Sortie d’usine – Par Benjamin Carle et David Lopez – Steinkis

24 avril 2021 2
  • La manufacture GM&S, principalement vouée à la sous-traitance automobile, est le poumon économique de la Souterraine, et également le premier employeur du département de la Creuse. Pourtant, depuis des décennies, ses ouvriers se battent pour sauvegarder son activité et leurs emplois. À travers le cas des GM&S, ce récit d’investigation très documenté nous plonge dans les méandres de la désindustrialisation et de ses conséquences pour celles et ceux qui luttent.

À l’heure des 30 Glorieuses, du plein emploi, et d’une volonté de décentraliser les activités économiques hors de Paris, la SOCOMEC est « délocalisée » en 1963 à la Souterraine, dans la Creuse. Le prix du foncier est bas, les gouvernements successifs arrosent de primes de telles initiatives, et l’installation d’entreprises en zones rurales permet de compenser en partie l’aspiration vers Paris de 100 000 jeunes adultes par an.

La SOCOMEC fabrique des trottinettes, des portiques de balançoires et divers jouets pour enfants. Contrairement aux représentations communes qui font parfois croire que les combats des salariés sont réductibles à une entreprise ou à un contexte local donné, les auteurs de cet ouvrage montrent à quel point les luttes pour la sauvegarde des emplois s’inscrivent dans des choix politiques et économiques nationaux et mondiaux. Ainsi, en poussant la porte de la SOCOMEC, les lectrices et lecteurs découvrent les effets concrets de décisions qui n’ont rien d’inévitables et qui se prennent souvent bien loin d’ici.

Sortie d'usine – Par Benjamin Carle et David Lopez – Steinkis

Durant près de 30 ans, la « Soco » tourne, bon gré mal gré. Très vite, la seule production de trottinettes puis de jouets pour enfants ne suffit pas résister à la concurrence étrangère. Il ne s’agit plus de délocaliser à l’échelle nationale, mais à l’échelle européenne, puis mondiale. Le patron de l’époque, paternaliste et humain, tente d’adapter l’entreprise à cette nouvelle donne et à l’impitoyable loi du marché : une réussite, car les effectifs de la Soco, désormais spécialisée dans la sous-traitance (pièces d’ascenseurs et de moteurs Renault, entre autres), sont multipliés. Mais les ouvriers perdent progressivement la main : en quelques années, la Soco change une dizaine de fois de noms et de patrons, et ne sert que de variable d’ajustement au gré de commandes incertaines. Face à cette lente agonie, les salariés s’organisent, d’actions médiatiques en défilé sur les Champs-Élysées, ou en tentant de trouver quelques soutiens à l’Assemblée Nationale. Entre une promesse de reprise et une visite de politiciens en quête de popularité, ils tentent seulement de maintenir leur activité et, à travers elle, leur dignité.

Cette mise en perspective et ce souci de retracer puis d’exposer les causes structurelles des phénomènes doit au travail de Benjamin Carle, journaliste et réalisateur de documentaires. Son immersion de plusieurs années à la Souterraine lui a permis de réaliser cette enquête qui se lit tel un documentaire, voire comme une enquête sociologique tant il est question de trouver des causes à une régularité sociale et économique : la succession des plans économiques, rachats, nouveaux dirigeants, accompagnés de leur lot de licenciés.

Se mettant régulièrement en scène dans le récit (le sous-titre précise : Les GM&S, la désindustrialisation et moi), Benjamin Carle nous fait partager ses rencontres : l’histoire du site est notamment racontée à travers quatre salariés, devenus experts juridiques, mais aussi grâce à la rencontre des anciens dirigeants du site. On pense, à certains moments, au film Ressources Humaines de Laurent Cantet, qui, comme cet ouvrage, au-delà du titre à plusieurs sens, racontait en quoi un petit morceau de France était à la fois le reflet et le précurseur d’un monde qui change, et pas toujours en bien.

Derrière des plans dits « sociaux » et des processus réduits à des termes euphémisés tels que « restructuration », se trouve la violence des licenciements, de l’isolement, de l’abandon. Sortie d’usine est la première bande dessinée de Benjamin Carle ; il est accompagné au dessin par David Lopez, par ailleurs réalisateur dans l’animation. Dans un style très réaliste, son trait s’adapte aux diverses émotions évoquées dans l’ouvrage.

(par Damien Boone)

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