Stéphane Ferrand (1/2) : "Gérer simplement ne suffit pas, il faut continuer de lancer des titres."

11 mars 2013 3 commentaires
  • Directeur éditorial chez Glénat, en charge de la partie manga du catalogue, Stéphane Ferrand nous livre un long entretien en deux parties. La première est consacrée au catalogue de Glénat manga ; la seconde porte sur le marché et le métier d'éditeur de manga.

En 2012, quelles ont été les bonnes surprises d’une part, les déceptions d’autres part, parmi les titres de Glénat manga ?

En termes de nouveautés, depuis deux ans, nous misons sur une sélection réduite de nouveaux titres, répartie sur les différentes parties du catalogue.

En 2012, le shonen Btooom a été le titre lancé qui a reçu le meilleur accueil du public dans la zone des huit mois nécessaires pour placer un volume1.

Stéphane Ferrand (1/2) : "Gérer simplement ne suffit pas, il faut continuer de lancer des titres."
Btooom !, par Junya Inoue
© Glénat

Celui de Btooom a ainsi dépassé les 10 000 ex. nets. En shonen toujours, Amnesia nous a satisfaits, même si nous espérions avoir un effet plus rapide du fait que la série était très courte (complet en trois volumes).

En shojo, nous avons tenté de lancer un auteur, Ayuko, avec bonheur et trois titres. Les deux one shots ont très bien fonctionné, la série de quatre volumes a mis plus de temps. Monochrome animals, autre shojo, a demandé encore plus de temps et peiné à séduire dès son premier volume. Le titre a fini par convaincre de plus en plus, mais le lancement a été une déception. Enfin, la grosse déception de l’année revient à Sanctum, dont le résultat est clairement inférieur à nos attentes avec environ cinq mille lecteurs du tome 1.

En termes de fonds, les bonnes surprises ont été le fort recrutement de One Piece et de Chi une vie de chat, ainsi que l’excellente tenue de Kilari (pourtant terminé il y a deux ans, mais qui a retrouvé dix mille nouveaux lecteurs en 2012). Enfin, certains titres du fonds mais toujours en cours ont très bien confirmé en recrutant beaucoup, notamment en shojo avec Mei’s Butler et Princesse Sakura, très solides contrairement à Library Wars - Love and War, un peu plus difficile visiblement.

En seinen, toujours imposant, Les Gouttes de Dieu se classe toujours dans le top 10 des meilleures ventes annuelles GfK, et demeure le premier seinen du marché.

Concernant la collection « Kids », à destination des plus jeunes : si Chi, une vie de chat semble un vrai succès, la série paraît bien seule à côté des titres associés à Ghibli. La collection va-t-elle évoluer autour d’autres titres prochainement ?

Chi, une vie de chat, par Konami Kanata
© Glénat

Les titres Ghibli n’appartiennent pas à la collection Kids, même s’ils s’adressent aussi au même type de public. Cette dernière s’est lancée en 2011, avec Heidi et Koko, la petite poule, deux one shots très frais. Chi est à ce jour la seule série en Kids, et sera bientôt accompagnée. Kids ambitionne de tracer un sillon pour la nouvelle génération, pour l’amener à avoir plus tard de la curiosité pour nos shonen et nos shojo.

On comprend donc qu’il ne convient pas d’arroser de titres, mais plutôt de sélectionner avec encore plus de rigueur. L’ambition est ici non de satisfaire la passion d’un public éclairé, mais de convaincre – et en premier lieu les parents, prescripteurs sur la tranche d’âge – de la pertinence de ce média.

Cette collection ne répond ainsi à aucune urgence, mais plutôt à un réel positionnement vers le futur. De plus, un jeune public est ici à découvrir, contrairement à un public de mangas ados dont nous comprenons les mécanismes puisque nous échangeons depuis plus longtemps avec lui.

Enfin, il s’agit tout de même d’une collection en plus, donc il ne faut pas que cela finisse par noyer le marché. Nous ne devons pas perdre la confiance des libraires. « Peu et ordonné », est ici donc meilleur que « beaucoup et en vrac ». D’ici peu, nous espérons proposer un nouveau titre par an, deux peut être, cela dépendra de la longueur. Avec Chi, série longue, nous pouvions nous présenter avec déjà une belle régularité.

La collection Vintage arrive elle peu à peu au bout des trois séries qui la composent jusque-là (Le Voyage de Ryu et Ashita no Joe sont déjà achevés). D’autres titres viendront-ils bientôt prendre le relai des séries achevées ?

Ashita no Joe, par Tetsuya Chiba et Asao Takamori
© Glénat

La collection Vintage n’est pas composée de ces trois seuls titres, mais également de Golgo 13, L’École emportée, Baptism… Je me suis déjà exprimé sur le sujet. J’ai commis sans doute une erreur en pensant que le public intéressé aurait ici le souffle nécessaire pour tenir une série, alors que ce public semble plus à l’aise avec des formats courts sinon des one shots.

Le coffret 2001 Nights stories répond pour partie à cette problématique, sur cette fois une édition en one shot. C’est donc plutôt vers cette orientation que nous développerons des nouveaux projets. L’un d’entre eux sera d’ailleurs d’actualité en novembre prochain avec un nouveau coffret surprise...

Par ailleurs, quel bilan tirer de cette collection ? Économiquement, cela a semblé compliqué à tenir, et pourtant, la démarche était d’une grande pertinence : des séries de qualité alliant dimension patrimoniale et identité shonen forte. Comment expliquer les difficultés rencontrées ?

Le bilan éditorial est très bon car nous sommes véritablement heureux et fiers d’avoir édité ces chefs d’œuvres reconnus en version française. Le bilan économique est décevant, nous l’avons déjà indiqué. D’un autre côté, et à l’instar je pense de tous les éditeurs qui s’y essayent, la zone Vintage ne répond certes pas à des objectifs économiques très ambitieux. Nous nous sentons ici plus dans notre rôle culturel et artistique qu’économique, ce qui reste une mission fondamentale pour une entreprise culturelle. Ensuite, comment l’expliquer ? Trop tôt ? Peut-être. Nous ne sommes pas dans une science exacte, le goût des publics étant toujours difficile à cadrer, d’autant qu’ils évoluent vite et sont impactés par des effets extérieurs, des modes du moment (majordome ou zombie ?), ou des convergences de licence (film au cinéma, série à la TV etc...). Encore une fois, les explications sont à mon avis nombreuses et représentent un faisceau de raisons et une part aléatoire.

On constate actuellement un engouement pour les « lights novels » dans les communautés de fans de manga. La collection « roman manga » paraît se positionner en partie par rapport à cet intérêt. Le public suit-il ? Cet intérêt reste-t-il à l’intérieur de la sphère du manga ou peut-on espérer un essor de la collection au-delà des limites de ce public initial ?

Library Wars - Toshokan Senso, par Hiro Arikawa
© Glénat

Autour de notre collection de roman, nous avons développé deux axes complémentaires. Le premier vise à éditer des romans originaux, reconnus pour leur qualité, et ayant donné des extensions dans la J-pop culture (manga, animation, jeux vidéo etc…).

Ainsi, nous avons édités Toshokan Senso, Skycrawlers et Taitei no Ken, trois romans renommés au Japon et ayant connu des extensions en manga et/ou animation proposées par ailleurs en France. Ici, nous recherchions un public semi-captif et une part de lectorat au-delà du public initial, chez les amateurs de romans de genre, les curieux de culture japonaise, les amateurs de littérature japonaise. Un public finalement difficile à toucher car très dispersé. Toshokan a bien fonctionné, les deux autres moins.

Le second axe de cette collection visait donc à faire l’inverse : proposer des romans qui sont eux-mêmes des extensions d’un manga édité en France. Nous avons donc proposé One Piece Gyanzack et le premier D.Gray-man Reverse. Ici bien entendu nous capitalisions notre confiance dans le public des mangas éponymes, par ailleurs édités chez Glénat, donc avec une certaine aisance. Nous sommes de fait satisfaits des résultats, les fans des mangas y trouvant des aventures inédites. Mais bien sûr, il est plus complexe d’imaginer un essor au-delà de ce public cible et connaisseur de la licence.

Côté Seinen, comment se déroule la nouvelle édition de Gunnm Last Order ? Le public s’y retrouve-t-il ? Quelles difficultés rencontre l’éditeur français dans une telle situation ?

Le cas GLO a été un cas à part, quasi unique, l’auteur ayant décidé de changer d’éditeur d’origine, il fallait procéder par étapes, avec diplomatie et compréhension. La quasi-totalité des titres de Kishiro est donc passée chez son nouvel éditeur Kodansha. Selon la logique contractuelle, nous devons attendre les éditions de cet éditeur japonais avant d’en acquérir les droits. Or GLO étant en cours, il a bénéficié en priorité d’une nouvelle édition au Japon, ce qui nous a permis d’ouvrir le dossier pour la France. Néanmoins, il a fallu jongler avec les prérequis. En effet, la série étant en cours, il nous fallait garder le même principe de forme précédemment établi pour la France (format tankobon, 192 pages, sens de lecture FRA, etc…). Car il était hors de question d’envisager la nouveauté tant que les précédents volumes n’étaient pas republiés en France. Or la nouvelle édition Kodansha proposait des volumes faisant 1.5 tankobon.

Gunnm Last Order - Nouvelle Edition, par Yukito Kishiro
© Glénat

Nous n’avions pas la même pagination, donc pas le même nombre de volumes, et pas le même nombre de visuels de couvertures. De plus, un autre problème est survenu lorsque nous avons appris qu’il n’existait pas de visuels de couverture accessibles, et que, pour raison contractuelles, nous ne pouvions réutiliser les visuels de notre précédente édition, pas plus que les nouveaux (insuffisants en nombre de toute manière, comme je viens de vous le dire). Enfin, les 15 précédents tomes français devaient être refaits en moins d’un an de temps. Un beau défi, comme on dit…

L’éditeur et l’auteur ont été ainsi enchantés lorsque nous leur avons proposé notre idée de décliner les personnages sur les couvertures, via la reprise de certains dessins internes noir et blanc, déjà détourés car présentés en pages de garde ou de chapitres, passés en traitement bichromie rouge, puis repassés avec un vernis argent pour faire ressortir les rouges. Cela donnait un effet collection, avec un traitement de fabrication original et nous permettait de définir 15 visuels de couverture à partir de rien.

Le public a globalement bien réagi, sauf plusieurs fans qui n’ont pas accepté ces changements. Pour nous la difficulté était maximale : ne pas froisser les interlocuteurs japonais, ne pas décevoir l’auteur, les lecteurs, les libraires, faire tout, vite et bien avec aucun matériel et des interdictions dans tous les sens. Heureusement nous avons eu le soutien de Kodansha dans cette épreuve et la bienveillance de l’auteur qui a montré un esprit très ouvert à nos suggestions.

Avec 2001 Nights Stories, version d’origine, de Yukinobu Hoshino, Glénat sort un véritable – et prodigieux – OVNI dans le paysage du manga. Pouvez-vous nous expliquer comment ce projet a été élaboré et comment il a pu voir le jour ?

2001 Nights Stories, par Yukinobu Hoshino
© Glénat

L’élaboration de ce projet a été très longue et complexe. Je connaissais le titre de longue date, et c’était un objectif flottant en permanence dans mon esprit. Le focus de l’actualité autour de certains éléments a créé un environnement favorable : retour d’intérêt sur l’exploration de Mars (Curiosity), découvertes de nouvelles planètes accessibles, mais aussi une expo autour de Kubrick, et une expo autour des 1001 nuits.

L’atmosphère générale étant un peu « tendue » en France, cela m’a paru également utile de poser une telle œuvre, emplie de compassion et de générosité vis-à-vis de l’humanité, la replaçant dans une utilité, voire une destinée, à la hauteur de ses capacités. Abordant de fait l’œuvre elle-même, il nous fallait avoir un point de vue éditorial qui rende grâce à l’amplitude de l’espace, merveilleusement rendue par les pleines ou doubles pages dessinées par l’auteur, et qui soit aussi à la hauteur de l’ambition du propos.

Assez rapidement, nous avons acté le fait de changer le format d’édition pour quelque chose de plus ample, de plus vaste. L’œuvre ne devait pas non plus se proposer de manière morcelée en trop de tomes, mais devait s’aborder en une fois, chaque histoire étant reliée aux autres par un ambitieux procédé narratif.

Une fois tous ces éléments réunis, le projet échappait aux gammes habituelles du manga. Le pas était alors facile à sauter : faire un objet totalement adapté au propos, et de fait, donner ses lettres de noblesse à ce travail en partant sur une édition de luxe. Cela ayant peu ou quasiment pas été effectué pour le manga, nous avons in fine décidé de jouer cette carte à fond, en proposant les deux volumes dans un coffret, tiré à 2001 exemplaires et doté d’un tiré à part numéroté signé par l’auteur.

Stéphane Ferrand à JapanExpo
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Ce dernier a couronné nos efforts de manière inattendue. En effet, alors que nous recevions les tirés à part signés, nous avons vus que l’auteur avait gratifié chacun des tirés à part… d’un dessin original de sa main, soit 2001 dessins réalisés par l’auteur !

Nous avions l’œuvre, et le projet d’exception que nous recherchions. C’était assez magique de ce côté là…

Cela ouvre-t-il la voie pour d’autres éditions du même type ?

Nous envisageons en effet de poursuivre le principe de l’édition de grande qualité, sans pour autant donner dans le tirage limité. En effet, d’une part, limiter un tirage doit rester un fait exceptionnel, d’autre part, limiter un tirage impose des tarifs de fabrication très hauts, et donc des prix publics aussi hauts. Une fois de temps en temps, lorsque cela se justifie, on pourra y revenir, mais nous envisageons nos futurs projets dans un moindre tarif et une diffusion plus populaires, tout en gardant principalement l’objectif de qualité dans ce type de réalisation. Nous ferons une première tentative en novembre 2013, avec un nouveau coffret de deux volumes autour d’un auteur.

Si les catalogues shonen et seinen sont particulièrement fournis, le segment shojo est plus modeste. Autour de quels titres, auteurs, ligne éditoriale se développe-t-il actuellement ?

Lorsque je suis arrivé en poste chez Glénat, j’ai eu la joie immense de prendre en main un des plus prestigieux catalogue manga au monde. Néanmoins, ma première responsabilité a été de faire évoluer ce catalogue sans en rompre l’ADN. Glénat Manga a toujours eu un ADN populaire de qualité, tourné en grande partie sur le shonen, avec un développement plus léger sur le shojo et le seinen.

Je me suis d’abord assigné au développement des shonen déjà existants, dont le nombre m’est apparu suffisant, mais dont j’estimais le potentiel de vente encore trop peu exploité. Je me suis attelé à remonter Dragon Ball, à faire progresser fortement Bleach, Eyeshield 21, D.Gray-man, Claymore, et bien sûr à faire exploser One Piece au niveau où il aurait toujours dû être.

Kilari, parAn Nakahara
© Glénat

Shojo et seinen étaient donc pour moi de véritables objectifs de développement, où nous devions convaincre. Sur la zone shojo, nous avions seulement deux titres en cours, Hana Yori Dango, et L’Académie Alice. Nous avons donc développé les lancements de shojo avec assez de bonheur, autour de Kilari, Mei’s Butler, Princesse Sakura, The Earl and the Fairy, Library Wars, Monochrome animals, Honey X Honey, Bloody Kiss, et les formats courts de Wataru Yoshizumi, Ayuko etc…

Nous avons essayé de faire simple et efficace, sans avoir l’ambition de devenir leader sur le segment, et donc en se permettant d’être plus rigoureux, plus sélectif, et de bien accompagner les lancements. Le shojo est aujourd’hui l’une de nos forces. Notre ligne éditoriale tend à rechercher des titres pour public féminin qui sortent du schéma récurrent scolaire et de l’histoire d’amour comme pitch principal. Nous cherchons des thématiques fraiches à proposer aux jeunes filles, et à ne pas tomber dans la caricature d’un schéma d’histoire convenu et fermé. Je rêve de trouver un jour un grand manga d’aventure mettant en scène des personnages féminins avant tout. One Piece, paradoxalement, me satisfait en partie sur ce point.

Pour le shonen, Glénat est fortement associé au Shonen Jump. Mais la nouvelle situation de Kazé modifie la donne dans l’attribution des licences Shueisha du Jump. Comment Glénat se positionne-t-il par rapport à ce changement ? Va-t-on vers une réorientation du pôle shonen vers de nouveaux titres ou simplement vers la gestion des très riches succès actuels ?

Gérer simplement ne suffit pas, il faut savoir continuer à lancer des titres. Ceci dit, j’ai expliqué plus haut qu’en matière de shonen, j’étais déjà largement doté de titres forts mais non encore poussés à leur paroxysme. Il convenait avant tout de travailler correctement ce que nous avions.

Par ailleurs, ce n’est certes pas un scoop, le Japon a du mal à créer sur le shonen de fortes licences répondants aux schémas directeurs d’une « bombe ». Gérer est donc un travail nécessaire, se développer également, ce que nous faisons par ailleurs puisque nous avons tout de même lancé un certain nombre de shonen jusqu’à aujourd’hui. Nous n’essayons donc pas tant de « boucher des trous » de catalogue une fois des séries terminées par exemple, mais de servir au mieux les intérêts des lecteurs et de nos séries.

Lancer des bordées de titres se concurrençant les uns les autres, créant de la confusion, une absence d’identification et finalement créant l’incompréhension du marché, voire l’ennui, ne m’a jamais paru comme sensé, ni dans le shonen, ni dans le shôjo, ni nulle part. L’arrivée de Kazé a certes modifié la donne de manière drastique, mais non définitive. Nul n’a à ce jour la capacité d’éditer tout Shueisha, les arbitrages se font de manière plus complexe, mais la table des négociations est toujours ouverte aux éditeurs traditionnels.

Enfin, y compris au sein du catalogue Shueisha, le Shonen Jump n’est pas la seule source où dénicher un bon shonen.

Neuro, le Mange-Mystères, par Yusei Matsui
© Glénat

Le public français a lui aussi beaucoup évolué. Il fut un temps où la labélisation Shonen Jump suffisait pour assoir un succès shonen. Aujourd’hui, nous sommes en face d’un public hyper renseigné, connaisseur, prescripteur et très critique, marquant parfois des différences immenses entre les goûts japonais et les goûts français.

Aujourd’hui encore plus qu’hier, chaque pays marque ses envies et ses spécificités autour des thèmes et traitements auxquels il aspire et qui peuvent être désormais opposés d’un bout à l’autre de la planète. Nous ne sommes plus en France dans une conception monolithique de l’édition de manga, mais dans une culture multiforme, multi-âges, dont la percée du seinen ces cinq dernières années est encore le meilleur témoin.

Du coup, comment le travail de Glénat évolue-t-il concernant l’acquisition de nouvelles licences, le suivi d’auteurs déjà édités ? Comment cela se passera-t-il ou cela devrait-il se passer dans le futur, par exemple avec un titre comme Ansatsu Kyōshitsu (déjà connu dans les communautés de fans sous le titre anglophone d’Assassination Classroom) de Yūsei Matsu dont Glénat a édité le précédent manga, Neuro le mange-mystères ?

L’évolution est simple : avant il y avait une règle stricte, maintenant il n’y en a pas, à part un premier regard de Kazé. Il n’est désormais difficile de créer une stratégie de suivi d’auteurs à long terme. Un auteur lancé par un éditeur local peut être récupéré par Kazé, ou par un autre éditeur. Concernant Ansatsu, nous avons évidemment fait une offre. De ce que je sais à ce jour, le titre n’a pas encore été attribué. Nous espérons que nos efforts pour soutenir Neuro et le porter à son terme, puisse plaider en notre faveur, mais cela ne constitue pas une garantie. C’est un changement important, mais ce n’est qu’un changement. On ne lutte pas contre la réalité, on s’y adapte.

Parmi ces grands titres du Jump, si la plupart connaissent un succès en France, certains n’y trouvent pas pleinement leur public. Je pense notamment à Reborn, à présent achevé au Japon, et dont l’édition se poursuit en France chez Glénat. Comment expliquer cette différence de réception entre la France et le Japon ?

C’est vraiment difficile de donner des explications définitives. Je pense qu’il n’y a jamais qu’une seule raison à un succès ou à un échec, mais que c’est plutôt un faisceau de choses – maitrisables ou pas – qui s’applique. Sur le cas Reborn par exemple, la série a connu un véritable switch autour de son 8e volume.

Reborn !, par Akira Amano
© Glénat

D’un titre qui se présentait comme une pochade, a fini par évoluer ensuite en pur shonen de combat, avec des accents plutôt sombres. Le public français ne s’est ainsi pas retrouvé autour des premiers volumes, et donc n’a pas poursuivi son expertise du titre. Et pourtant le changement impacté ramenait le titre sur les gammes qu’il recherchait. Nous avons ensuite tenté de relancer la série, mais on ne peut valoriser une série simplement à partir de son volume 9. Reborn a également pâti des shonens très forts émergeant alors en France. Le premier volume paraît en 2006, année de pic du manga en France, porté par un Naruto très fort, mais aussi un Bleach très solide, et un One Piece en pleine évolution. Les D.Gray-man, Claymore ou encore Eyeshield 21 étaient eux-mêmes à la hausse (pour ne mentionner ici que les principaux shonens de notre programme). Donc, il y a eu certainement aussi des arbitrages de la part des lecteurs.

Après, vous avez toujours, pour ne pas dire de plus en plus, des succès japonais qui font des échecs en France, des échecs japonais qui font des succès en France. Je pense que plus on avance dans le temps, plus on est face à un public éclairé, qui finit par opérer ses choix non tant selon la situation du titre au Japon, mais à partir de leur propre ressenti, de leurs envies.

La démultiplication de l’édito a amené le choix et donc les arbitrages, et donc la définition des goûts. Dans les années 1990, il y avait tellement peu de manga disponibles que le moindre titre obscur, voire parfois d’un goût discutable, voire édité avec les pieds, trouvait son public car ce dernier était affamé de découvertes. L’exotisme fonctionnait à plein.

Aujourd’hui, les gens n’ont plus le temps de lire même ce qui leur plait, la popularisation d’Internet a affuté leurs connaissances et leur sens critique, les nouveaux supports et média (explosion des jeux vidéo, des smartphones, Twitter, Facebook, séries TV US…) ont mis en place une vraie concurrence des loisirs sur le public captif et sont de plus extrêmement chronophages. Au final, l’offre ne génère plus la demande, mais la demande doit conduire l’offre. C’est à cette aune que l’on mesure la maturité du marché. Pour les éditeurs, il convient de conserver un regard toujours plus pointu sur les comportements du public afin d’étalonner l’offre sur la demande.

On voit aussi Glénat proposer quelques titres qui, sans relever à proprement parler du patrimonial, sont associés à une forme de nostalgie. Je pense ici à Captain Tsubasa bien sûr, mais on pourrait évoquer aussi Touch et globalement l’œuvre d’Adachi. Le public répond-il à cette offre éditoriale ? Y a-t-il d’autres projets du même ordre en vue ?

Je ne sais trop quoi répondre. Un titre comme Captain Tsubasa a été édité pour d’une part surfer sur la coupe du monde de foot en Afrique (de triste mémoire désormais), d’autre part, car c’est un titre tutélaire des années 1980 qui demeurait étrangement libre de droits. On est donc au-delà d’un simple effet nostalgie.

La zone « nostalgie » est par ailleurs quasiment bouclée, l’ensemble des dessins animés de l’époque étant désormais disponible en manga. Enfin, Touch et Rough de Adachi, sont des séries lancées il y a huit ans et terminées depuis plusieurs années. Elles répondaient à la stratégie de l’époque et nous n’avons pas plus de projet à venir pour l’instant.

One Piece connaît enfin en France un succès plus conforme – toutes proportions gardées – à celui qu’il rencontre au Japon. Jusqu’où le phénomène peut-il se développer en France ? D’autres événements autour de la série sont-ils prévus dans l’année, à l’image de l’exposition Shonen Heroes de l’an dernier ?

On ne sait pas jusqu’où un phénomène peut se développer, c’est un peu pour cela qu’il est qualifié de phénomène. On sait que l’on peut atteindre et dépasser les chiffres de Naruto. On espère pouvoir toucher un jour les chiffres de Dragon Ball. Mais fondamentalement, on pourrait se projeter encore plus loin. One Piece est un titre vraiment unique et totalement abordable par un très large public puisque déclinant une thématique – les pirates – qui est aussi une figure tutélaire des récits d’aventure en France.

D’ailleurs, Zoro Roronoa est un personnage qui s’inspire d’une figure française – avec une prononciation à la japonaise. L’exercice d’empathie est également plus aisé qu’avec Dragon Ball, où le public devait être conquis, travaillé à partir de rien. Ici on parle finalement d’un titre très grand public, très accessible, avec une mixité de genre très forte (les personnages féminins sont actifs dans le scénario et attirent beaucoup de lectrices), qui s’adresse à un public captif sur le manga, et qui n’est pas arrivé à son terme.

One Piece, par Eiichiro Oda
© Glénat

Personnellement, je pense que l’on est au début du phénomène. La volumétrie de recrutement sur volume 1 sur ces trois dernières années tend à me donner raison (2010 = + 39 000 ; 2011 = + 54 000 ; 2012 + 68 000) : considérez que la série a été lancée en France il y a... 12 ans ! Nous avons clairement ici une série qui touche deux générations de lecteurs et explose à la seconde, tout en ayant une perspective de publication jusqu’à son terme qui nous portera jusqu’à la troisième génération, dans une petite décennie.

Le phénomène ensuite vit au-delà de la fin de sa parution. Reste donc à imaginer la destinée de One Piece après son terme. Considérez un titre comme Dragon Ball, terminé en 1999, et toujours classé 5e meilleure vente de manga en 2012 ! On comprend qu’on est en face d’une œuvre qui dépasse le phénomène et qui deviendra sans aucun doute la BD la plus lue de tous les temps !

Chaque année nous préparons des opérations sur One Piece. Cette année nous travaillons sur une opération OUF de manga avec Cultura. Une autre opération de recrutement, comme chaque année, portera cette fois sur les vingt premiers volumes, avec prime gratuite. Nous serons aux côtés de Kazé pour soutenir le lancement du film One Piece Z en France ; il y aura des choses à Japan Expo, comme d’habitude…

Peut-on rêver voir un jour Eiichiro Oda invité en France ? De manière plus réaliste, pensez-vous déjà faire venir tel ou tel auteur pour Japan Expo ?

On espère toujours voir Eiichiro Oda en France. Après, un simple regard sur le Japon laisse imaginer la masse monstrueuse de travail qui est abattu sur la licence, manga, périphérique papier, films, animation, produits dérivés etc… Oda est par ailleurs très soucieux de la qualité de ce qui a trait à One Piece, il est donc souvent très impliqué dans les processus.

Ayant eu l’occasion de le rencontrer au Japon, il m’a signifié sa grande joie de voir One Piece aussi apprécié en France, ce qui laisse à penser que son regard est souvent tourné vers l’hexagone. Je lui ai transmis toute l’admiration du public français pour son œuvre. J’espère que nous aurons un jour l’opportunité de sa présence parmi nous. Quant à faire venir les auteurs en France, c’est un sujet récurrent. Nous en faisons venir de temps en temps. Novembre 2013 devrait à ce titre être satisfaisant. Ensuite nous avons beaucoup de grands auteurs à notre catalogue, qu’il est difficile de déplacer, malgré des demandes répétées. Japan Expo pose le problème de manière différente, vu qu’il y a de plus en plus d’auteurs présents, ce qui opère, comme pour le manga, des arbitrages de la part du public. Lorsque l’on avait fait venir l’auteur de Kilari à Japan Expo, nous avions eu un beau succès, donc la question reste ouverte.

One Piece a connu plusieurs changements de traducteurs au cours des derniers mois. Pouvez-vous nous expliquer les raisons de la rupture avec le traducteur historique de la série en France, Sylvain Chollet, et des changements qui ont suivi ? Le duo actuel de traducteurs, Akiko Indei et Pierre Fernade, est-il appelé à s’installer durablement sur la série ?

Beaucoup de titres changent de traducteur en cours de route et ce, quasiment chez tous les éditeurs, pour des raisons aussi diverses que variées. Donc c’est un fait assez banal. D’un point de vue éditorial, le changement de traduction, pour sa part, répond à une volonté de rétablir l’ensemble des noms et termes originaux. En effet, le premier traducteur avait à l’époque déterminé des noms de personnages et d’attaque différents des Japonais, un peu à l’instar de ce qui avait été jadis effectué sur Dragon Ball. Et comme pour Dragon Ball, notre souci a été de coller à la version originale et aux choix de l’auteur. De plus, One Piece se propose aujourd’hui en dessin animé à la TV (sur MCM et D8), lequel propose les véritables noms et termes japonais. On ne pouvait ainsi continuer avec les noms francisés, puisque la popularisation audiovisuelle se recrutait autour des termes japonais. Nous avons donc choisi de reprendre l’ensemble des volumes de la licence pour rétablir une fois pour toute une version plus proche de la version originale.

Inévitable question : pouvez-vous déjà annoncer des nouvelles licences pour 2013 ?

Woodstock, par Yukai Asada
© Yukai ASADA 2008 / SHINCHOSHA Publishing Co.

Côté shonen : nous avons démarré la publication des anime comics inédits des 15 films de Dragon Ball (Z), autant d’histoires se proposant en one-shot et permettant de compléter l’univers Dragon Ball en France.

Côté shojo : 2013 marquera le grand retour de An Nakahara, auteur de Kilari, avec sa nouvelle série Nijika

Côté seinen : Woodstock, un incroyable seinen sur la musique associant une histoire passionnante, une dessin ébouriffant et des références à la culture rock à foison. Un hit en puissance.

Côté grand public : une grande venue pour novembre avec…. Totoro ! et avant cela en mars un one shot autour de la catastrophe du 11 mars 2011.
Ainsi que d’autres surprises entre l’été et la fin d’année.

(Seconde partie de l’entretien à suivre...)

(par Aurélien Pigeat)

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3 Messages :
  • La question d’une nouvelle édition de One Piece est très encourageante, l’œuvre de Eiichiro Oda pourra-t-elle enfin bénéficier d’une traduction française véritablement fidèle... C’est un comble que ce ne soit pas encore le cas dans le deuxième pays du manga, mais mieux vaux tard que jamais.

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  • La question sur les light novels (glissant sur les romans japonais dans la réponse de M. Stéphane Ferrand) m’amène à la relier à la question sur l’évolution du public des mangas et de sa segmentation.

    Les Light novels auquel il était fait allusion dans la question de l’interview sont je pense ceux inspirants les animés populaires dans la communauté otakus. Ce sont des œuvres comme Haruhi Suzumiya, A Certain Magical Index, Hyouka, Spice and Wolf, ou encore Fate/Zero.

    J’ignore si le public otaku français est suffisant pour faire vivre ce type de marché, mais j’ai l’impression qu’il est aujourd’hui toujours encore mal connu et évalué. Un exemple tout simple est la publication de Clannad chez Ototo. Dans une interview que j’ai lu, le responsable éditorial était étonné de voir que le public de l’œuvre était majoritaire masculin et non féminin vu qu’il pensait publier un « shojo ». Or le manga de Clannad est l’adaptation d’un Visual Novel très populaire dans la communauté otaku (tout comme l’adaptation animé) et la publication du manga en France relativement attendu.

    Tout ça pour dire que si j’ignore si la communauté otaku française représente un marché niche viable(et les intentions issues de Facebook ont peu de valeur comme nous avons pu le voir avec les diverses mésaventures de Tonkam), il reste que je demande si les éditeurs aujourd’hui considèrent ce public comme un marché (niche) qu’il faut travailler... ou s’il est encore exclu des business plan et autres stratégies d’étude du marché du manga ? Je sais qu’aux US (par exemple et pour revenir aux Light novels), Yen Press publie quelques Light novels mais j’ignore si l’expérience est concluante ou non...

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    • Répondu par jc le 21 août 2013 à  08:30 :

      Oui c’est bien gentil de vouloir sauver votre *** en faisant une nouvelle édition de One Piece ... mais vous ne pensez pas au "collectionneur". Je ne vois pas l’intérêt de mettre le numéro du tome en jaune sur la tranche ... De quoi énerver un puriste qui regarde sa collection ! Tout est vraiment question d’argent putain ...
      Limite ca donne envie d’arrêter de les acheter si c’est pour avoir des trucs différents dès que quelque chose vous gêne !!

      Hey j’ai une idée pourquoi pas changer le format l’année prochaine aussi tant qu’on y est ????

      Affligeant.

      Sinon c’est un très bon article !

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