayant commis une faute supposée et de les bannir du monde réel par le harcèlement en meute sur les réseaux sociaux. Pour autant, ce que recouvre cette expression et son usage ne vont pas de soi.

En France, une récente émission de France Culture, « Cancel culture » : le débat est-il possible ? tente de poser les tenants et les aboutissements de ce phénomène.

Un phénomène qui se propage...

Pour revenir à la bande dessinée, on se demande quelle sera au juste l’étendue des conséquences pour Warren Ellis. Le 19 juin 2020, DC annonce l’annulation de sa participation au collectif Dark Nights : Death Metal, une décision symbolique puisqu’il s’agit d’une histoire en deux planches.

En revanche, d’autres personnalités moins renommées se sont retrouvées du jour au lendemain sans travail après des dénonciations de « comportements inappropriés allégués », si l’on cherche une traduction exacte. La liste commence à s’allonger : l’éditeur Scott Allie, les scénaristes Scott Lobdell, Brian Wood, Jai Nitz, le dessinateur Cameron Stewart… Par ailleurs virés de chez DC après dénonciations de leurs inconduites, l’éditeur Eddie Berganza et le scénariste Eric Esquivel se sont associés pour créer une nouvelle maison d’édition et donner suite à la série Border Town, écrite par Esquivel et annulée par DC alors qu’elle comptait cinq épisodes.

Au Canada anglophone, une femme se retrouve sur la sellette, l’éditrice Hope Nicholson pour avoir harcelé un écrivain. Comme dans le cas de Warren Ellis, les tribunaux ne sont même pas sollicités par les plaignants et la plupart des faits dénoncés sont plus condamnables moralement que juridiquement.

Au Québec, comme le signale le quotidien La Presse, le milieu littéraire est ébranlé par la création d’un groupe privé d’autrices qui, au 15 juillet, regrouperait plus de 300 membres et collecte les témoignages sur les violences sexuelles et les abus de pouvoir dont elles ont été victimes. Parmi les signataires, quelques autrices de bandes dessinées : Mélodie Vachon Boucher, Catherine Ocelot et Sophie Bédard.

« Force est de reconnaître que les violences à caractère sexuel y sont répandues, protéiformes, banalisées et tacitement acceptées » dénoncent-elles dans une lettre adressée à la communauté littéraire comprenant une liste de pistes à suivre pour lutter contre le phénomène sans passer par la case cancel culture . Le mouvement rappelle l’émotion soulevée en France par la publication du récit autobiographique Le Consentement par Vanessa Springora au début de l’année 2020 qui a établi comment un écrivain pédophile revendiqué a bénéficié de la complaisance des milieux littéraires pendant plusieurs décennies.

Extrait du site du Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme

Nous ne pouvons pas dire si la bande dessinée franco-belge pourrait à son tour être frappée d’un pareil mouvement. Ces questions étant finalement systémiques, ainsi que nous l’ont appris les révélations autour de #Metoo, il ne serait guère étonnant d’en découvrir, un jour ou l’autre, des échos dans les milieux de création et d’édition francophones.

Un coup de semonce différent avait retenti début 2016, lors de l’annonce de la sélection des Grand Prix d’Angoulême comprenant trente auteurs et pas une seule autrice. L’indignation avait alors dépassé les frontières de la BD franco-belge, renforcée par la communication maladroite du délégué général du FIBD Franck Bondoux. L’incident avait eu pour mérite d’engendrer une prise de conscience de la part de nombreux acteurs d’un milieu dont la plupart des postes décisionnels restent occupés par des hommes.

Autre effet durable : la création du Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme dont le site comporte, lui aussi, un recueil de témoignages qui illustrent généralement le sexisme ordinaire de la part de lecteurs, éditeurs, libraires, auteurs… Parmi la quantité de déclarations publiées, on y surprend des histoires plus navrantes comme celle d’un « éditeur d’une maison d’édition, bien connu de pas mal de meufs pour être un agresseur/harceleur » de « main aux fesses appuyée » et autres inconduites passées qui, si elles se répètent aujourd’hui, pourraient aussi entraîner une réaction en chaîne.

Répercuter à foison les dénonciations sur de confortables réseaux jusqu’à créer un climat de curée « n’est pas de l’activisme, et n’apportera aucun changement ». postulait l’ancien président des États-Unis Barack Obama en 2019. Voire... S’il faut se méfier d’une forme d’élimination sans réel jugement qui serait effectivement mortifère pour la création et pour les libertés individuelles, il n’est pas inutile de recevoir ces mésaventures comme un solide avertissement contre des pratiques qui devraient être d’ores et déjà d’un autre âge.

(par Laurent Melikian)

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Photos © L. Mélikian

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