Stephan Colman ; « Scénariser le marsupilami n’est pas une chose facile »

19 juin 2010 2 commentaires
  • Alors que son 5e scénario pour le Marsupilami sort ces jours-ci, toujours avec Batem au dessin (Marsu Productions), nous revenons avec l’auteur de Billy The Cat (avec Desberg) et de Sam Speed(avec Batem et Maltaite) sur son parcours professionnel.
Stephan Colman ; « Scénariser le marsupilami n'est pas une chose facile »
Le 23e Marsupilami d’après Franquin. Dessins de Batem, scénario de Colman.
Editions Marsu-Productions

Cela fait déjà quelques années que les amateurs connaissent votre signature. Mais entre Billy The Cat et Le Marsupilami, on ne fait parfois pas le lien. Quel est votre parcours ?

J’ai commencé en 1979, ma première BD a été publiée dans le magazine belge "Aîe !" dirigé par Jean-Claude de la Royère. Ensuite, je suis passé à Spirou grâce à Alain de Kuyssche en 1980 avec quelques illustrations, puis une histoire complète de neuf pages sur scénario de Desberg, avant d’entamer une première version de Billy The Cat de 22 pages en 1982 avec le même scénariste. La série est publiée régulièrement dans Spirou à partir de 1989.

La série Billy The Cat (Scénario de Stephen Desberg). Colman la transmit en plein succès.
Editions Dupuis

Entre-temps, j’ai publié deux albums chez Magic-Strip, White le Choc (1983) et Radical Café (1984).

Six albums de Billy ont paru sous ma plume puis, après un album d’histoires courtes dessinées par Marco, la série a été reprise pour trois nouveaux titres par Peral.

La série Billy a obtenu un vrai succès puisqu’elle a reçu un Alphart du premier album à Angoulême et que deux de dessins animés (52 x 26 minutes) en ont été tirés. Pourquoi l’avoir arrêtée ?

Cela n’a pas été facile de prendre cette décision. Cela a correspondu à une période de fatigue accumulée du fait de trop nombreuses divergences de points de vue avec mon scénariste Desberg qui commençait par ailleurs à se lasser de raconter des histoires humoristiques.

Il passe en effet rapidement la main à Janssens pour le scénario.

Oui, il lui a passé le relais. Cela m’aurait arrangé qu’il prenne cette décision plus tôt.

Billy The Cat, primé à Angoulême, connut deux saisons de dessins animés (52 x 26’).
Editions Dupuis

Votre dessin s’inscrit dans la tradition de celui de Franquin. Quelles étaient vos relations avec lui ?

Il a toujours été proche dans mon cœur. Delporte m’avait invité à lui présenter mes dessins en vue d’illustrer quelques titres de "Pendant ce temps à Landerneau", une section de (A Suivre) qui devait succéder au Trombone illustré. C’était à Bruxelles et, ce jour là, il neigeait comme rarement il avait neigé en Belgique. Delporte avait regardé mes dessins et me faisait des "mwouais" dubitatifs. Il me dit qu’il fallait que Franquin voit ça. Malheureusement, celui-ci était chez lui et Delporte me faisait comprendre que chercher à le déranger pour mes petits crobards, en l’obligeant à risquer sa vie sur des routes rendues dangereuses à cause du climat, c’était vraiment beaucoup. En ce qui me concerne, je m’opposais fermement à ce que Delporte l’appelle, mais le coup de fil avait été donné en dépit de mes supplications. J’étais plongé dans une affreuse angoisse. J’avais 16 ans et je n’avais jamais rencontré personnellement « le Maître ». Mais à peine quelques secondes après cette scène, la porte du bureau s’est ouverte et Franquin est apparu. Il était dans le bureau d’à côté, tout cela, c’était une farce ! Il aimait mon travail et me l’a témoigné à plusieurs reprises.

White le Choc aux édiitons Magic-Strip, 1983.

Au début des années 1980, s’inscrire dans le trait de Franquin était considéré comme une sorte de facilité, une perpétuation de canons un peu dépassés alors que la nouvelle bande dessinée française commençait à pointer du nez ? Avec White Le Choc et Radical Café, vous sembliez nourrir d’autres ambitions.

Dans un premier temps, j’étais tellement admiratif du travail de Franquin que j’ai naturellement voulu être un fils spirituel de cette forme graphique. Ensuite, les années 1980 ont tellement remué tout cela, surtout les auteurs français qui apportaient une nouvelle façon de voir et penser que j’ai été attiré par cette nouvelle école. "Radical" était plus proche d’une vision « à la Schuiten ». J’avais rencontré un peintre liégeois, Fernand Flausch, qui travaillait sur des architectures et des ambiances rétro style "Flash Gordon". J’aimais les mêmes trucs que lui. Nous avons pris un pied fou à réaliser "Radical".

Avec Billy, vous vous retrouviez coincé dans un truc "old school", cependant...

C’était effectivement un truc qui tout d’un coup m’attirait moins. Mais cela n’a duré qu’un temps.

Est-ce une explication pour ce que l’on peut qualifier de ‘temps d’arrêt » dans votre carrière ? Cela correspond à un premier scénario pour Marsupilami.

Cela a correspondu à des années d’explorations diverses dans la publicité (j’ai été directeur artistique en agence) ou dans stylisme pour des vêtements. J’ai fait un retour avec Billy dans les années 1990 puis, après son arrêt, j’ai doucement glissé vers le scénario et la peinture. Récemment, j’ai conçu la totalité des "Key-arts" du film "Fly Me to the Moon", l’un des premiers films 3D au niveau mondial, produit en Belgique, il faut le souligner [1]. Une expérience très forte, un peu magique.

Design réalisé par Colman pour le film en 3D "Fly Me to the Moon" de Ben Stassen
© Nwave productions

Un peu forcé par les ennuis de santé ?.

Comme beaucoup de gens qui, comme moi, s’éloignent du temps absolument béni de la jeunesse. Dans mon cas, je dois partager ma vie entre les heures assis à une table et d’autres où il m’est conseillé de marcher ou de m’allonger. Le scénario permet de bosser en respectant cela.

Le dessin, c’est fini alors ?

Sam Speed, avec Eric Maltaite et Batem. Le 3e tome paraîtra en septembre.
Chez Hugo éditions

Non, je réalise encore des planches de BD pour la série Sam Speed que je scénarise. Mais ensemble avec mes compères Maltaite et Batem qui co-dessinent avec moi. Je réalise toujours des illustrations et je travaille encore de loin en loin pour la pub. Mais je prépare un retour à la BD, au dessin, prochainement.

Vous en êtes au cinquième épisode du Marsupilami

J’ai pris le relais de Dugommier. La série a souvent eu besoin d’un changement de scénariste. Scénariser le marsupilami n’est pas une chose facile. La petite bête ne pense pas et ne parle pas, tout en devant être au centre de l’action. La forêt palombienne tout en étant très vaste est aussi un univers où il n’est pas toujours aisé de se renouveler. Je crois que Dugommier était un peu arrivé au bout de sa promenade avec le Marsu. Ce qui m’arrivera aussi inévitablement. Le plus tard possible, j’espère !

Comment avez-vous abordé cet épisode-ci ?

Contrairement aux autres titres, j’ai du ici adapter le scénario de la nouvelle série de dessins animés. Une contrainte et un exercice pas toujours évident, mais bosser sur le Marsu est un plaisir, alors je ne le boude pas.

Pour résumer, votre activité aujourd’hui se partage entre Sam Speed et le Marsu ?

En gros, oui. Mais je collabore aussi avec d’autres collègues. Je finalise un scénario pour Fabrizzio Borrini et un projet assez avancé pour Éric Maltaite.

Recherche de personnage pour le Marsupilami
(c) Marsu-Productions

Une bande constituée au début des années 1980. Vous êtes toujours inséparables ?

Oui, Borrini a publié comme moi deux beaux albums chez Magic-strip, formidable maison d’édition, n’est-ce pas ?. C’est Fred Jannin qui m’a introduit chez Spirou. Où j’ai très vite rencontré Eric maltaite, le fils de Will. La rencontre avec Eric m’a ouvert les portes de "la maison Maltaite". Devenir pote avec Will reste pour moi quelque chose de magique. Will, c’était le bonheur de vivre, un sourire presque permanent. Cétait un type formidable, mais souvent dur avec les jeunes auteurs qui ne travaillaient pas assez efficacement à ses yeux. Desberg m’a approché à cette époque pour réaliser Billy. J’ai accepté tout de suite. A la même époque j’ai rencontré Franquin de façon un peu plus intime que la fois où il m’avait reçu en compagnie d’Yvan Delporte dans les bureaux de Casterman .

Comment jugez-vous les développements de la BD d’aujourd’hui ?

Le nombre des nouveautés est effarant. Il y a un peu de tout et pour tous les goûts. La BD d’aujourd’hui offre tant de possibilités graphiques et narratives que les « perles » côtoient le moins bon. La BD a encore de beaux jours devant elle. Je pense par exemple aux nouveaux supports technologiques.

Propos recueillis par Didier Pasamonik

Une peinture de Colman, en hommage à Edward Hopper
(c) Colman

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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[1Un film de Ben Stassen, 2008.

 
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