"Souvenirs de Hulan He" de Xiao Hong et Hou Guoliang (Éditions de la Cerise) : une immersion sensible dans la Chine rurale du siècle passé

25 avril 2019 0 commentaire
  • L'écrivaine chinoise Xiao Hong a rédigé ses "Souvenirs de Hulan He", inspirés de son enfance, à la fin de sa courte vie. Illustré par Hou Guoliang dans cette version adaptée par les Éditions de la Cerise, son livre fait revivre un village chinois du début du XXe siècle, entre traditions ancestrales et désirs de modernité, sur un ton nostalgique mais clairvoyant.

Après Au Pays du Cerf blanc (Li Zhiwu et Chen Zhongshi, 2015) et Quand mon âme vagabonde en ces anciens royaumes (Dai Dunbang, 2018), les Éditions de la Cerise poursuivent leur exploration de la civilisation chinoise, à travers sa littérature et son dessin. Elles publient cette fois un roman illustré nous plongeant dans les campagnes de l’Empire du Milieu, à l’aube du XXe siècle. Les auteurs en sont Xiao Hong, écrivaine à la carrière courte mais brillante, et Hou Guoliang, dessinateur contemporain.

Xiao Hong, de son vrai nom Zhang Naiying, est née en 1911. Son œuvre est marquée par un ton désabusé mais pas désespéré, comme si la mélancolie n’attendait pas le nombre des années. Enfant solitaire, elle est confrontée à la dureté de son entourage. Elle ne trouve du réconfort qu’auprès de son grand-père : c’est d’ailleurs l’un des éléments marquants de Souvenirs de Hulan He. Refusant un mariage arrangé, elle s’éloigne de sa famille alors qu’elle n’a pas vingt ans. Une volonté d’indépendance et d’émancipation qui caractérise la dizaine d’années qui lui reste à vivre.

La suite de sa vie n’est pas moins difficile, bien au contraire. Elle tombe enceinte, mais l’homme marié qu’elle a fréquenté l’abandonne. Elle retourne dans sa région d’origine mais ne parvient pas à sortir de la misère et son enfant meurt rapidement. Sa rencontre avec l’écrivain Xiao Jun (1907-1988) lui permet, malgré une relation où elle subit la brutalité de son conjoint, d’écrire son premier roman dès 1934. Elle fait de Lu Xun (1881-1936), lui aussi écrivain, son mentor, mais elle choisit de se rendre au Japon notamment pour fuir la violence de son compagnon. Elle revient finalement en Chine, quitte Xiao Jun et se trouve un homme plus jeune, qu’elle épouse.

"Souvenirs de Hulan He" de Xiao Hong et Hou Guoliang (Éditions de la Cerise) : une immersion sensible dans la Chine rurale du siècle passé
Souvenirs de Hulan He © Xiao Hong / Hou Guoliang / Éditions de la Cerise 2019

Mais l’histoire la rattrape. La Chine est alors déchirée par le conflit l’opposant au Japon et les bombardements obligent le couple à s’installer à Hong Kong en 1939. Délaissée par son mari, esseulée et malade, elle est hospitalisée en 1941 et décède en 1942, des suites d’une opération injustifiée. C’est pendant cette courte période qu’elle est parvenue à écrire l’un de ses ouvrages les plus célèbres, Hulan He zhuan, publié en 1940, qui revient sur son enfance, non sans y porter un regard emprunt de poésie et de lucidité.

Ce n’est pas une traduction intégrale de ce livre que proposent les Éditions de la Cerise, mais une version adaptée et illustrée. Le texte original a été coupé en de nombreux endroits, avec le souci d’en préserver l’esprit et la tonalité. Les coupes ont été effectuées en fonction des illustrations réalisées par Hou Guoliang, auparavant publiées en Chine en 2007 [1] Une nouvelle œuvre est née. Un roman illustré dépaysant, empli d’anecdotes rehaussées par des dessins à la fois vivants et d’une désuétude évocatrice d’un monde disparu.

Souvenirs de Hulan He © Xiao Hong / Hou Guoliang / Éditions de la Cerise 2019

Shao Baoqing, Maître de conférences en littérature chinoise à l’Université Bordeaux Montaigne, le souligne dans sa préface : « Le roman de Xiao Hong est une œuvre complexe : doux et mélancolique, naïf et amer à la fois, c’est un récit lyrique qui dépeint un univers rude, cruel et parsemé de deuils, mais sur un ton paisible et poétique. Fidèles à cette tonalité, les illustrations de Hou Guoliang paraissent elles-mêmes chargées des faibles échos d’une époque si proche, mais déjà évanouie. » Nous ne saurions mieux écrire !

En bonne partie autobiographiques, les Souvenirs de Hulan He valent non pas pour leur véracité, que l’autrice ne met pas en avant, mais pour leur force vitale. Ils font revivre un village, des personnages, une atmosphère oubliés. L’intérêt n’est pas seulement dans la description des us et coutumes, mais aussi dans la façon de les mettre en scène. Les situations dépeintes le sont comme des souvenirs partiellement effacés et reconstruits, parfois très nets, parfois flous. Une façon d’écrire qui se retrouve dans les dessins, où les visages très stylisés côtoient des détails d’une grande précision.

Chaque illustration renvoie à un ou plusieurs passages du roman. L’ensemble, grâce à l’adaptation d’Antoine Trouillard, constitue une somme cohérente de saynètes de la vie rurale, où les intrigues sont rares, et qui aboutit à un tableau riche, coloré, oscillant entre une tranquille ironie et une nostalgie conciliante. Un voyage dans le temps et dans l’espace, mais aussi dans l’esprit d’une autrice intelligente et sensible.

Souvenirs de Hulan He © Xiao Hong / Hou Guoliang / Éditions de la Cerise 2019
Souvenirs de Hulan He © Xiao Hong / Hou Guoliang / Éditions de la Cerise 2019
Souvenirs de Hulan He © Xiao Hong / Hou Guoliang / Éditions de la Cerise 2019
Souvenirs de Hulan He © Xiao Hong / Hou Guoliang / Éditions de la Cerise 2019

(par Frédéric HOJLO)

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Souvenirs de Hulan He - Par Xiao Hong (roman original) & Hou Guoliang (illustrations) - préface de Shao Baoqing - traduction du chinois de Grégory Mardaga & adaptation d’Antoine Trouillard - 21 x 21 cm - 104 pages couleurs - couverture souple avec rabats et dorures - parution le 14 mars 2019.

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[1Éditions Jilin meishu chubanhe.

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