Sorcières et mangas : l’édition japonaise envoûtée

Par Jaime Bonkowski de Passos 28 février 2022 
TENDANCE. La bande dessinée japonaise est particulièrement sensible aux effets de mode. Plus exactement, on constate que certains univers et imaginaires marquent pendant un temps plus ou moins long les auteurs et par conséquent les nouveautés qui se retrouvent en librairie. À titre d'exemple, on peut penser à la vague de mangas sur les super-héros qui a déferlé dans la continuité des "One Punch Man", "My Hero Academia" et autres "Shy", ou plus récemment aux mangas d'humour "Random Situation with a Twist" dans la veine d'un "Spy x Family "ou d'un "Sakamoto Days". Un registre particulier semble toutefois se démarquer, par la quantité d'œuvres qui s'y rattachent et par la singularité de son sujet : les sorcières. On aurait tort d'y voir une tendance comme les autres...

Black Clover (Kazé), L’Atelier des sorciers (Pika), Wandering Witch (Kurokawa), La Sorcière aux champignons (Glénat), Mashle (Kazé), Burn The Witch (Glénat), The Ancient Magus Bride (Komikku)... Depuis plusieurs années, les mangas ayant pour sujet et personnages les sorcières se multiplient, à tel point qu’il n’est pas déraisonnable de parler d’un genre à part entière.

Du shonen "basique" à la Black Clover au gothique héroïque de The Witch and the Beast (Pika), les nouvelles mélancoliques et angoissantes d’un Wandering Witch ou la douce contemplation de La Sorcière aux champignons, toutes les ambiances y passent, pour tous les goûts et lecteurs. Cette tendance, plurielle dans les tons et les registres qu’elle emprunte, se construit autour de traits et d’archétypes malgré tout communs, issus de l’imaginaire collectif qui entoure le mythe de la sorcière.

Connexion au monde des esprits, usage de sortilèges, les classiques baguettes magiques, balais volants et chaudrons fumants : à peu près tous les attributs qu’on attend d’une sorcière se retrouvent à un moment ou à un autre dans ces séries, que ce soit sous la forme de clins d’œil ou pris au premier degré.

Cette mode a ceci d’intéressant qu’elle se focalise sur un imaginaire très européen, chose relativement rare dans le paysage culturel nippon. C’est le mythe de la sorcière classique qui est travaillé, tel qu’il s’est construit à partir du XVIIe siècle en Europe, particulièrement en Allemagne, en France et en Grande-Bretagne. Et plus encore que la sorcière en tant que telle, c’est à la spiritualité populaire et à la superstition que se rattache le genre. Avec, bien entendu, un regard tout à fait japonais sur la question, un peu fantasmé et laissant plus de place aux problématiques morales davantage japonaises qu’européennes.

Sorcières et mangas : l'édition japonaise envoûtée
L’Atelier des Sorciers, Pika, SHIRAHAMA Kamome
Burn the Witch, Glénat, TITE Kubo

La sorcière, une entité politique

Ce thème est tout sauf anecdotique. Car on constate ces dernières années une réappropriation très intéressante de la sorcière par les cercles politiques et intellectuels féministes. Ce phénomène se place dans la continuité de mouvements plus datés comme le Women’s International Terrorist Conspiracy from Hell (WITCH, soit "sorcière" en anglais) qui, dès 1960, s’affirme comme un collectif de sorcières activistes. La sorcière a longtemps été un outil de discrimination pour justifier l’oppression faite aux femmes, et elle devient désormais un outil d’émancipation.

Dans la mise en place des mécanismes sociaux d’oppression sexiste, très bien racontée dans la bande dessinée pionnière de Chantal Montellier, Sorcières, mes soeurs (2006), la compréhension du traitement réservé aux sorcières est essentielle.

Le terme désigne, sous l’ancien régime, les femmes qui vivaient en marge des sociétés et des villages. Elles étaient mises au ban de la société et persécutées car jugées "non conformes" aux codes sociaux alors en vigueur. Victimes de fausse couche, avortement, refus du mariage, maladies, les aléas de la vie ou des divergences d’opinions pouvaient rendre les femmes "impropres à la vie en société", et condamnables du point de vue de la religion.

Perçues comme des dangers pour la cohésion sociale notamment par les ordres religieux, les sorcières ont donc fait l’objet d’une persécution insoutenable, dont les traces perdurent jusqu’à l’époque moderne (ce phénomène est notamment étudié par l’historien Robert Muchembled dans La Sorcière au village, Gallimard, 1991).

En sus de leur éloignement (volontaire ou imposé) des normes sociales et des codes de la vie en cité, la liberté (supposée ou réelle) de leur sexualité pose problème. La sorcière est avant tout une femme célibataire, et sans enfant ou ayant eu des enfants hors mariage. On dit en outre qu’elles acquièrent leurs pouvoirs en couchant avec le Démon, une accusation symboliquement très violente qui s’inscrit dans le processus de diabolisation du plaisir féminin en général. [1]

L’emprise de la religion sur les sociétés occidentales explique pour partie la longévité des clichés négatifs qui entourent la sorcière. Le contrôle des corps et des populations passe par un contrôle des idées, et nécessite pour s’en débarrasser une réinvention des termes et une réattribution des valeurs. Un processus d’autant plus long qu’on revient collectivement de très loin : dès Homère, la femme de pouvoirs (mystiques) est à craindre. Circé est une antagoniste redoutable pour Ulysse, de même que les Sirènes. La sorcière telle qu’elle est construite par les ordres religieux européens au Moyen-Âge s’inscrit dans une continuité de contrôles d’hommes sur les femmes. Elles sont des contre-exemple, des Némésis : ce à quoi on doit s’attendre si on ne suit pas les règles religieuses / si on ne finit pas sa soupe / si on est pas sage...

Aujourd’hui, et bien que plus personne ne croit réellement aux sorcières et à leurs pouvoirs supposés démoniaques, elles ont toujours mauvaise presse, et si elles n’inspirent plus tant la crainte, elles suscitent - dans la lignée du feuilleton Ma Sorcière bien aimée- la moquerie et la dérision.

De condamnation, le mot est devenu insulte : Hillary Clinton en a fait les frais lors de la campagne présidentielle américaine de 2016. C’est pour rétablir leur héritage et mettre en lumière les horreurs qu’on leur à infligées que le nom et les pratiques des sorcières font depuis plusieurs années l’objet d’une réappropriation par des groupes féministes, qui se revendiquent ouvertement comme des "sorcières". "Le qualificatif de sorcière est devenu l’étendard du féminisme postmoderne" (Virginie Larousse, Le Monde).

The Witch and the Beast, Pika, SATAKE Kôsuke

Les nouvelles sorcières

On a pu voir dans cette continuité l’émergence sur les réseaux sociaux de trend (tendances en ligne) se réclamant de la sorcellerie, avec des influenceuses (au féminin ici car l’essentiel des adhérentes à ces modes sont des femmes) qui esthétisent et mettent en scène l’art de concocter des potions et de jeter des sorts.

Bref, la sorcière, en plus d’être une entité mystique, est une entité politique en cours de réhabilitation, qui joue un rôle important dans l’émancipation des femmes et la lutte contre le patriarcat. Et il n’est pas anodin de voir qu’autant de mangakas s’y intéressent, à l’heure où le Japon continue péniblement à lutter contre les inégalités entre hommes et femmes.

La vague #MeToo a eu du mal à s’imposer au Japon comme elle a pu le faire dans le reste du monde (occidental du moins), pour de multiples raisons culturelles. Néanmoins la question des femmes et des discriminations faites aux femmes a été plusieurs fois mise sur la table politique et culturelle depuis l’Affaire Weinstein, avec en mangas plusieurs séries et titres forts s’attaquant frontalement à cette question (dont le glaçant Moi Aussi, au titre évocateur, qui traite du harcèlement sexuel au travail, publié en France chez Akata).

Il est également bon de noter qu’en plus de sa charge politique, la sorcière s’est dotée depuis les années 2000 d’un puissant pouvoir économique. Dans la continuité d’Harry Potter, qui a initié et popularisé la magie dans la pop-culture, "sorcière" est un mot vendeur en France, que les éditeurs s’arrachent à tous prix. Ainsi, Mahoutsukai no Insatsujo, dont le titre se traduit littéralement par "L’Imprimerie des sorciers", est devenu en Français L’Imprimerie des sorcières (Soleil) alors que la série n’a pas de thème féministe particulier et qu’il n’y a pas de prédominance de personnages féminins sur les masculins.

L’imprimerie des sorcières, Soleil, YASUHIRO Miyama

Les sorcières en bande dessinée : une longue histoire

Sorcière et mangas font bon ménage, mais sorcières et bande dessinée au sens large tout autant. Le traitement franco-belges des sorcières et des sorciers épouse au XXe siècle l’opinion populaire sur cet archétype, dans la continuité du jugement religieux hautement négatif. Les Schtroumpfs, qui sont des lutins, eux-mêmes des sortes de sorciers (ils aident Johan et Pirlouit grâce à leur art magique), vivent reclus au fond de la forêt et affrontent Gargamel, image-type du sorcier au nez crochu qui vit dans sa tour. La sorcière Sara dans Johan et Pirlouit, aux traits moins caricaturaux, est cependant terrifiante (à juste titre), et même quand ils sont gentils, sorciers et magiciens restent en marge de la société : Panoramix vit en ermite (pour ce dernier, son statut de druide gaulois est on ne peut plus artificiel : ses pratiques dans Astérix se rapprochent bien plus des traditions supposées des sorcières que de celles des traditions celtes et gauloises).

Dans le traitement occidental de l’archétype, la sorcière et le sorcier restent très fidèle à l’image que leur a fabriquée l’Église : ils sont des antagonistes et / ou vivent ostracisés. Naturellement, des exceptions tempèrent la règle : Rachel toujours chez Peyo a un rôle positif, et si on sort du champ de la BD pour s’intéresser aux films et à leurs sources médiévales, Merlin dans Merlin l’Enchanteur, réhabilite leur "caste".

Reste que la sorcière la plus connue de Disney est naturellement la Méchante Reine de Blanche-Neige, et que les figures magiques positives dans les dessins animés Disney sont presque toujours des fées, tandis que les négatives sont presque systématiquement des sorciers ou sorcières.

En clair, la manga n’introduit pas la sorcière dans le 9e Art, mais son traitement de ces personnages est beaucoup plus positif qu’en Europe et se fait bien plus dans une démarche de réinvention de sa symbolique, que dans une perpétuation de son image négative. On en fait volontiers des héros et héroïnes, porteurs de valeurs admirables et luttant pour le bien, et on présente leur ostracisation comme une réalité difficile à surpasser, que le lecteur doit moralement condamner.

Rattacher directement la vague de mangas de sorcière à des velléités politiques et militantes serait clairement exagéré. Mais beaucoup de titres mettent néanmoins l’accent sur la discrimination subie par les sorcières, en fiction dans les séries et en vrai dans l’Histoire, rappelant sous le vernis du divertissement une atroce réalité trop souvent oubliée. Ainsi, La Sorcière aux champignons ou The Witch and the Beast construisent leur intrigue sur les violences faites aux sorcières, et rappellent qu’avant d’être des personnages fantastiques à chapeaux pointus, elles étaient des femmes persécutées, torturées et tuées pour le simple tort d’être nées femmes, d’avoir fait le choix, voulu ou non, de ne pas respecter tous les codes sociaux de leur époque.

Pour ces raisons, et en contribuant à "banaliser" une image positive de la sorcière en contradiction avec l’aura traditionnellement négative de ces personnages, le genre du manga de sorcière a un petit quelque chose en plus par rapport aux tendances précédentes. Un niveau de lecture supplémentaire et une aura presque militante, qu’elle soit intentionnelle ou non. D’aucuns diraient : un charme...

(par Jaime Bonkowski de Passos)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN :

[1Pour les lecteurs et lectrices souhaitant approfondir leur compréhension de l’histoire des sorcières et de leur charge politique, ici très (trop) brièvement résumée, nous vous proposons une bibliographie non exhaustive et introductive à la question :

 Sorcières : la puissance invaincue des femmes, Mona Chollet, Zones 2018
 La Sorcière au Village, Robert Muchembled, Gallimard 1991
 Moi, Tituba, Sorcière, Maryse Condé, Gallimard 1986
 Sorcières, sages-femmes et infirmières, Barbara Ehrenreich, Cambourakis 1972

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