"Stella", aux confins de la création

22 juin 2020 0 commentaire
  • Étonnant one-shot, à la fois sensible et pertinent sur la question de la création, "Stella" touche également par l'adéquation de sa réalisation. Un pari osé, mais au final, une belle réussite !

Taylor Davis est écrivain à New-York. S’il a connu le succès par le passé, sa carrière est à présent en berne et ses livres se vendent de moins en moins. Mais ce n’est pas très important à ses yeux car Taylor préfère travailler pour l’amour de l’art.

Et justement, le nouveau roman sur lequel il se penche depuis des mois l’enthousiasme tout particulièrement. Il s’agit de l’histoire d’un couple, située dans les années 1950, dont l’héroïne se prénomme Stella. Celle-ci s’interroge sur sa vie et se pose tellement de questions que Taylor s’est mis à lui répondre et a engagé un véritable dialogue avec elle. Est-ce un signe de schizophrénie ? Pour Taylor, en tout cas, Stella est plus qu’un personnage de fiction.

"Stella", aux confins de la création

Si bien qu’un jour, alors qu’il vient presque malgré lui de taper le mot « FIN » sur son clavier d’ordinateur, Stella lui apparaît... Comme si ces trois petites lettres, à la manière d’une incantation, avaient permis à sa fiction de prendre corps dans la réalité ! Mais comment un personnage de fiction pourrait-il vivre dans ce monde réel, qui plus est dans une époque qui n’est pas la sienne ? Pour Taylor, c’est la fin d’un roman. Mais pour Stella et lui, c’est le début d’une histoire...

Si vous êtes un lecteur régulier d’ActuaBD, vous avez souvent lu les auteurs évoquer le fait que leurs personnages ne pouvaient pas faire telle chose, ou qu’ils disaient ceci ou cela. Avec Stella, Cyril Bonin incarne cette discussion entre un auteur et son personnage, soulignant son libre-arbitre, revisitant ce faisant le mythe de Pygmalion.

Pour incarner cette fable et toucher les lecteurs, l’auteur ne fait pas preuve de grandes démonstrations. Il préfère choisir des personnages sensibles qui vont intéresser le lecteur par leurs questions personnelles et leur rapport à la société. C’est le cas du héros de ce livre, cet auteur mû par la volonté de se laisser porter par sa création, Stella, qui regarde le monde qui l’entoure avec un regard différent, à la fois curieuse et émerveillée.

Le personnage prend progressivement le leadership de l’histoire dont elle est l’héroïne...

L’idée et les personnages ne suffisent pas toujours à réussir un récit, surtout lorsqu’on aborde un sujet aussi ambitieux : l’incarnation d’un être fictif. Pour réussir son audacieux pari, Cyril Bonin s’appuie sur un habile découpage. En début de récit, il ose proposer des pages majoritairement composées de tapuscrit, afin de pousser le lecteur à entrer dans l’imaginaire, la relation et les pensées de ses personnages. Le tout étant entrecoupé de pages muettes, à la fois superbes transpositions de New-York et nécessaire introspection entre le travail artistique et le monde réel, afin de minimiser le décalage entre les deux univers. Une très belle démonstration de bande dessinée, qui permet au final de réellement croire à l’apparition de Stella. A partir de ce moment-là, on est happé par le roman graphique, passeport pour un beau voyage.

Enfin, Cyril Bonin ajoute à cela une vraie réflexion sur la création et le statut d’artiste, en se demandant ce qui se passerait si tout un chacun pouvait créer facilement l’oeuvre qui lui parlerait.

... avant de réellement s’incarner devant son créateur !

Destin de femme, oeuvre à la fois intimiste et existentialiste, Stella touche, émeut, questionne et surprend, de la première à la dernière page, tout en maintenant une atmosphère posée et respectueuse, à mi-chemin entre le stress d’aujourd’hui et le rythme plus lancinant dess années 1950. Cyril Bonin s’offre même le luxe de clôturer admirablement son récit. Que demander de plus ?

(par Charles-Louis Detournay)

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