Shi Xiu T1 : « Face à face » – Nicolas Meylaender & Wu Qing Song – Les Éditions Fei

3 novembre 2011 0 commentaire
  • En dépit d’embellissements apportés à un personnage réel d’un tel intérêt qu’il pouvait s’en passer, {Shi Xiu} a le mérite de faire mieux connaître en Occident Madame Zheng (ou Ching). La plus célèbre femme pirate du monde asiatique qui fit trembler la Chine au début du XIXe siècle...

« C’était une femme osseuse, aux yeux éteints, au sourire carié. Ses cheveux noirs et huileux brillaient plus que ses yeux. Sous ses ordres calmes, les navires se lancèrent au danger et à la haute mer ». Dans son Histoire universelle de l’infamie (10/18, 1994, p. 37), Jorge Luis Borges fournit une description de cette « reine pirate » chinoise qui contraste avec le portrait d’accorte donzelle donné dans Shi Xiu. Toutefois, l’écrivain argentin prenait lui aussi parfois certaines licences par rapport à la réalité...

Gilles Lapouge les nuance dans Les Pirates (Phébus, Libretto, 2001, p. 111). D’après les raffinements du récit Yuentsze-yung-lun racontant l’histoire de la piraterie chinoise entre 1807 et 1810, lorsque sévit cette maîtresse femme meneuse de forbans, il rappelle même qu’en Chine, « pays recru de culture et dont l’origine est ancienne et noble, on produit des parias distingués ».

Á chacun, donc, la liberté de parer de son interprétation une protagoniste au parcours météorique, prête à enflammer les imaginations.

Shi Xiu T1 : « Face à face » – Nicolas Meylaender & Wu Qing Song – Les Éditions Fei
Une adepte des arts martiaux chinois (wushu)...
© 2011 Nicolas Meylaender, Wu Qing Song & Les Éditions Fei

La veuve qui fit trembler les Qing

Shi Xiu, ancienne pensionnaire d’une maison close de Canton, désireuse de sortir de sa condition de prostituée asservie, rencontra un destin exceptionnel grâce à Zheng Yi. Leur mise en présence intervint lors d’un des raids côtiers habituels de celui que Gilles Lapouge définit comme « un lascar ». Il gouvernait l’ensemble de diverses flottes de centaines de jonques de l’organisation criminelle du « consortium des pirates ».

Au grand dam de ses lieutenants, il fit de Shi Xiu son épouse. Plus tard, un plat de riz accommodé de chenilles empoisonnées, servi par ses propres subordonnés, serait venu enfin à bout de ce puissant gêneur. Car une inflexible politique de la terre brûlée aux dépens des populations menacées ou l’octroi d’honneurs pour tenter de se le concilier n’avaient pas suffi aux monarques mandchous Qing pour se débarrasser de sa menace !

Malgré la plastique très attrayante, un peu trop attendue, dont ils ont choisi de doter leur belle Orientale, il faut reconnaître aux auteurs de la série leurs intentions louables. Ils restituent certains aspects forts de la personnalité de la vraie Madame Zheng. Par exemple, ses qualités exceptionnelles de meneuse d’hommes à la main de fer, de tacticienne rusée et d’organisatrice minutieuse sont effectivement mises en avant dans cette bande dessinée. Elles lui permirent de s’imposer à la succession de son mari.

Ainsi, la non moins terrible veuve reprit la direction de ses « affaires » avec grand profit, au point de forcer la dynastie d’origine étrangère à la tête de l’empire du Milieu à négocier afin d’obtenir son ralliement…

Les pirates orientaux étaient souvent aussi bien marchands que forbans des mers ou des fleuves. Ici, la future Madame Zheng pose ses conditions pour faire prospérer les « affaires » de son peu amène prétendant…
© 2011 Nicolas Meylaender, Wu Qing Song & Les Éditions Fei

L’Orient, plus proche, y compris dans ses réalités les plus cruelles…

Les Éditions Fei, plus coutumières jusque-là des petits formats à l’italienne en noir et blanc, adoptent ici les conventions de l’album franco-belge de 46 planches en couleurs. Le dessinateur chinois Wu Qing Song semble, pour le moment, prendre ses marques pour s’adapter à ce format, avec une certaine retenue. Dès qu’il s’en libère, son potentiel s’exprime mieux, comme dans la séquence de la première étreinte entre les inquiétants amants.

Par ailleurs, il est à noter que le scénariste, Nicolas Meylaender, va être associé à la publication du plus réaliste Nankin. Il y traite, cette fois sans fard, du massacre perpétré dans cette ancienne capitale de la Chine nationaliste de Tchang Kaï-chek (Jiang Jieshi) par l’armée impériale japonaise (1937).

Avec ce nouveau projet, son éditeur renforce sa ligne directrice consistant à rapprocher l’Asie et l’Occident, et pas seulement en associant des dessinateurs et narrateurs de ces deux parties du monde. Après l’évocation d’une figure aventureuse du passé chinois, il procure là l’occasion de faire mieux connaître à un plus large lectorat francophone un épisode très douloureux de l’Histoire en Extrême-Orient.

(par Florian Rubis)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

En médaillon : couverture de Shi Xiu T1 (détail) © Nicolas Meylaender, Wu Qing Song & Les Éditions Fei

Shi Xiu T1 : « Face à face » - Par Nicolas Meylaender & Wu Qing Song – Les Éditions Fei – 48 pages, 13,90 euros

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