Shumari, un fascinant western japonais d’Osamu Tezuka

25 mars 2008 0 commentaire
  • {Shumari} pourrait n’être qu’une série de plus du « dieu du manga » {{Osamu Tezuka}}. Comme à son habitude, il ne s’y signale pas par des qualités graphiques exceptionnelles. Pourtant, avec la même constance, il y apparaît comme un formidable narrateur. Sans compter qu’il en profite pour faire preuve d’une sidérante capacité à rebondir…
Shumari, un fascinant western japonais d'Osamu Tezuka
Shumari T1 par Osamu Tezuka
Ed. Tonkam

La publication de l’œuvre d’Osamu Tezuka (1928-1989) en France se révèle assez anarchique, partagée entre divers éditeurs et se poursuivant sans grand souci de respecter l’ordre chronologique des dates de création des innombrables titres qu’elle comporte. Saluons toutefois l’initiative des éditions Tonkam nous permettant de lire enfin une traduction de Shumari, une série qui ne figure regrettablement pas au nombre des plus connues du mangaka au célèbre béret.

Un « nouveau western »

Le père d’Astro, fasciné par la culture américaine, avait déjà multiplié les histoires de cow-boys à partir de 1949 et durant les années 1950. De The Pistol Angel, en passant par West Rush, Lemon Kid, ou Black Canyon, etc.
Au début des années 1960, il repoussait les limites du genre, en lui donnant une version futuriste avec Captain Ken, chevauchant son fier destrier-robot sur Mars !
Au cours des années 1970, il approfondit cette logique avec un « nouveau western » prenant pour cadre, à partir de 1869, les grands espaces de la froide et sauvage Hokkaidô, la plus septentrionale des quatre îles principales de l’archipel nippon. Dans Shumari, saga trépidante nommée d’après son protagoniste, nommé « renard » dans la langue uniquement orale des aborigènes de l’endroit, l’auteur revisite allègrement les poncifs du western. Ils sont réutilisés à merveille dans ce décor sortant des sentiers battus. Thierry Groensteen en dresse la liste pertinente dans son ouvrage L’Univers des mangas [1] : « un trappeur solitaire, des outlaws, une nature hostile, un élevage de chevaux, un duel, un village fantôme, un trésor de guerre, la construction du chemin de fer », etc. Lui qui voit dans Shumari, avec raison, l’une des œuvres parmi « les plus fascinantes » d’Osamu Tezuka.

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Réactivité au gekiga

Néanmoins, il faut se souvenir que sa création s’inscrit dans un contexte éditorial précis, peu compréhensible sans brosser en quelques mots un bref historique du manga. Ainsi, en 1964, a vu le jour au Japon Garo, magazine avant-gardiste de bandes dessinées, préoccupé d’art, héritier du réseau parallèle des librairies de prêt (kashibon-ya). Ce dernier a temporairement prospéré durant les années 1950, à côté du circuit commercial principal des mangas. Garo impose définitivement un genre plus réaliste, voulant s’adresser à un public plus adulte et se défiant d’un manichéisme trop tranché réducteur : le gekiga. Ces « images dramatiques », selon le terme inventé en 1957 par Yoshihiro Tatsumi (né en 1935), induisant une réaction par rapport aux plus traditionnels mangas [2] ou « images dérisoires ».
Cependant, au milieu des années 1960, Osamu Tezuka est en perte de vitesse avec ses story manga imposés par lui dans l’industrie de la bande dessinée nipponne durant l’après-guerre. Mais ces histoires d’une grande ampleur narrative, influencées par les dessins animés américains et aux découpages cinématographiques, continuent à s’adresser à un public en priorité enfantin, leur caractère innovant paraissant dès lors daté.

Shumari T2 d’Osamu Tezuka
Ed. Tonkam

Malgré cela, le créateur de Phénix, L’Oiseau de feu raccroche rapidement son wagon au train de la modernité imposé par le gekiga. Il publie sa propre revue, Com (1967), en s’inspirant magistralement de ce style alors neuf et en vogue.
Ultérieurement, Shumari prend d’ailleurs manifestement pour ligne de mire la série emblématique du gekiga, Kamui-den (La Légende de Kamui), qui a fait de 1964 à 1971 les riches heures du magazine Garo, d’ailleurs baptisé d’après l’un de ses personnages. Son auteur, Sanpei Shirato (né en 1932), étant connu pour mettre en scène des ninjas et pour son engagement politique contestataire gauchisant. Un argument narratif d’importance s’y focalise sur une chasse au trésor. Autre correspondance caractéristique avec Shumari : le nom de son protagoniste, Kamui, rappelant les kami du shintoïsme japonais, se réfère aux divinités comparables de l’animisme des Aïnous (ou Ainu), le peuple autochtone d’Hokkaidô.

Des histoires fortes, des personnages inoubliables

Shumari T2 d’Osamu Tezuka
Ed. Tonkam

Ce qui n’empêche pas Osamu Tezuka de détonner, dans la mesure où son intrigue principale repose sur une histoire de mari trompé, moins banale qu’elle n’en a l’air au premier abord. La femme de Shumari, Taé, est partie avec un rival. Même s’il tient encore à elle, le samouraï piqué au vif dans son honneur a donc délaissé Edo (Tôkyô), la capitale, et la « civilisation », afin de mettre sa vengeance à exécution en pourchassant les amants adultères jusque dans la lointaine Hokkaidô. Où, en se trompant de victime, il devient un hors-la-loi traqué par la justice japonaise, tantôt impitoyable, tantôt guidé par un sens moral qui lui est personnel, voire rendu suicidaire par un dépit sentimental constituant la colonne vertébrale du récit. Celui-ci s’élevant au niveau d’une tragédie amoureuse poignante, agrémentée de péripéties secondaires traitées par le talentueux conteur japonais avec tout autant de lyrisme, et lui offrant de multiples occasions d’exprimer son humanisme.
Remarquons également l’idée originale qui consiste pour Shumari à tenter constamment de s’interdire l’usage de son bras qui tue ; bandé et dissimulé dans le but d’éviter de semer la mort et de s’attirer les pires ennuis par son entremise. Même si le sens de lecture européen, inversant les dessins, contrarie l’importance de cette trouvaille, le membre droit ainsi amoindri devenant le gauche…

Ce qui n’empêche pas le fugitif de poursuivre un itinéraire sanglant sous des cieux peuplés d’éléments hostiles, qui va fatalement l’amener à se confronter à la terrible et ambitieuse famille des Dazaï. Elle lui procure des antagonistes de choix, indispensables pour relever l’intérêt de tout bon scénario. Mais la troublante ressemblance de Miné, la fille du patriarche Dazaï, avec Taé, l’épouse perdue, complique là encore la donne. Thème de surprenants rebondissements devant advenir dans le cours d’une série qui se démarque par la remarquable accumulation de ses personnages féminins éblouissants, d’une profondeur psychologique peu courante.

En outre, les lecteurs familiers du « dieu du manga » y retrouveront avec bonheur certains points forts récurrents de son système narratif. Comme ce passage attendu de l’attaque de voraces sauterelles, l’une des nombreuses manifestations de sa passion notoire pour les insectes. Tandis que le duo Shumari et Pon Shon (« Petite Crotte »), scatologique poivrot précoce, évoque celui non moins marquant formé par Black Jack et Pinoko. Sans oublier qu’ici se prolonge la véritable Comédie humaine édifiée série après série par Osamu Tezuka grâce à ses personnages « reparaissants », qui l’accompagnent depuis sa prime adolescence. Du type de l’oncle Moustache ou de Rock qui accueillent le visiteur, après avoir passé une kitschissime statue dorée et rouge de Phénix, au Musée Tezuka de sa chère ville de Takarazuka, située dans la conurbation d’Ôsaka-Kôbe. Où leurs portraits s’affichent en bonne place sur sa façade, aux côtés de Black Jack, le « chirurgien de l’impossible ».
Il est cependant possible de détecter dans le premier tome de Shumari un méchant représenté sur le modèle d’un autre d’entre eux : Acétylène Lampe, alias ce commandant Kingo Sekiguchi qui est impliqué dans la quête du trésor des troupes shôgunales, objet de toutes les convoitises, dissimulé en quelque mystérieux recoin de la grande île nordique de l’archipel nippon.

Le Far West du Japon

Hokkaidô, littéralement « la route de la mer du Nord », prend ce nom en 1869, lorsque débute précisément l’action de Shumari. L’Écossais Kenneth White, chantre de la « géopoétique », la décrit très justement dans son livre Les Cygnes sauvages [3] comme « un peu le Far West du Japon ». Venant par sa superficie juste après Honshû, l’île principale de l’Archipel, dont elle est séparée par le détroit de Tsugaru, cette extrémité septentrionale éloignée a toujours été considérée par les Japonais dans un rapport d’attraction et, plus encore, de répulsion. Attraction pour une minorité de marginaux, comme Shumari, ce samouraï renégat originaire de la capitale ayant trahi son maître pour changer de camp politique. Répulsion héritée de l’Histoire, éprouvée par le pouvoir central et la plupart des Japonais, ne voyant durablement dans l’ancienne Ezo ou Yezo que le « pays des barbares », en l’occurrence la population aborigène des Aïnous, pêcheurs et chasseurs à l’origine discutée, aujourd’hui pratiquement disparus. Ils furent continûment refoulés par la force, siècle après siècle, vers Hokkaidô, les îles Kuriles et Sakhaline. Après avoir « peuplé la plus grande partie du Japon actuel, antérieurement à l’arrivée de peuples » [4] de souche mongoloïde, ancêtres des Japonais contemporains.

Un western japonais
Ed. Tonkam

Ces autochtones, la plupart du temps métissés de nos jours, Osamu Tezuka en fait le pendant des Amérindiens dans le western. Sur place, ils sont toujours prêts à accueillir chaleureusement l’étranger qui s’intéresse à leur culture. Laquelle ne subsiste essentiellement qu’au travers de quelques musées et centres culturels locaux. Quand elle ne fait pas l’objet d’une exploitation commerciale dans des parcs d’attraction…
Dans le sillage de ces écologistes avant l’heure, dès les premières pages de Shumari son auteur dépeint graphiquement avec panthéisme les paysages magnifiques, ainsi que la faune et la flore exubérantes d’Hokkaidô. Cette terre aux rivages refroidis par la Sibérie voisine et au climat hivernal rigoureux aggravé par la hauteur de ses montagnes est ponctuellement secouée par un volcanisme actif. Ses forêts abritent même encore actuellement des ours. L’un de ces plantigrades, rescapé des cérémonies sacrificielles des Aïnous, qui en faisaient jadis leurs victimes, et apprivoisé par eux, joue un rôle sympathique, associé à Pon Shon.

Pour leur part, les Japonais, négligeant la présence du vieil ennemi héréditaire, ces Aïnous dont le système pileux développé suscitait leur répulsion, ne s’approprièrent que tardivement ce pays « vide ». La première tentative réelle de prise de possession intervenant au XVIe siècle, sous l’égide du clan Matsumae. Avant une colonisation plus systématique, dans les années suivant 1869, voulue par le pouvoir impérial récemment restauré, qui déclencha la migration de ces habitants du nord du Honshû, venus de Morioka (domaine des Nambu), Aizu ou Sendai, croisés chez Osamu Tezuka. La trace la plus évidente de cette époque, celle de Shumari, réside dans la présence de rares bâtiments coloniaux relativement anciens à Sapporo, ville neuve et chef-lieu d’Hokkaidô dessiné en train de se construire par le maître de Takarazuka, voire dans celle de ces fermes aux granges à la toiture caractéristique, construites sur le modèle américain, que l’on rencontre fréquemment en parcourant l’île ; résultat tangible de l’aide technique apportée par des ingénieurs agricoles états-uniens envoyés par le président Ulysses Grant (1822-1885), comptant nombre d’experts occidentaux grassement rémunérés pour développer sur ce front pionnier, en dehors de la culture du riz, l’élevage extensif et l’exploitation des matières premières, afin de contribuer à combler le retard technologique d’un Japon longtemps demeuré fermé au monde extérieur.

Un contexte historique particulier

Aussi, une lecture vraiment satisfaisante de Shumari implique la compréhension des diverses données historiques distillées par Osamu Tezuka dans son scénario. Ainsi, la colonisation d’Hokkaidô ne débute pas pour rien dans les années postérieures à 1869, au début de l’ère Meiji (1868-1912), l’empereur nippon du même nom venant d’être pleinement rétabli sur son trône. Une paix nouvellement restaurée se révélant propice à une entreprise étatique d’expansion vers le Nord.
Alors qu’auparavant, de 1853 à 1868, le Japon se trouve en proie à des luttes fratricides, divisé en deux camps. Les guerres civiles ensanglantent cette période dite du bakumatsu, littéralement de la « fin du bakufu », d’après un autre mot désignant le régime politique du shôgunat. Elles sont aggravées par des dissensions portant sur l’intrusion des puissances occidentales dans les affaires du Japon, contribuant à rompre l’isolationnisme (Sakoku) prolongé connu par le pays (1639-1868). D’un côté campent sur leur position les partisans du shôgun, ce dictateur militaire féodal dont trois dynasties successives, depuis la fin du XIIe siècle, se sont emparées de la réalité du pouvoir aux dépens de l’Empereur, confiné dans un rôle honorifique et religieux shintoïste. De l’autre, vont l’emporter les tenants d’une remise en vigueur qui se voudrait effective des attributions du monarque, avec à leur tête les samouraïs de quatre principaux clans (Sat-Chô-To-Hi) de Satsuma, Chôshû, Tosa et Hizen. Des représentants de ce dernier fief, appelé aussi Bizen, dont la ville principale était Saga, au nord-ouest de l’île de Kyûshû, la plus au sud de l’Archipel, interviennent significativement. Comme alliés de circonstance de Shumari, contraints de coopérer avec eux avant de s’en défaire. Celui-ci ayant certainement quitté, plus tôt, le parti du shôgun pour soutenir la cause impériale, à en juger par une information livrée par un dialogue avec son épouse, Taé.

Shumari T2 d’Osamu Tezuka
Editions Tonkam

D’autant que, finalement, le dernier shôgun [5] se démet de sa fonction en faveur d’un rétablissement du pouvoir du jeune empereur Meiji (1852-1912). Même si ses plus farouches soutiens du bakufu n’en continuent pas moins le combat lors du conflit dit de Boshin (1868-1869). Le plus déterminé d’entre eux, l’amiral Takeaki Enomoto (1836-1908), résista dans le fort Goryô (Goryôkaku) d’Hakodate, ville du sud de l’île d’Hokkaidô, au cours d’une ultime bataille. Avant de céder à son tour et, consécutivement à l’un de ces retournements d’allégeance dont les Japonais ont le secret, de servir ensuite fidèlement son vainqueur !
Il est fait explicitement mention de cet épisode martial du Goryôkaku dès le début de Shumari, objet d’une plutôt brève note d’explication. Cette citadelle de style Vauban, édifiée en 1855, initialement afin de protéger le nord de l’Archipel des visées territoriales russes, se visite aujourd’hui comme l’un des lieux incontournables ayant fait l’histoire du Japon. Une grande tour moderne d’observation bâtie à proximité donne une bonne idée de sa position stratégique. On accède aux deux monuments par un de ces tramways surannés encore en service dans certaines cités nipponnes, comme Nagasaki et Hakodate. Après avoir parcouru toute la longueur de la presqu’île sur laquelle s’est implantée cette dernière, depuis le rocher qui en fait une sorte de Gibraltar gardant le détroit de Tsugaru.

De son côté, Shumari, en dépit de l’exigence de ses références géographiques et historiques, ne constitue pas une forteresse inaccessible. Certes, son auteur s’y adresse d’abord à un public adulte (seinen) qui, sous nos latitudes, doit être animé par un fort intérêt pour le Japon et son passé. Mais pas exclusivement masculin à en juger par l’attachement qu’il y porte, comme dans Ayako, à la question du statut des femmes. Il s’agit donc d’un titre susceptible de s’attirer l’engouement des deux sexes. D’autant que par les seules qualités de l’inventivité de son scénario et le rythme soutenu des aventures proposées, cette série palpitante peut éventuellement rallier à elle de plus jeunes lecteurs. À condition toutefois de passer outre certaines allusions sexuelles explicites et scènes de violence sanguinolente. Le tragique n’excluant pas, parfois, certaines doses d’humour, qui arrivent à point nommé pour tout dédramatiser. Bref, Shumari s’affirme digne des meilleurs gekiga, sublimés plutôt que seulement singés par la patte spécifique d’un Osamu Tezuka au meilleur de sa forme.

(par Florian Rubis)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

SHUMARI par Osamu Tezuka – Editions Tonkam (2 volumes parus sur quatre)

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[1Sous-titré : Une introduction à la bande dessinée japonaise, Casterman, Tournai, 1996, p. 85.

[2Désignés de la sorte d’après l’un des chefs-d’œuvre du livre illustré japonais de l’époque d’Edo (1603-1868), recueil de gravures sur bois en quinze volumes, comportant près de quatre mille dessins de l’artiste d’estampes Katsushika Hokusaï (1760-1849).

[3Grasset, Paris, 1990, p. 130.

[4Arlette et André Leroi-Gourhan, Un Voyage chez les Aïnous (Hokkaïdo - 1938), Albin Michel, Paris, 1989, p. 12.

[5Yoshinobu Tokugawa (1837-1913). À son sujet, voir le roman historique de Shiba Ryôtarô, Le Dernier Shôgun, Picquier, Arles, 1992.

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