Sociorama : la sociologie en bande dessinée

16 juillet 2016 0 commentaire
  • Après un démarrage en dents de scie, la nouvelle collection de Casterman revient avec deux "reportages" : les séducteurs de rue et le quotidien des compagnies d'aviations civiles. Des propos passionnants, mais développés à nouveau par des graphismes très différents et assez clivants.

Sociorama : la sociologie en bande dessinéeRappelez-vous, Casterman avait inauguré en fanfare sa nouvelle collection sociologique. Avec un tempo éditorial soutenu, les pages plutôt bien enlevées de La Fabrique Pornographique côtoyaient le graphisme plus approximatif de Chantier interdit au public.

Ce démarrage plus remarqué que remarquable traçait deux orientations pour la collection : soit l’usage d’un graphisme maîtrisé comme celui de Lisa Mandel qui maniait lisibilité et sensibilité pour captiver son lectorat ; soit un graphisme plus clivant comme celui de Claire Braud dont le dessin et le découpage pouvaient décontenancer le lecteur lambda. C’est donc avec intérêt que nous guettions les deux titres suivants de cette collection dont l’objectif est de « faire passer [d]es analyses sociologiques à travers un univers, des histoires, une fiction. »

La séduction désensibilisée

Premier titre de cette seconde fournée : Séducteurs de rue, une enquête de Mélanie Gourarier adaptée par Léon Maret, qui s’intéressent aux groupes de jeunes hommes qui arpentent les rues des grandes villes occidentales depuis une dizaine d’années pour expérimenter sur des femmes rencontrées au hasard leurs différentes techniques de drague. L’ouvrage s’emploie donc à étudier les motivations profondes de ces « artistes de la séduction », comme ils se surnomment eux-mêmes.

Malgré une thématique que l’on pourrait juger légère, le contenu de l’enquête est passionnant, voire même sidérant. Progressivement, on découvre les techniques d’approches très stratégiques de ces mâles, quasiment des prédateurs de la gent féminine. Cette phrase qui apparaît en couverture de l’album en évoque l’esprit sans ambages : « Je suis un homme, je l’assume. J’ai des besoins et des envies, je les satisfais. Quand on a faim, on mange, telle est ma devise... »

Ce qui rend presque mal à l’aise à la lecture de l’ouvrage, c’est la distance qui se crée entre ces hommes et leurs « cibles » : la relation, la rencontre ne représente finalement plus rien pour eux, l’unique but est de pouvoir capturer leurs proies… et de coucher ! Une fois leur but atteint, la fille ne représente plus vraiment d’intérêt, et il s’en désintéressent pour se consacrer à d’autres cibles.

Une adaptation réussie mais déstabilisante

L’intérêt et la difficulté de la collection est d’utiliser le truchement de la fiction pour faire passer des émotions basées sur des comportements sociologiques. Dans ce cas, Léon Maret utilise un procédé aussi efficace qu’éprouvé : suivre le cheminement d’un novice qui va suivre les conseils d’un mentor.

On l’aura compris sans peine, l’objectif sous-jacent de ces jeunes hommes qui tombent les filles, c’est avant tout de se rassurer eux-mêmes, leur virilité, leur confiance en soi, et l’image qu’ils ont d’eux-mêmes et qu’ils renvoient aux autres, un phénomène narcissique qui a pris beaucoup d’importance depuis une dizaine d’années.

L’auteur met donc en scène le jeune Sacha, timide et à la recherche du grand amour, comme dans le manga qui lui sert de guide dans ses pauvres et pathétiques approches amoureuses. Incapable de communiquer ou de se maîtriser lorsqu’il est en tête-à-tête avec une fille, Sacha surfe sur le Net et tombe sur le site d’Arthur, Seducation.com. Le jeune puceau est impressionné par la maîtrise du tombeur et rentre dans son « loir », une bande de garçons qui se retrouvent pour draguer ensemble.

La conclusion du livre dérange : la fin morale est balayée d’un revers stylé de la main, car le héros, qui était sensible, est devenu un playboy, intériorisant les techniques de drague pour qu’elle devienne naturelle. En particulier, la relation amicale qu’il avait avec une jeune femme depuis des années se dégrade lorsqu’il lui évoque sa nouvelle vision de la gent féminine : pitoyable et très déstabilisant.

Il n’en demeure pas moins que le traitement des techniques qui sont dévoilées et étudiées ici est parfaitement sidérant. Ne vous attendez pas à une recette miracle, mais cette théorisation de la séduction fascine néanmoins : les acronymes, les cotations (si,si), et les expressions pullulent, au point que le lexique en fin d’album devient incontournable si on veut bien tout comprendre.

Le gros point faible de Séducteurs de rue réside un nouvel fois dans son graphisme. Pour exprimer l’énervement, l’égarement ou l’excitation de son héros, Léon Maret tente d’adapter une technique proche du manga qui déforme le visage de façon naïve et caricaturale. Le rendu est souvent malhabile, et parfois hideux. Le lecteur perd le lien avec son personnage.

Il faut alors toute la force du propos pour dépasser ces approximations ou ces effets exagérés (dont certains en plein page). L’auteur en fait trop et gagnerait à rester dans son trait simple et naturel comme dans la séquence qui reprend un sobre mais captivant extrait de journal de séduction : le graphisme léger souligne avce beaucoup de justesse les ambiances du moment, et ceci sans forcer le trait. Il aurait été impossible de réaliser tout l’album dans cette veine graphique, mais un ton globalement plus mesuré aurait amélioré la perception que l’on a de l’ouvrage.

À cela s’ajoute cette ambiguïté : on se demande si Séducteurs de rue fait l’apologie ou condamne la pratique. Sociologiquement, cela n’a finalement que peu d’importance : elle existe, et il faut en parler. Notre crainte réside pourtant dans la possibilité qu’une génération d’adolescents en fasse leur livre de chevet. Ils passeraient alors à côté de la vraie relation, et ne ferait qu’encourager le harcèlement des femmes en rue. Dommage.

Turbulences : Bienvenu chez Air Fonce !

Après le très dense Séducteurs de rue, Turbulence débute avec un découpage plus… aéré ! Un chassé-croisé de trois réveils aux aurores permet de faire connaissance avec les trois protagonistes principaux de cette fiction sociologique analysant les coulisses de l’aviation civile : une passagère anxiogène, un commandant de bord imbu de sa personne et la chef de cabine principale qui gère stewards et hôtesses.

Dès les premières pages, le récit captive par sa lisibilité, l’acuité de son propos et les liens qu’il tisse adroitement avec l’expérience personnelle du lecteur. La construction est simple : on suit le parcours d’un long courrier, des préparatifs du décollage à l’atterrissage.

Chaque étape est vue par les biais des différents intermédiaires, et plus principalement via les trois « personnages » principaux. Moins d’identification que dans les précédents titres de la série, mais une grande crédibilité des situations présentées.

Baptiste Virot adapte d’emblée un style uniforme, à la fois précis et décontracté. Lorsque c’est nécessaire, les arrière-plans et les détails sont posés, mais tout ceci disparaît au profit d’une émotion lorsque c’est nécessaire.

Les petites indications sonores, colorées et informatives qui parsèment les séquences permettent au livre de maintenir son rythme tout en ajoutant une touche d’humour. Même si le propos interpelle, notamment lors des explications des coulisses d’Air Fonce (l’allusion ne laisse aucun doute), le ton demeure goguenard, dans un savant mélange de révélations (notamment des salaires) et de clins d’œil aussi comiques qu’authentique : une lecture réussie et passionnante.

La teneur des enquêtes abordées dans Sociorama reste opportune, mais la disparité des graphismes et des styles de narration offre un bilan contrasté. Si le format carré caractérise l’objet sans contestation possible, le choix d’offrir une pagination dense en noir et blanc la distingue d’une autre collection dédiée à ces essais en bande dessinée : celle de la Petite Bédéthèque des Savoirs (Le Lombard) dont e ne manquerons pas de vous reparler dans quelques jours.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Dans la collection Sociorama (Casterman), commander :
- La Fabrique pornographique de Lisa Mandel d’après une enquête de Mathieu Trachman chez Amazon ou à la FNAC
- Chantier interdit au public de Claire Braud d’après une enquête de Nicolas Jounin chez Amazon ou à la FNAC
- Séducteurs de rue de Léon Maret d’après une enquête de Mélanie Gourarier chez Amazon ou à la FNAC
- Turbulences de Baptiste Virot d’après une enquête de Anne Lambert chez Amazon ou à la FNAC

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