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Stéphane Oiry : « Le rock est une forme de réalisme et un mode de vie. Il peut s’incarner autant dans une fiction que dans la musique. »

  • « Une vie sans Barjot », le nouvel album de Oiry & Appollo vient d’atterrir chez les libraires. À cette occasion, Stéphane Oiry nous parle de cette trilogie adolescente au goût de rock’n’roll et de son amour pour l'encrage au pinceau.

Après Pauline et les loups-garous, c’est votre deuxième collaboration avec Appollo sur une histoire d’adolescence et de rock. Est-ce pour autant une suite ?

Pas forcément une suite, mais nous avons souhaité que les deux albums s’inscrivent dans une trilogie. Il y aura donc un troisième ouvrage sur les mêmes thématiques. C’est une trilogie sans personnages récurrents : le ton et le traitement graphique constituent le lien.

Stéphane Oiry : « Le rock est une forme de réalisme et un mode de vie. Il peut s'incarner autant dans une fiction que dans la musique. »
"Une vie sans Barjot"
© Oiry - Appollo - Futuropolis

Il n’est plus question, cette fois, d’un couple en cavale, mais de deux potes qui passent une nuit blanche pour fêter la fin d’une époque. Est-ce que vous avez envisagé cela comme un rite de passage ?

Oui, totalement. C’est un récit initiatique ou d’apprentissage, un "Bildungsroman". C’est d’ailleurs en ces termes qu’Appollo me l’avait présenté. On renoue du coup avec une forme romanesque classique, un classicisme qui s’exprime aussi dans la construction épurée du récit : unité de temps, unité de lieu.

C’est un peu la marque de fabrique d’Appollo. Ancien critique, on sait qu’il a des goûts assez pointus en bande dessinée. Mais tous ses scénarios montrent un attachement à un certain classicisme, très carré, très rodé. C’est quelqu’un qui, dans son écriture, fait penser aux bons scénaristes hollywoodiens, avec des canevas d’intrigue particulièrement serrés.

Bien vu. Parfois, je m’amuse de cette contradiction avec lui, parce que c’est vrai qu’il peut avoir des avis très radicaux sur la production contemporaine. Il a pu défendre comme critique des ouvrages avant-gardistes et, comme auteur, proposer une forme plus "sage" de bande dessinée (il va fulminer s’il lit ça, ah, ah !). Cependant, ce n’est qu’une contradiction d’apparence. Quelque soit sa casquette, c’est une bande dessinée exigeante qu’il promeut.

En résumé, on peut dire qu’il n’y a pas besoin d’être un punk, pour écouter de la musique de punk…

Moui. Il ne s’agit pas ici d’un récit punk dans le sens "destroy", c’est certain, mais sa structure dégraissée, sans fioritures, peut rappeler celle, minimale, de la musique punk.

La planche 28 pas à pas : le crayonné
© Appollo - Oiry - Futuropolis

J’ai remarqué que Une vie sans Barjot est complètement ancré en France. Pourtant, on sent un souffle d’Amérique : dans la musique, dans la forme graphique de l’album. Est-ce que c’est une influence revendiquée dans votre travail ?

C’était sans doute encore plus vrai avec Pauline et les loups-garous. En tout cas, c’est une remarque qu’on m’a beaucoup faite à l’époque, malgré le fait que l’action était située dans un patelin de Vendée. Il est certain que l’arrivée de Hell’s Angels dans l’histoire évoquait forcément l’Amérique. Pour Une vie sans Barjot, j’ai tout de même l’impression que l’on pense moins aux Etats-Unis. Évidemment, je reconnais qu’il y a une influence graphique. Le fait même de faire une bande dessinée sur l’adolescence, c’est une thématique abordée par un certain nombre d’auteurs américains, qu’Appollo et moi aimons particulièrement.
À l’adolescence, je me suis détourné de la bande dessinée. Il y avait des choses plus excitantes à explorer : la musique, le cinéma, la littérature, les filles… Et prosaïquement, c’est périlleux de draguer les filles en leur parlant BD.
Ce sont les américains comme Charles Burns, les frères Hernandez, Daniel Clowes, Debbie Dreschler ou Julie Doucet qui ont réussi à ne pas me faire complètement décrocher de la bande dessinée.

Pour se focaliser purement sur le dessin, je trouve que certaines de vos blondes sont comme sorties d’un tableau de Roy Lichtenstein…

Un extrait de "Une vie sans Barjot"
© Oiry - Appollo - Futuropolis

Quand je pense au pop art, je pense à l’usage des grosses trames, à la sérigraphie et au trait épais. C’est certain que ce sont des fondamentaux stylistiques qui m’ont toujours accompagnés. Je pense aussi que c’est lié à cette recherche de classicisme dont je vous parlais. J’ai une méthode de travail très old school, puisque j’encre avec un pinceau. Cette méthode d’encrage est inspirée des anciens : Milton Caniff, Jijé… À partir du moment où l’on adopte ce traitement spécifique, c’est logique je suppose, d’évoquer le pop art.

La boucle est bouclée, puisque le pop s’abreuvait notamment de comics…

Oui, c’est ça. Je suis sensible à ce trait "américain", qui est caractérisé dans mon esprit par une manière d’encrer au pinceau, comme chez Jack Kirby, autre grand maître.

J’imagine, au vu de votre bibliographie, que c’est un plaisir pour vous de présenter l’imagerie du rock : bagues à tête de mort, guitares et soirées crasseuses…

C’est sûr ! Ça fait partie des choses qui nous rapprochent avec Appollo. Il a le même background et aime autant le rock que moi. Quand on s’est dit qu’on allait faire quelque chose ensemble en bande dessinée, on s’est immédiatement dirigé vers cette esthétique.

La planche 28 pas à pas : l’encrage
© Appollo - Oiry - Futuropolis

Ces derniers temps, beaucoup de bande dessinée parlent de musique, et plus particulièrement de rock. C’est un phénomène générationnel ?

Je ne sais pas. J’ai constaté ce retour comme vous. Est-ce que c’est générationnel ? Est-ce parce qu’on a grandi avec Métal Hurlant ?
Dans le domaine musical, on a vu un retour du rock dans le "mainstream" avec les Whites Stripes, les Strokes… Peut-être que la BD a simplement emboîté le pas…

Une des difficultés, c’est de retranscrire en dessin les sensations de la musique. Il y a plein de manière de répondre à ce défi…

Tout simplement notre réponse est de proposer une fiction. C’était aussi le cas pour le collectif « Nous sommes Motorhead » : on ne voulait surtout pas d’ illustrations comme il se pratique généralement dans ce type de collectifs.
Personnellement, je ne me pose jamais la question de retranscrire une émotion musicale. Je considère que le rock est une forme de réalisme et aussi un mode de vie. Ce sont un certain nombre de valeurs qui peuvent s’incarner aussi bien dans une fiction que dans la musique.

La planche 28 pas à pas : la mise en couleurs
© Appollo - Oiry - Futuropolis

J’ai lu sur votre blog que vous auriez préféré publier l’album en noir et blanc. Pourtant, je trouve que les tons bleu nuit utilisés sont absolument magnifiques. Pouvez-vous nous expliquer par quel paradoxe vous vous retrouvez à faire de la couleur, alors que vous vouliez faire du noir et blanc…

D’abord, d’une manière générale, je considère que la couleur n’apporte rien au dessin. Elle a parfois tendance à noyer le trait, à distraire le regard. Il me semble que le dessin est une forme d’écriture manuscrite, c’est quelque chose qui est propre à chacun et très singulier. La mise en couleurs aujourd’hui est, dans la plupart des cas, réalisée avec le logiciel Photoshop, ce qui a tendance à standardiser l’ensemble de la production.

Ça n’est pas neuf. Dans les années 1960, la quasi-totalité du catalogue de Dupuis était mise en couleurs par le même studio… Ça n’était pas un logiciel, mais c’était tout de même standardisé…

Oui, tout à fait. Cela relève de la même logique. Si on veut retrouver la singularité du trait, il vaut mieux lire les planches en noir et blanc. L’essence du travail des auteurs qui m’ont le plus influencé est en noir et blanc, comme Tardi ou Muñoz & Sampayo. Ça serait pour moi une forme d’aboutissement que de pouvoir un jour publier en noir et blanc. Maintenant, à partir du moment où l’on veut faire une trilogie thématique et où le premier volet est en couleurs, on doit garder une cohérence éditoriale. Et commercialement, il semble qu’un album couleurs soit plus simple à vendre. Ceci étant dit, je ne renie pas pour autant mes couleurs, hein.

À la fin de l’album, il y a une très belle citation graphique d’Ici Même de Tardi & Forest. Est-ce que Une vie sans Barjot est aussi désabusé qu’Ici Même ?

Je ne pense pas. J’espère que notre album est plus positif. Mon ami Jean-Luc Cornette en voyant la couverture a pensé à un Ici Même grunge, hé, hé !
Ça nous a excité de rendre cet hommage. Et puis, il est amusant de voir des personnages de BD qui citent des BD. Est-ce si courant ? Quand je mentionnais la bédéphilie assumée chez Appollo, elle peut se concrétiser de cette manière-là.
Ce clin d’oeil s’est imposé au tout dernier moment. L’intrigue semblait résolue : Mathieu avait retrouvé Noémie qu’il pourchassait depuis le début de la nuit, lui avait déclaré son amour… Il nous manquait encore quelques planches pour atteindre l’aube de cette longue nuit et cette forme de sérénité, à la fin de l’album. Alors on a imaginé qu’ils pourraient marcher sur les murs, entre les jardins, que des adolescent feraient ça et que la symbolique était séduisante pour exprimer ce moment charnière de l’existence… et c’est ainsi que cette idée tardive est devenue la couverture de l’album.

Est-ce que vous pouvez déjà dire un mot du dernier volet de la trilogie ?

La saga "Love & Rockets"
© Gilbert & Jaime Hernandez - Fantagraphics Books

Ça devrait s’appeler La Lauréate, clin d’œil au film de Mike Nichols qui révéla Dustin Hoffman. Ce sera de nouveau un point de vue féminin. L’histoire d’une fille qui reviendra chez son père dépressif et un peu paumé durant les vacances d’été. Elle va se retrouver coincée dans ce quotidien qu’elle avait pourtant fuit. Il aura la particularité d’être un album diurne, j’aimerais qu’il soit l’extrême inverse d’Une vie sans Barjot d’un point de vue de la couleur. Qu’il soit très blanc, aveuglant presque.

Une dernière question pour conclure : quel est l’album qui vous a donné envie de faire ce métier ?

En tout cas, ce qui m’a donné l’envie de faire de la bande dessinée telle que je la conçois aujourd’hui, c’est la série Love & Rockets des frères Hernandez.

(par Morgan Di Salvia)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Photo en médaillon © N. Anspach

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A propos de Stéphane Oiry, sur ActuaBD :

> "Pauline s’inscrit dans la longue généalogie d’héroïnes romantiques et névrosées" (entretien en juillet 2008)

> Les Passe-Murailles T1, T2

> Pauline (et les loups-garous)

> Une troisième vie pour Les Pieds Nickelés

 
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