Stephen Desberg : « La série "Les Rivières du passé" illustre symboliquement mon passage à une écriture plus libérée »

8 février 2021 5 Interviews par Charles-Louis Detournay
  • Nouveau tandem chez Daniel Maghen, Stephen Desberg est associé à Yannick Corboz pour une série aussi innovante au scénario (une voleuse qui passe dans un monde parallèle) qu'au graphisme. Découverte en compagnie d'un scénariste vétéran, qui ose se réinventer.
Stephen Desberg : « La série "Les Rivières du passé" illustre symboliquement mon passage à une écriture plus libérée »
Croquis tirés du dossier graphique

Vous qui avec dépassé le cap des cinquante séries ou one-shots, comment vous vient l’inspiration pour créer un nouveau personnage principal ? Est-ce par la musique, comme vous avez pu le faire sur Golden Dogs, car vous faites cette fois référence aux Ting Tings pour la première apparition de votre héroïne Lynn ?

Étant moi-même musicien, il y a parfois des textes qui me marquent et peuvent être de petites inspirations. Plus précisément pour Les Rivières du passé, je voulais repartir d’une écriture plus libérée, un peu plus éloignée de ce que j’avais entre autres réalisé précédemment pour le Lombard, où j’étais dans le contrôle des éléments. J’ai ressenti une saturation par rapport à ces développements plus classiques, et je souhaitais également entamer des projets portés par des graphismes plus fort et originaux.

Ce parti-pris génère le choix d’une direction plus sauvage pour lancer le récit : je me suis avant tout basé sur la définition du personnage, sur laquelle j’allais embrancher l’histoire, ce qui confère une toute autre manière d’aborder les choses par rapport à mes séries réalisées précédemment.

Comment Yannick Corboz a accueilli cette nouvelle méthode ?

Initialement, Yannick était intéressé avant tout par le sujet, mais aussi par l’envie de collaborer avec moi justement pour ma manière de structurer clairement mes récits. Quand il a reçu le scénario, il a d’emblée été convaincu par l’histoire, mais souhaitait tout de même que j’apporte un peu plus de structure à l’ensemble. J’avais peut-être poussé trop loin mon ambition de liberté. Je suis donc revenu un peu en arrière, pour retravailler le récit, et le résultat est le fruit d’une belle collaboration entre nous, avec Yannick ainsi que Vincent Odin, notre éditeur. Je me suis adapté à cette idée de ne pas tout contrôler, tout en maintenant une structure plus douce.

L’édition limitée N&B est sortie simultanément

Peut-on dire que vous avez mis de côté l’idée de ces récits où l’action mène la narration, comme Greg ou Van Hamme qui ont fait école, et de tendre davantage vers la narration des mangas où les personnages monopolisent l’attention et où l’action sert à dévoiler leurs émotions ?

Je voulais surtout maintenir ce travail d’écriture sur les personnages, afin qu’ils ne restent effectivement pas prisonniers de la structure du récit. J’ai voulu les laisser vivre et voir quels seraient alors leurs rôles dans cette aventure. Dans un premier temps, l’écriture des personnages joue alors plus sur la sensibilité que l’efficacité. Je les affine par la suite, afin de rendre le tout homogène. Et en effet, ce n’est pas forcément que je réalisais dans ma période "Lombard", où l’intrigue était prépondérante, et au sein de laquelle les personnages devaient s’insérer. Ici, les personnages doivent avant tout s’inscrire dans leur propre réalité, leur intégrité.

En tant que scénariste, je me suis effectivement demandé si c’est l’histoire qu’on met en avant, à la Van Hamme, ou si ce sont les personnages qui sont à la base du récit ? Dans ce second cas, on met alors naturellement plus de soi dans l’écriture. Par exemple, chez Bamboo va paraître un one-shot dans lequel je raconte les années de guerre de maman à Paris : comment elle a eu ma sœur, comme elle a vécu l’Occupation, avant de rencontrer un GI (mon père) avec qui elle s’est mariée. Tous ces éléments sont bien entendu très personnels, et même si j’ai rajouté de la fiction sur les parties restées dans l’ombre (faute de témoignages), ce type d’écriture est émotionnellement complètement différent de ce que j’ai pu réaliser il y a quelques années. C’est d’ailleurs une démarche que l’on va retrouver dans la suite de mes projets.

Croquis tirés du dossier graphique

Auparavant, nous vous retrouvions presque exclusivement dans le groupe Media-Participations, principalement au Lombard et chez Dargaud, après avoir fait vos débuts chez Dupuis. Et aujourd’hui, vous collaborez avec d’autres éditeurs, comme Glénat, Paquet ou Daniel Maghen. Est-ce lié à votre envie de modifier votre manière de travailler ?

Toutes ces nouveautés sont des projets débutés à la même période, il y a environ trois ans. Après le départ de François Pernot, je ressentais une lassitude à plusieurs niveaux, une forme de relation un peu convenue avec mon éditeur. Vous savez, on ne travaille pas de la même manière lorsque la démarche initiale d’un projet provient de l’éditeur ou d’un dessinateur, et que vous répondez à cette demande. C’est vraiment différent lorsqu’on cherche un vrai sujet qui vous parle, et que vous trouvez le dessinateur auprès de qui la thématique fera écho.

Chez Paquet, Les Anges d’Auschwitz ont été un projet-charnière dans cette démarche Je dirais même que la visite d’Auschwitz a été un moment-pivot pour moi : tout d’abord en raison de la Shoah bien entendu, mais aussi pour les questions que je me suis posées par rapport aux émotions et à leur contrôle. Je me suis demandé pourquoi je voulais avoir la main sur les choses, d’où une forme de rigidité dans l’écriture, ce carcan dû au modèle de construction. J’ai donc voulu me libérer en terme d’écriture, et placer davantage d’émotions.

J’ai alors ressenti que je devais changer d’air pour mieux provoquer ce changement dans mon écriture. Or, pas mal d’éditeurs n’osaient pas me contacter à l’époque, car ils pensaient que j’étais bloqué au Lombard. C’est alors moi qui leur ai écrit, et j’ai eu de bonnes réactions. Ils m’ont dit qu’ils seraient contents de collaborer avec moi lorsque j’y serais disposé.

C’est à ce moment-là qu’est née votre collaboration avec Yannick Corboz ?

À la base, c’est Vincent Odin qui m’a contacté. L’éditeur de Daniel Maghen avait beaucoup apprécié les récits que j’avais réalisés avec Will chez Aire Libre : La 27e lettre, Le Jardin des désirs, etc. Vincent a fait référence à ces albums en m’expliquant qu’il pensait à un dessinateur qui pourrait me convenir, dans un style plus moderne. Et justement, le fait de me retrouver en création avec des univers graphiques plus typés (moins axés sur le dessin réaliste conventionnel) m’a aidé à m’ouvrir, à mettre plus de sensibilité dans ce que je pouvais écrire.

Ce type d’univers graphique vous a-t-il inspiré pour créer le monde parallèle dans lequel évolue vos héroïnes des Rivières du passé ?

J’avais déjà utilisé l’imaginaire, notamment avec Will, ou dans Arkel ainsi que Mic Mac Adam par exemple. J’ai toujours aimé ça, même si j’avais récemment fait des choix plus réalistes. Par exemple, je travaille actuellement avec Tony Sandoval qui dispose d’une magnifique univers imaginaire, et je m’y sens comme un poisson dans l’eau. Le récit me vient plus facilement.

Quant aux Rivières du passé, c’est un récit qui se situe symboliquement à la frontière entre les deux, avec d’un côté un Paris moderne et contemporain, et de l’autre un Paris beaucoup plus fantasmé. Étant féru d’archéologie, j’ai aussi cherché à comprendre comment cette science aurait pu évoluer différemment dans ce monde fantasmé. Notre vision des anciennes civilisations est liée aux découvertes archéologiques réalisées. Que se serait-il passé si nous n’avions jamais découvert certains éléments ? Ou d’autres à la place ? Cette volonté de jouer avec les connaissances et les découvertes est une conséquence de cette soif de liberté.

Arrivée dans l’autre Paris

Vous aviez déjà traité de Rome avec Cassio. Pourquoi l’Egypte et ce roi un temps oublié, Aménophis IV, le fondateur du culte unique d’Aton ?

Les périodes de fractures me fascinent, qu’elles soient déterminantes historiquement ou non. Le règne d’Akhénaton, fondateur du premier monothéisme connu, reste pour moi passionnante. Je l’avais déjà évoqué dans Le Scorpion. Du temps où j’étais sur les bancs du collège, l’on nous enseignait que le polythéisme était pour les primitifs, et que le monde avait évolué avec le monothéisme. Une évolution que les prêtres égyptiens n’ont semble-t-il pas comprise, en revenant au polythéisme précédent dans le cas de cet âge d’or de l’Égypte. Mais ce serait oublier que le monothéisme n’est pas uniquement le signe de l’évolution, c’est aussi celui de l’intolérance, souvent par le biais de la peur. C’est ce que le second tome de ce diptyque va évoquer : le Seigneur de la peur, et la domination qu’il exerce.

Vous adoptez un découpage plus aéré et une pagination plus dense ? Cela résulte d’une décision prise par vous et Yannick Corboz, ou par votre éditeur ?

J’ai toujours été contre ce modèle du 46 pages. Je pense profondément que les lecteurs en ont assez des histoires découpées artificiellement. Et malheureusement, ce carcan induit un découpage assez modelé dont il est compliqué de se départir. Un format plus libre, défini par l’histoire, permet au dessinateur de prendre la place nécessaire pour laisser parler le dessin, ce qui est beaucoup plus efficace en terme de narration.

Combien de fois ai-je eu ce problème avec Enrico ? Nous aurions eu besoin de mettre moins de cases dans une planche pour une grande respiration, mais non seulement il devait respecter un rythme de narration, mais en plus il devait parfois encore rajouter une case ! On ne pouvait pas lui laisser la place pour s’exprimer…

La pagination plus dense est donc une prise de liberté des auteurs, du scénariste comme du dessinateur. Et dans ce cas-ci, l’éditeur y répond. Nous n’allions certainement pas nous en priver. Vous le verrez encore prochainement avec un diptyque à paraître toujours chez Daniel Maghen avec Bernard Vranken. Les lecteurs pourront alors vraiment voir quel très grand dessinateur talentueux il est.

La première partie des Rivières du passé n’est pas votre unique sortie de ce mois de février ?

Non, les lecteurs du premier tome du Rédempteur seront heureux d’avoir ensuite la suite de cette série. Sort également la suite du Lion de Judah dessiné par Hugues Labiano avec qui j’avais réalisé la suite de L’Étoile du Désert.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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Les Rivières du passé, T.1 La Voleuse - Par Desberg et Corboz - 84 pages. Sortie le 12 février - 16€.

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A propos de Stephen Desberg, lire également :
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