Slάine : retour sur le guerrier pseudo-celte et punk des comics britanniques (2/2)

15 août 2019 0 commentaire
  • "Slάine" (1983) repose sur un âge mythique fantasmé d'après les deux pôles linguistiques et culturels de l'univers hérité des Celtes des Îles britanniques de l'Antiquité. Sous la houlette de son scénariste Pat Mills, la série va connaître de multiples rebondissements, aussi inspirés par l'histoire de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, quitte à prendre certaines libertés... Car il a dû fournir de la matière à la ribambelle de bons dessinateurs de la série...

Comme nous l’écrivions hier, Slάine naît dans le magazine 2000 AD. Dès les premiers récits d’une série qui allait en compter de nombreux, afin de leur donner de la consistance en dépit de leur brièveté, son scénariste Pat Mills n’hésite pas à puiser sans cesse dans l’histoire des Îles britanniques. Il y pousse son amusement jusqu’à commettre de flagrants anachronismes, réitérés.

Dans l’arc narratif majeur des débuts du barbare Celte, Les Chariots du ciel, certains de ses guerriers celtiques et leurs « drakkars volants » évoquent plutôt les Vikings dominateurs de la moitié de l’Angleterre des VIIIe – XIe siècles !

Slάine : retour sur le guerrier pseudo-celte et punk des comics britanniques (2/2)
Anachronismes encore. La série "Slάine" perpétue aussi le souvenir des "guerriers-fauves", présents parmi les Vikings envahisseurs médiévaux de l’Angleterre...
© 2019 Pat Mills, Mike McMahon & Delirium

Mais, surtout, pour le créateur de Slάine, la tentation fut trop forte pour ne pas brosser un parallèle entre les combattants mythologiques celtes pris de « spasmes de distorsion » et les berserks (en vieux norrois : un berserkr, des berserkir) scandinaves.

Ces « guerriers-fauves » sont cités expressément. Ceux-ci s’identifiaient à un ours ou un loup, dont ils portaient volontiers la fourrure, entrant dans des transes furieuses sacrées (berserksgangr) avant le combat.

Odin et un "guerrier-fauve" (berserk en anglais) ou la version scandinave ancienne bien réelle du loup-garou. Dans ces représentations suédoises de l’âge de Vendel (550-793), le personnage de droite arbore une tenue qui le rend proche de son animal totémique...
© Image tombée dans le domaine public/PD/DR

Ces adeptes d’une forme de lycanthropie qui pourrait passer de prime abord pour folklorique se signalèrent néanmoins durant toute la période viking (vers 793 - vers 1066).

En Norvège par exemple, un petit nombre d’entre eux formant la garde personnelle du roi Harald Ier à la Belle Chevelure aurait pesé de façon très significative sur le cours de la bataille du Hafrsfjord (872). Cette dernière, livrée sur des bateaux près de Stavanger, fut décisive pour l’unification du pays.

En Angleterre, leur souvenir est même conservé par des expressions idiomatiques du genre a berserk person ou to go berserk. Celles-ci désignent quelqu’un entrant dans une rage folle...

Couverture de "2000A D" de 1984 avec des "drakkars volants"/chariots du ciel de la série "Slάine". La mythologie celtique, voire nordique et les Vikings, ou même le "Kalevala" finlandais y sont allègrement convoqués par Pat Mills...
© 2019 Les auteurs & Delirium

Malgré des parutions d’épisodes ultérieurs de la série en couleurs en français (Zenda, Glénat, Soleil, Nickel Éditions), le lecteur francophone pourra ici enfin la découvrir par son commencement, en noir et blanc.

Dans sa préface de Slάine, L’Aube du Guerrier, Pat Mills revient sur les trois premiers dessinateurs qui l’ont initiée et ont contribué d’emblée à enrichir cette saga, nonobstant leurs styles différents. Ceci devait continuer par la suite, sans porter atteinte à sa cohérence globale.

Le scénariste y évoque avec franchise les conditions de sa création avec son ex-femme, Angie Kincaid, paradoxalement d’abord une illustratrice jeunesse.

Il constate combien Massimo Belardinelli par la suite, en dépit de certaines insuffisances concernant son dessin des anatomies, ne s’en est pas moins bien sorti pour représenter le premier « spasme de distorsion » de Slάine.

Le style hachuré de Mike McMahon dans "Slάine". Le look "à grosses bottes" de Judge Dredd, c’est lui également !
© 2019 Pat Mills, Mike McMahon & Delirium

Quant à Mike McMahon, déjà contributeur essentiel notamment sur le character design de Judge Dredd, le lecteur aura toute latitude pour apprécier son graphisme à base de hachures d’une texture à la Sergio Toppi.

Cependant, par rapport à un Pat Mills appliquant une grosse dose de second degré lorsqu’il s’inspire de la mythologie celtique, le lyrisme des dessins de Mike McMahon offre un contraste vraiment intéressant.

Et n’hésitons pas à affirmer que, dans les scènes de bataille, il parvient à renouer avec l’esprit épique qui se déploie en ces circonstances dans les anciens cycles légendaires des Celtes d’Irlande.

Couverture d’une édition française par Simon Bisley
© 2010 Pat Mills, Simon Bisley & Nickel Éditions

D’autres prouesses allaient intervenir par la suite dans le cadre des épisodes de cette série ou de déclinaisons, s’orientant entretemps vers la couleur directe.

Du reste, associée à l’école du dessin réaliste à l’anglaise, cette technique advint plus tôt dans les comics britanniques que dans le franco-belge. Elle fit les beaux jours des récits des magazines des années 1950 du type Eagle ou Lion des artistes du « Big Four » (Frank Hampson, Frank Bellamy, Don Lawrence et Ron Embleton).

Parmi les illustrateurs de Slάine, se plaçant souvent dans ces filiations, mais alliées à un mode de narration plus adulte, hormis Glenn Fabry, Dermot Power, Bryan Talbot et Simon Davis, citons encore Clint Langley, Nick Percival, David Pugh ou Greg Staples, etc.

La palme revient à Simon Bisley. Dans les années 1990, il en remontra en peignant le manieur de la hache sanglante Brainbiter ou dans la recréation de costumes et tissus d’inspiration celtique. Delirium songe à une nouvelle édition de son travail à ce sujet.

Si vous ne connaissez pas encore Slάine, maintes raisons vous ferons apprécier cette épopée ironico-héroïque, patrimoniale parmi les comics britanniques et à la saveur... irlandaise. Sláinte !

(par Florian Rubis)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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En médaillon : détail de la lettrine de titre de la série "Slάine", inspirée de celles des manuscrits médiévaux enluminés de style dit insulaire des Îles britanniques tel le "Livre de Kells", découlant de l’esthétique des Celtes/© 2019 Les auteurs & Delirium

Pat Mills, Mike McMahon, Massimo Belardinelli & Angie Kincaid, "Slάine, L’Aube du Guerrier", Delirium, 224 pages, 27 euros

Site éditeur : https://labeldelirium.com/

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