Speedy Graphito : "J’aime surtout travailler sur la mémoire collective."

23 avril 2016 0 commentaire
  • Déjà associé à Frank Margerin dans l'exposition "Quelques Instants plus tard..." aux Cordeliers à Paris en 2012, le peintre contemporain Speedy Graphito, compagnon de route de la figuration libre et du street art, fait une exposition spéciale à la galerie Huberty-Breyne à Bruxelles. Rencontre avec cet artiste hors normes qui manie si bien les codes de la bande dessinée.

On vous assimile au street art. A-t-on raison ?

Quand j’ai commencé, le street art n’existait pas. il n’existe que depuis 2003, je crois. J’étais peintre et, comme je n’avais pas de galerie, je ne savais pas comment montrer mon travail. J’ai donc fait des pochoirs qui reprenaient mes tableaux et je les ai mis dans la rue pour montrer, pour communiquer : je mettais même mon téléphone en dessous pour qu’on m’appelle, parce que j’avais besoin d’être confronté à un public. J’ai commencé par mon pâté de maison, puis j’ai rayonné plus largement, comme font les chats qui balisent leur territoire.

Le pochoir, c’est un outil. Je l’utilise rarement dans mes peintures, seulement quand je veux avoir un effet de découpe avec la petite poussière de la peinture en spray qui fait faire un petit halo à hauteur des découpes. Sinon, je l’utilise surtout pour des choses extérieures car cela permet d’être beaucoup plus rapide et plus précis.

Speedy Graphito : "J'aime surtout travailler sur la mémoire collective."
Speedy Graphito dans son atelier en avril 2016.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Quel est votre parcours ?

J’ai commencé à suivre des cours dans la maison de jeunes de L’Isle-Adam, en banlieue parisienne. Mon prof faisait des décors de théâtre, je l’aidais. J’avais quatorze ans. Parallèlement, j’ai fait des écoles d’art : le lycée Maximilien Vox, où a étudié Jean Solé, un jour il était venu montrer ses dessins ; puis l’école Estienne, une école tournée vers la publicité et le graphisme. Cela m’a permis de comprendre l’image, qu’elle n’est jamais neutre, qu’elle véhicule toujours des choses...

Pourquoi le choix de la peinture et pas la bande dessinée ou l’illustration ?

Parce que c’est toujours la peinture qui me parlait. C’est l’art moderne qui était ma famille : Van Gogh, etc. Cette liberté dans l’interprétation de la réalité, dans le jeu des formes, des couleurs, de la matière, c’est cela qui me parlait... Et puis cela a marché assez rapidement pour moi. Quand je suis sorti de l’école, j’ai eu du travail tout de suite. J’ai rencontré d’autres artistes et chacun, quand il trouvait un endroit, faisait venir ses potes pour faire des trucs collectifs. Et puis des galeristes sont venus me voir...

Il y avait des groupes qui étaient entre la BD, l’illustration et la peinture dans les années 1980. Bazooka par exemple...

C’est la génération avant moi. Il y avait aussi la Figuration libre : Robert Combas, Hervé Di Rosa, Richard Di Rosa, Rémi Blanchard,... Il y avait pas mal de groupes à l’époque : Philippe Waty et Les Musulmans fumants, les Frères Ripoulin,...

Est-ce que, comme jeune peintre, on "théorise" son entrée dans l’histoire de l’art ?

Non, c’est juste une impulsion, une envie de vivre la peinture, d’exprimer des choses. A l’époque, c’était très mélangé. J’ai travaillé avec des stylistes, des photographes, il y avait beaucoup d’échanges, alors qu’aujourd’hui, on est revenu avec une sorte de segmentation. J’ai fait une seule BD, un roman-photo, dans L’Écho des Savanes, avec un photographe qui s’appelait Captain Fluo. C’était une petite histoire qui nous montrait tous les deux en train de peindre un passage piéton. Je n’ai jamais fait de BD car c’est un univers trop répétitif, avec le même personnage que tu dois décliner tout le temps. Tu es cadré, tu ne peux pas t’échapper de l’histoire alors que dans un codex maya, on peut lire une grande image dont tu peux associer les éléments comme tu veux. C’est plus ça qui m’a attiré.

J’ai eu de la chance. J’ai eu tout de suite une galerie et, à l’arrivée de la gauche au pouvoir, j’ai fait une affiche pour La Ruée vers l’art, une action pour les musées gratuits. Il y a eu un concours d’affiche et je me suis retrouvé par hasard dedans parce qu’une galerie pour laquelle je travaillais s’occupait des affiches culturelles pour la Ville de Paris. J’ai gagné le concours, l’affiche a été exposée dans toute la France, j’ai été connu instantanément.

Good Morning par Speedy Graphito (2016)

Quand le street art est arrivé, on vous a en quelque sorte "récupéré", non ?

En fait, je m’en fous un peu. Pendant des années des années, je me suis battu pour qu’on ne m’assimile pas à un grapheur. Je fais de la peinture. Mais les gens sont restés sur cette image-là parce dès que l’on fait un truc avec une bombe, on médiatise la chose. On va parler de toi quand tu fais un mur extérieur, mais pas forcément quand tu fais une expo.

Comment fait-on ou ne fait-on pas pour que cela dure dans le temps ?

Ah mais, j’ai tout fait pour que cela s’arrête !... (rires)

Comment cela ?

J’avais fait un petit personnage à mes débuts que tout le monde adorait. On m’a tout de suite proposé d’en faire des casquettes, des T-shirts. J’ai dit non et j’ai même arrêté de faire ce personnage. Il n’a pas duré plus de six mois parce que je ne voulais pas être enfermé dans cette image-là. Après, j’ai gardé ce réflexe : dès que quelque chose marche bien, je commence à chercher ailleurs, pour emmener les gens plus loin. Il y a certains collectionneurs qui m’ont suivi et qui m’ont porté depuis le début. Après, cela s’est fait au gré des galeristes et des propositions artistiques qui m’ont été faites. L’Espagne s’est intéressée très vite à mon travail au temps de la Movida.

J’aime bien travailler les expositions comme des installations. Créer un univers par rapport auquel mes toiles se répondent par rapport à une série spécifique liée à un espace particulier.

On remarque, grâce à l’exposition qui va avoir lieu à la Galerie Huberty & Breyne à Bruxelles que votre peinture est très connectée avec la BD. Quelle est votre culture dans ce domaine ?

Pour l’exposition, comme c’est une galerie qui travaille essentiellement autour de la bande dessinée, j’ai plutôt été puiser dans la bande dessinée par je trouvais que c’était plus rigolo et plus à propos. Dans la bande dessinée, mais aussi dans les comics. J’ai été élevé avec Le Journal de Mickey, avec Strange, avec Pif Gadget, puis Pilote, L’Echo des Savanes, Métal Hurlant, (A Suivre)... Et puis aussi avec les dessins animés, que je mets en parallèle. Bambi est le premier film que j’ai vu au cinéma. Comme j’ai des enfants, j’ai pu reprendre le train sur les Pokemon et la nouvelle génération des dessins animés.

Votre travail est une continuation du Pop Art ?

De toute façon, j’aime travailler sur la mémoire collective et donc, forcément, sur le côté populaire. J’aime l’idée que les gens sont reliés par leur culture, par leur mémoire et qu’un personnage comme Mickey, quand on en montre l’image dans le monde entier, tout le monde l’identifie.

Le collectionneur par Speedy Graphito (2016)

On voit dans vos tableaux des images des Schtroumpfs, de Disney, de Goldorak, Tom & Jerry, Cobra, Popeye, Bob l’éponge même. Et puis des peintres comme Magritte ou Matisse...

Oui. Ma culture, c’est quand même la peinture à la base. J’avais envie de mélanger mes influences, c’est à dire l’art moderne, avec la bande dessinée. Je mets les deux ensemble par un jeu de collages et de prismes. Le fait de mettre un Matisse dans l’atelier de Roy Lichtenstein avec Popeye accroché au mur et Magritte, en référence avec la Belgique, ce qui me permet de raconter une histoire en rapport avec le lieu où c’est exposé.

Est-ce que la notion d’art contemporain est compatible avec la bande dessinée ?

Ces sont deux univers différents, deux métiers différents. Comme un tagueur est différent d’un illustrateur ou d’un auteur de bande dessinée par exemple. Ce sont des arts différents et en même temps, j’aime bien décloisonner et mélanger les choses justement parce qu’au départ, cela n’a rien à voir ensemble.

On en peut pas être tagueur et dessinateur de BD en même temps ?

Si, mais on pense différemment en le faisant.

C’est aussi vrai au cinéma : on peut être auteur de BD et faire des films...

Disons qu’en France c’est difficile. Plus qu’aux États-Unis où l’on peut être acteur, musicien et peintre en même temps. En France, c’est beaucoup plus limité.

Obey-Lix par Speedy Graphito (2012)

Vous mettez des personnages de BD dans vos peintures. La chose n’est pas nouvelle : Warhol, Lichtenstein ou Errό faisaient la même chose que vous. Qu’est-ce qui a changé ?

Je ne suis bien sûr pas l’inventeur du collage. Ce qui est différent, c’est la façon dont on fait les choses, l’époque et ce que l’on raconte aux gens. Par exemple, je parle beaucoup du bonheur. J’en tire des images extrêmement positives et pour moi, c’est aussi important que le collage lui-même. Il y a aussi tout un tas de séries qui marchent sur un autre modèle de fonctionnement. J’ai fait des séries entièrement abstraites ou conceptuelles, des installations, de la sculpture, de la vidéo, ... Lorsque j’utilise des icônes populaires, les gens baissent un peu leur garde par rapport à l’art, souvent considéré comme trop intellectuel. "Je ne vais pas comprendre", pensent-ils. Là, ils sont familiers avec les codes et donc ils peuvent rentrer dedans. Le tableau fait son effet parce qu’on y raconte des choses qui se révèlent plus ou moins facilement quand on est en présence de l’œuvre.

Il y a deux temps dans l’art : celui de l’émotion de l’instant, par rapport à un environnement, et puis celui de l’histoire. Est-ce qu’une approche aussi référentielle n’est pas appelée à se dissiper avec le temps ?

Je pense que l’intérêt de mon travail, ce ne sont pas les œuvres en soi, mais mon parcours, comment je vais passer d’un univers à l’autre, et comment les choses sont cycliques avec des obsessions qui reviennent en permanence sous des formes différentes. J’ai souvent l’impression de trouver un nouveau truc et puis je m’aperçois que c’était déjà dans mon travail sous la forme d’un détail dans des œuvres que j’ai réalisées il y a des années. On ne peut pas échapper à celui qu’on est. Un tel travail demande plus de temps qu’on ne le pense.

Vous n’avez jamais eu de revendication de droits quand vous utilisez les personnages célèbres comme les Schtroumpfs, Tintin ou Mickey ?

C’est une question que je ne me pose pas, je suis un artiste. J’ai plutôt eu des demandes : le propriétaire des droits de Franquin m’a commandé des toiles. La Fox m’a commandé une toile de Snoopy pour la sortie du film. J’ai fait des ventes caritatives pour Disney. Quelque part, je modernise leur univers et, en même temps, je suis dans l’œuvre unique, ce n’est pas du tout la même approche qu’un auteur de bande dessinée qui reprendrait des personnages sans autorisation. Lichtenstein a repris pal mal de cases de comics. Il n’y a pas non plus de confusion avec un auteur d’origine qui n’est pas peintre. Je n’essaie pas de faire croire que c’est Disney qui a peint mon tableau si je mets Mickey, par exemple. Je m’amuse à mélanger des personnages d’époques différentes, comme Popeye et Mickey, qui ne sont jamais ensemble. Pour moi ces personnages, ce sont des marques, que j’utilise comme Coca-Cola ou Starbuck. Quand je sors de chez moi, ces marques me sont imposées, je pense avoir le droit de les intégrer dans mon environnement. Le seul ennui que j’ai eu, c’est avec Vuitton au Japon qui a fait pression sur l’ambassade de France qui organisait l’exposition pour que ma toile soit retirée. L’ambassade a préféré complaire à Vuitton...

Ma précédente exposition était faite de tableaux conçus comme des scènes de théâtre où il y avait des éléments d’art moderne. Je suis encore imprégné par cette approche qui se mélange, dans cette exposition-ci, avec des éléments de la bande dessinée.

Propos recueillis par Didier Pasamonik

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Exposition Speedy Graphito - Home Street Home
Du 29 avril au 29 mai 2016. Vernissage le jeudi 28 avril à partir de 18h30.
Huberty & Breyne Gallry
Place du Grand Sablon
8A rue de Bodenbroeck
1000 BRUXELLES
Du mercredi au samedi de 11h à 18h
Le dimanche de 11h à 17h
www.hubertybreyne.com
00 32 (0) 478 31 92 82
contact@hubertybreyne.com

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