Song Aram ("Deux femmes" Ed. Çà & là) « Le féminisme est peut-être une question plus cruciale en Occident »

22 janvier 2019 1 commentaire
  • Seule œuvre coréenne sélectionnée au FIBD, « Deux femmes » est un roman graphique singulier qui met en scène deux jeunes provinciales, l’une est dessinatrice, l’autre écrivaine. Chacune cherche son destin à Séoul et chacune est le centre d’un récit à un moment-clé de sa vie. Par l’autofiction, Song Aram décrit une société prise entre modernisme et tradition confucéenne où la femme peine à sortir du statut de mère au foyer prenant en charge enfants, maris, aînés et belle-famille… Nous nous sommes entretenus avec elle quelque jours avant une tournée française qui passera bien sûr par Angoulême...

Comment avez-vous décidé de concevoir un tel livre avec deux récits ?

Quand j’ai entrepris ce travail, je ne pensais réaliser qu’une seule histoire, Nuit à Daegu inspirée de ma propre expérience. Ma situation de femme mariée et de mère d’un nouveau-né m’avait plongée dans un univers nouveau. J’ai voulu concevoir ma bande dessinée, parce qu’à part m’occuper de mon fils et du ménage, je ne pouvais rien faire d’autre. Je jalousais les artistes libres de leurs mouvements. J’avais soif de créer. Je voulais décrire mes sentiments et ceux de mon entourage. J’ai publié cette première histoire en autoédition, mais cela ne me suffisait pas, j’ai commencé Nuit à Séoul autour de ces deux femmes…

Cet ordre est respecté dans le recueil Deux Femmes. Mais ainsi, la première histoire commence après la fin de la seconde. Il en résulte une chronologie au décalage singulier…

Oui, cela répond à l’évolution de mon point de vue sur le mariage et les liens familiaux. De plus, l’intensité dramatique est plus importante dans Nuit à Séoul. J’ai pensé qu’il valait mieux conserver cette histoire où les sentiments et les interactions familiales sont plus complexes en fin d’ouvrage.

Song Aram ("Deux femmes" Ed. Çà & là) « Le féminisme est peut-être une question plus cruciale en Occident »
© Song Aram / Esoope – Çà et Là

Les deux protagonistes sont inspirés par votre propre personnalité et celle de votre amie, Gongju. Ils restent cependant des personnages fictifs. Comment les avez-vous construits ?

Bien sûr ce qui est relaté dans Deux Femmes n’est pas authentique. Je ne pouvais par exemple pas comprendre le vécu et les sentiments de mon amie. J’ai donc imaginé ce que j’aurais fait à sa place, et c’est très loin de la réalité. J’ai ainsi appris à mieux la connaitre.

Dans le premier récit, vous montrez cette amie sous un jour peu flatteur, très égocentrique…

Elle est très froide, parce qu’elle du mal à exprimer ses souffrances et ses sentiments. Elle écoute peu, alors que je parle beaucoup. Mais cette amie dans la vrai vie a beaucoup aimé ma bande dessinée. Elle savait que j’avais juste emprunté sa personnalité, elle-même est écrivaine, elle connait le processus de travestissement et elle était également heureuse que j’aie terminé et publié ce livre.

© Song Aram / Esoope – Çà et Là

Vous n’épargnez non plus maris et belles-mères. Cela vous a-t-il pose des problèmes dans vos relations familiales ?

À ce point, tous les personnages ont été inventés pour reproduire un famille coréenne traditionnelle. Nous ne nous prêtons pas aux rituels pour les ancêtres dans ma belle-famille par exemple. Je me suis généralement inspiré de films ou de faits authentiques survenus dans mon entourage.

Pourquoi avoir introduit dans le récit deux fins de vie, la mère et la grand-mère de votre amie ?

Cela est bien arrivé à mon amie. Quand j’ai commencé cette histoire, sa maman était encore de ce monde. Je voulais décrire leur relation. L’approche du décès fait remonter l’amertume. La mère était très croyante, sa fille vivait loin du domicile et son mari n’était pas fiable, la religion a été son refuge. J’ai voulu apporter ce point.
Elle avait également perdu sa grand-mère. Je l’évoque dans la seconde histoire. J’ai senti qu’une famille peut se révéler avec le deuil. Mes grand parents étaient déjà décédés à ma naissance, mon mari qui a connu cette épreuve m’a beaucoup aidé.

© Song Aram / Esoope – Çà et Là

Qualifieriez-vous Deux femmes de « livre féministe » ?

Avec ce livre, je voulais d’abord m’extérioriser. Je ne m’attendais à être publiée professionnellement ni en Corée, ni en France. Je ne m’inscrivais donc pas dans une démarche d’œuvre engagée. Les lecteurs sont libres d’y trouver un message social. Il est naturel que j’exprime le point de vue d’une femme qui peut ensuite être interprété comme féministe. Le féminisme est peut-être une question plus cruciale dans les sociétés occidentales. En Corée nous empruntons aussi la chemin vers l’égalité entre les hommes et les femmes, mais peut-être que nous sommes encore un peu lents. La société évolue vite, mais les individus peuvent rester dans le passé.

Le mouvement « Me Too » a-t-il eu un impact en Corée ?

Les femmes s’engagent beaucoup sur ces questions, surtout sur les réseaux sociaux. Elles résistent, elles commencent à refuser le rôle de poupée qu’on leur attribuait. Beaucoup de femmes célibataires ne veulent plus se marier, c’est un grand changement. Elles veulent être indépendantes et heureuses. Personnellement, je ne regrette rien de mon mariage, mais je crois que différents choix doivent être possibles.

© Song Aram / Esoope – Çà et Là

Comment avez-vous décidé de devenir une autrice de bandes dessinées ?

Je ne sais pas quand je l’ai décidé, mais je l’ai décidé enfant. Dans ma jeunesse, j’ai perdu du temps à boire et à rencontrer des mecs alors que je devais beaucoup travailler dans le domaine des BD éducatives (un secteur très important en Corée pourvoyeur de travaux alimentaires pour les dessinateurs, NDLR). Je n’avais pas le temps de produire mes œuvres personnelles. Cela a duré dix ans, mais ce n’était pas du temps gâché, j’ai beaucoup appris. Après mon mariage, j’ai réalisé que je devais concevoir mes propres histoires et mon mari, qui est également auteur, me soutient beaucoup et sera du voyage à Angoulême. (Il s’agit de Kwon Yong-deuk, auteur des Filles de ma connaissance, chez Atrabile).

Depuis la France, on considère que la bande dessinée coréenne est vouée à se dissoudre intégralement dans le format numérique des webtoons. Comment survivez-vous dans ce contexte ?

C’est vrai, ici, tout est numérique. On lit des bandes dessinées sur téléphone. J’ai aussi travaillé pour les webtoons, parce que c’est un travail rémunérateur. L’histoire que j’ai produite est ensuite devenu un livre de plus de 600 pages avec pour titre Je n’arrive pas à t’oublier . C’est une comédie autobiographique sur mes relations avec les autres auteurs. J’ai accepté de travailler avec une plateforme de webtoons pour que mes bandes dessinées soient lues par plus de monde, parce qu’honnêtement Deux femmes n’a pas eu un lectorat important. Mais je ne suis pas encore sûre de rééditer l’expérience. Produire un webtoon prend beaucoup d’énergie, il faut publier un nouvel épisode toutes les semaines et j’ai du mal à tenir un tel rythme.

Quelle est la première chose que vous ferez en arrivant en France ?

je ne m’attendais pas à être invitée et encore moins sélectionnée. C’est incroyable. En plus mon mari est également du voyage. Je ne sais pas si j’aurai du temps pour moi. En arrivant nous irons directement à Angoulême, j’espère avoir du temps pour visiter la ville, le festival et rencontrer ceux qui travaillent avec mon éditeur, Ça et Là. Je vais apprécier, c’est sûr !

(par Laurent Melikian)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Lire la chronique consacrée à Deux femmes

Du 24 au 27 janvier, Song Aram sera au FIBD d’Angoulême sur le stand Ça et Là au nouveau Monde
Ses autres dates :
29 janvier , dédicace à la librairie Super Héros, Paris 1er
30 janvier 18H30 , rencontre au Centre culturel coréen, Paris 16ème
31 janvier, rencontre à 19h à la librairie Violette and Co, Paris
02 février : dédicace à la librairie Mollat, Bordeaux

 
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