Stéphane Piatzszek : « Commandant Achab est le petit-fils des tragédies grecques : famille et solitude. »

12 juin 2010 3 commentaires
  • Après un premier tome remarqué à Angoulême, le deuxième opus de la série policière Commandant Achab réussit le tour de force de monter en puissance et en qualité. Focus sur son scénariste qui se partage entre séries télévisées et bande dessinée.

Malgré sa sélection au dernier festival d’Angoulême, le premier tome de Commandant Achab nous avait laissé dubitatif : le caractère trempé de ces deux héros n’avait pas éclipsé une intrigue policière parfois nébuleuse et nous attendions beaucoup de ce second opus, afin de lancer définitivement la machine. C’est chose faite avec Ma Jambe de plastique qui est tout simplement somptueux !

 Stéphane Piatzszek : « <i>Commandant Achab</i> est le petit-fils des tragédies grecques : famille et solitude. »Le décor planté, les personnages présentés, on peut enfin profiter réellement de l’atmosphère caractéristique distillée par le duo du remarqué Cavales. Cette enquête se déroulant dans les sphères people de la Jet-Set parisienne, on profite des remarques aussi décalées du flic aigri unijambiste que du jeune beur. Leur propre relation progresse également à pas de géant, car on apprend ce qui les lie : la mort du collègue du premier, qui n’était autre que le père du second !

Un suspense efficace, des situations aussi cocasses que poignantes, des dialogues savoureux, il n’en fallait pas plus pour nous donner envie de rencontrer ce scénariste si particulier qu’est Stéphane Piatzszek :

Vous êtes un des rares scénaristes à être d’abord passé par la télévision avant d’arriver dans la bande dessinée. Quel a été votre parcours ?

J’ai toujours écrit, d’abord des pièces de théâtre, qu’on montait avec une petite troupe, puis je suis devenu journaliste de cinéma avant de passer de l’autre côté, en écrivant des fictions audiovisuelles, telles que PJ ou Sections de Recherche. La télévision me fait vivre : je la bénis tous les matins ! Actuellement, je crée mes propres séries. L’une d’elle est d’ailleurs en cours de tournage, mais je ne peux pas trop en parler. Sinon, je travaille également sur une série pour Arte qui se nommera L’Odyssée !

Qu’est-ce qui vous plaît particulièrement dans l’écriture de scénario de bande dessinée ?

La solitude ! On est trois : le dessinateur, l’éditeur, et moi. Pas de casse-pieds. La contrainte, c’est d’aller vite, tout de suite à l’essentiel. 46 ou 54 pages, ça ne laisse pas de place au gras. Faut foncer !

Votre collaboration avec Stéphane Douay avait déjà magnifiquement débuté dans Cavales. Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Chez Dupuis où nous bossions tous les deux. Lors d’une fête d’auteurs, nous devions être ceux qui buvaient le plus, ça crée des liens immédiats. J’aime le dessin élégant et précis de Stéphane Douay. Puis, il possède un talent particulier pour rendre les atmosphères. Or, toutes mes histoires sont avant tout des lieux et des atmosphères.

J’écris d’abord le scénario, Stéphane découpe. Certains dessinateurs aiment être très "tenus", sur les rails d’un scénario case par case, ce n’est pas son cas. Il a un sens excellent du découpage et de l’espace, bien meilleur que le mien. Et puis, scène par scène, Stéphane intervient sur le scénario, pour y ajouter de petites touches, accentuant une intention ou une idée.

Votre personnage du Commandant Achab est assez anachronique ! En alliant un beur et un flic accro à tout ce qui passe, vous désiriez jouer la carte de la marginalité ?

Il s’agissait moins d’en faire un anti-héros que de présenter un homme en marge de la société et qui peut y porter un regard décalé. Il fait ressortir des vérités que nous ne voyons plus, trop habitués que nous sommes à vivre dans ce monde-là. Un peu comme seul un étranger peut voir les travers et les étrangetés du pays qu’il visite.

Dans ce second tome, vos personnages gagnent en maturité et en profondeur. Avez-vous un plan précis de l’avancée de votre trame globale, liant le passé des ‘héros’ ?

Pour le dessinateur comme pour le scénariste, le premier tome est redoutablement difficile. Stéphane, qui a créé le visuel de tous les personnages, doit les faire vivre et bouger avec grâce. Trouver le bon trait demande souvent du temps et de l’habitude. Quant à moi, qui manquais encore de métier pour écrire un tome d’exposition, j’en ai bavé pour faire passer sans lourdeur les infos importantes sur les personnages et pour démarrer une histoire pas évidente à raconter. En effet, j’ai une idée précise du nombre de tomes que comptera la série (on pourrait parler de saison comme pour les séries télé) et de ce que chaque tome révélera du passé d’Achab et de ses démêlés avec le père de Karim.

Ce deuxième tome semble également moins ’sombre’ que le précédent…

C’est comme dans la vie, certains moments sont plus sombres que d’autres. Dans ce récit, Achab rencontre une femme, c’est une petite lumière dans son existence de boiteux... Et puis, le tome 1 se passe en hiver, ici, nous voilà au printemps. La lumière change, les gens deviennent moins grognons...

Que seraient les Peoples sans les paparazzi ?

Vous y mêlez adroitement deux points de vue abordés séparément dans vos premiers one-shots, à savoir le polar (Cavales) et la médiatisation (Neverland). L’aspect people médiatisé semble jouer un rôle important dans votre écriture ?

Aujourd’hui, finies les Stars qui tutoient les étoiles et naviguent à des années lumières des pauvres humains que nous sommes. Il nous reste les people, tout proches de nous malgré leur fric et leurs soirée ‘sélect’, souvent ridicules et pathétiques. D’ailleurs, on adore souvent les voir mordre la poussière. Les people, reflètent nos rêves de gloire dérisoire et notre état d’esprit du moment, mélancolique, prêt à tomber le cul par terre et à ne pas se relever. Bref, les people, c’est notre moi pathétique et dépressif... Ils m’amusent et m’intéressent, parfois ils me touchent.

Le tournant de ce premier tome est la mort de la mère de Karim. Toute la dimension mère-fils est d’ailleurs une ligne directrice de ce récit, une façon de revenir à l’essentiel face à la virtualité de notre monde ?

Le noir, c’est le pendant contemporain de la tragédie : Commandant Achab est un récit noir, un petit-fils des tragédies grecques... Et les tragédies sont toujours des histoires de familles ! J’aime également ancrer mes personnages dans une lignée. Achab, c’est un juif pied noir, un homme pour qui la famille, est quelque chose qui compte. Idem pour Karim, mais sa lignée est brisée, une cassure nette qui renforce encore plus la solitude présente des deux flics. Il y a une impression d’Âge d’or dans Commandant Achab, même si ce n’est qu’une illusion parmi d’autres. La solitude, aussi celle des "méchants", est une constante de l’univers de la série. On vit seul, on crève seul... Encore plus aujourd’hui.

Quelles seront les grandes lignes du troisième opus de la série ?

Après les people, Achab (avec son chat dans sa boite) et Karim iront faire un tour du côté des cochons, dans les grands élevages automatisés bretons. En somme, peu de changements d’atmosphère entre les tomes 2 et 3...

On en saura un peu plus sur la passé d’Achab et sur ses remords. L’affaire du père de Karim se prépare à lui sauter vraiment à la gueule. Elle le rattrapera vraiment dans le quatrième tome, pour ne plus le lâcher jusqu’à la fin.

Quels sont vos autres projets en bande dessinée ?

Je prépare chez Quadrants un projet de série fantastique, intitulé Rétine : il s’agit d’une grande saga d’aventures dessinée par Inaki Holgado, un dessinateur espagnol très doué.

Chez Futuropolis, deux projets : Le Temps de vivre, un récit noir qui se passe en banlieue parisienne, dessiné par Séra et qui raconte la dernière journée de la vie d’un homme. Le second s’intitule Fêtes des morts, dessiné par Olivier Cinna. C’est un polar qui raconte les tribulations d’un flic français aux prises avec des pédophiles au Cambodge.

La police semble être un de vos sujets de prédilection…

Jeune, j’ai rêvé d’être flic, mais je suis trop borderline pour ce métier ! J’y ai cependant de nombreux amis...

(par Charles-Louis Detournay)

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Lire l’interview de Stéphane Piatzszek sur le site de Soleil

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