"Soil" : l’histoire d’amour barrée d’Atsushi Kaneko

6 mars 2013 1 commentaire
  • En compétition pour le Prix du Meilleur Album à Angoulême en 2013, "Soil", la saga fantastico-policière d'Atsushi Kaneko est une œuvre remarquable et expérimentale. Retour sur cette excellente série en 11 tomes, parue chez Ankama.

Une histoire d’amour.

À la lumière de son onzième et dernier tome, Soil était donc avant tout une histoire d’amour, poignante, violente. Une passion née de la rencontre de deux univers entrés en résonnance. L’un est factice, l’autre réel.

Mais au fil de ces onze tomes, Atsushi Kaneko n’a de cesse de brouiller la frontière entre le réel et le factice, le vrai et le faux. En travaillant autour du thème de l’univers parallèle, l’auteur se sert du miroir déformant pour organiser une guerilla contre l’ordre, les conventions et les carcans, car ceux-ci abritent définitivement les véritables monstruosités.

Tout, du graphisme ultra-précis mais tendant parfois vers une froideur rebutante, à la caractérisation de personnages en marges, vivant malgré eux en parias ou choisissant d’envoyer les bonnes moeurs se faire voir ailleurs, concourt à créer une atmosphère pesante, dont le masque est si hideux que le lecteur accueille les fissures de l’univers parallèle avec bonheur et soulagement.

Mais tout d’abord, résumons l’histoire : dans la petite bourgade de Soil Newton, ville nouvelle au milieu de nulle part, la famille Suzushiro disparaît. La police démarre l’enquête mais se heurte vite à des phénomènes inexpliqués, comme l’apparition de gigantesques colonnes de sel, ou la suppression pure et simple de quelques secondes d’enregistrement sur les caméras de vidéo-surveillance, durant la nuit où ont disparu les Suzushiro.

"Soil" : l'histoire d'amour barrée d'Atsushi Kaneko
Un extrait de "Soil T11"
©Kaneko/Ankama Editions

Les deux protagonistes principaux sont le capitaine Yokoi, policier ventripotent et sale, et le lieutenant Onoda, enquêtrice binoclarde et coincée, appelée "la mocheté" par son équipier. L’enquête piétine, tandis que les habitants de la ville commencent à péter les plombs, que les adolescents organisent une rébellion sanglante, et que les meurtres inexpliqués s’accumulent, finissant de décaper le vernis de la normalité à coups de truelle rouillée.

Au fil des tomes, les incursions dans le fantastique prennent une tournure différente, et ce qui semblait relever de la farce un peu gratuite au début, acquiert de plus en plus de consistance. Le lecteur se prend d’empathie pour les personnages, à mesure que leur passé est révélé, et que leurs failles apparaissent.

Un extrait de "Soil T11"
©Kaneko/Ankama Editions

Véritable pierre angulaire de la série Soil, le thème du corps est à la fois objet de douleur car territoire de scarifications comme pour se prouver qu’on est bien vivant, objet de sévices et terre d’intrusion de corps étrangers, et enfin démonstration factice que le masque extérieur est l’ultime défense dans une société elle-même artificielle, fondée sur les apparences.

Au cours des révélations finales, Atsushi Kaneko montre une vraie tendresse pour certains de ses personnages, même les plus extrêmes. La "résolution" ne pouvait être plus logique, et trouve sa conclusion au cours d’un ultime tome véritablement prenant et crépusculaire, renversant le concept même de monstruosité et abolissant tous types de frontières codifiées. Les masques tombent, la maturité sidérante tant graphique que scénaristique de l’auteur fait mouche, et révèle un très grand mangaka, bien loin de l’exubérance rageuse de la série Bambi.

(par Thomas Berthelon)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Soil T1 à T11 - Par Atsushi Kaneko - Ankama Editions

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1 Message :
  • Merci pour cet article rendant hommage à ce manga très tordu.
    Plutôt d’accord avec tout ce qui a été dit, je voulais juste souligner l’élément qui m’aura le plus marqué à la lecture, la force de Kaneko a réussir à retomber sur ses pattes en amenant les dernières réponses à son intrigue. Il est parti très loin dans ses délires durant ces onze volumes et au bout d’un moment, je ne l’imaginais plus capable de se sortir de tout ce bazar où la folie ne cessait de flirter avec la logique.

    A la fois très semblable et très différent de son oeuvre précédante mettant en scène l’excellente flingueuse aux cheveux roses, Kaneko aura su clairement se démarquer du reste du marché actuel de par un style très particulier et sans limite.

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