Romans Graphiques

"Shibumi", le graphique roman de la rentrée

Par Charles-Louis Detournay le 24 septembre 2022                      Lien  
D'aucun aurait certainement cru impossible l'adaptation en bande dessinée du best-seller de "Trevanian". Un défi magnifiquement relevé par Pat Perna et les Arènes, auréolé du souffle de Jean-Baptiste Hostache, qui signe là son deuxième coup de maître de l'année.

En représailles à l’assassinat des sportifs juifs aux JO de Munich en septembre 1972, un commando d’indépendants israéliens s’est constitué pour venger les leurs. Si les USA ont tout d’abord soutenu Israël, le choc pétrolier de 1973 a un peu rebattu les cartes géopolitiques et les Occidentaux sont dorénavant davantage décidés à complaire aux pays arabes de manière active.

La Mother Company qui chapeaute le FBI, la CIA et autres agences gouvernementales, a donc organisé l’assassinat du commando israélien, ceci en plein milieu de l’aéroport de Rome. Et tant pis pour les balles perdues...

"Shibumi", le graphique roman de la rentrée

Seul problème, leurs renseignements sur les membres du commando n’étaient pas complets ; les commanditaires laissent filer Hannah Stern, une jeune femme de 25 ans, qui va trouver refuge auprès de Nicholaï Hel. Et c’est là que tout se corse...

En effet, Hel est l’assassin le plus doué de son époque. Son secret réside dans sa détermination à atteindre une forme rare d’excellence personnelle : le shibumi. Élevé dans le Japon d’après-guerre où il a été initié à l’art subtil du jeu de go, il vit retiré dans sa forteresse du Pays basque. Et lorsque la rescapé du commando vient quémander son aide en souvenir d’une dette morale, Hel refuse. Tout aurait pu s’arrêter là si le chef de la Mother Company n’avait pas décidé d’en faire une affaire personnelle. Venger son frère tué par Hel... un homme que paradoxalement, il admire autant qu’il le hait.

Shibumi est un roman paru en 1979, et écrit par Trevanian, un auteur dont on sait maintenant que sa biographie n’était que l’invention d’un autre auteur, qui pensait qu’il fallait façonner la légende de l’auteur du livre pour le porter à une légendaire réputation. Cette approche vous donne déjà une idée de la profondeur de Shibumi : un mélange de réflexions personnelles et d’éléments géopolitiques à une époque de guerre ouverte entre les pays arabes et Israël. Le tout est porté par la construction extraordinaire du personnage de Nicholaï Hel, qui voit le monde qui l’entoure comme un plateau de jeu de go et est qui capable d’assassiner le premier quidam à mains nues.

La réussite du scénariste Pat Perna est d’avoir maintenu cette profondeur dans son adaptation, ainsi que la part d’humour noir et les dialogues ciselés issus du roman.

Outre la volonté de ne pas sacrifier la complexité du roman à une pagination forcément réduite, l’autre grande source de satisfaction tient au magnifique travail de mise en page graphique au rythme trépidant ponctué de dessins en pleine page qui succèdent à d’autres très denses tant en terme de cases que de dialogues.

En plus de cela, le dessin de Jean-Baptiste Hostache est juste magnifique ! Au premier abord, on lui retrouve des airs de Blain dans Quai d’Orsay dans sa capacité à imprimer de la vivacité comme de la froideur à l’un de ses personnages principaux. Mais très vite, Houstache s’abstrait de ses influences pour déployer ses propres codes, tant dans l’expression sensuelles de ses héroïnes, que dans l’exécution de ses flashbacks et ses rêves intérieurs qui apportent toute l’épaisseur et la stature nécessaire à son personnage principal.

En lisant ce pavé de 200 pages, on se passionne, on rit, on tremble, on s’exaspère et surtout on profite d’échanges verbaux acérés comme un katana... Bref, on est pris du début jusqu’à la fin !

Un mot également pour l’éditeur qui a compris qu’il ne fallait surtout pas découper la narration en plusieurs ouvrages et qui le propose dès lors d’une traite, à consommer de la même façon. Et si l’on regrette l’absence du signet, on salue le solide dos toilé de l’ouvrage.

La puissance de ce roman, alliée aux subtilités apportées par Perna et Hostache. On n’est plus avec Shibumi dans le domaine du seul roman graphique, mais dans celui du "graphique roman".

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9791037506917

Shibuuni - Par Pat Perna (Scénario) / Jean-Baptiste Hostache (Dessin, Couleurs) - Editions Les Arènes BD

Du même dessinateur, lire Les Pionniers – La Machine du diable : comment est né le cinéma ?

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4 Messages :
  • "Shibumi", le graphique roman de la rentrée
    24 septembre 12:44, par Milles Sabords

    Tiens, tiens, l’école « Blutch »…

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    • Répondu le 26 septembre à  08:43 :

      On en est loin. On est plutôt dans du Blain ou du Peeters.

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      • Répondu par Milles Sabords le 26 septembre à  14:29 :

        Blutch est Blain sont beaucoup plus similaires dans le délié de leurs encrages et sur le procédé de leurs aplats noirs. Peeters, c’est encore autre chose.

        Répondre à ce message

        • Répondu le 26 septembre à  20:46 :

          Blain et Peeters ont construit toute leur carrière en piquant des gimmicks à Blutch. Mais c’est de bonne guerre. Tout le monde pique à tout le monde. Blutch n’avait rien inventé non plus mais ses influences étaient moins évidentes. Il fallait avoir un peu de culture.

          Répondre à ce message

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