Steve Lightle, éternel candidat au statut de star des comics, est décédé après avoir contracté la Covid-19.

4 février 2021 1
  • On vous en parle avec un peu de retard : le dessinateur américain Steve Lightle, connu et reconnu pour ses travaux chez DC et Marvel Comics des années 1980 aux années 2000, est décédé le 8 janvier dernier, après un arrêt cardiaque. Mais trois jours seulement après avoir ressenti les premiers symptômes de la Covid-19, qu'il pensait n'être un simple rhume, et tout juste quelques heures après avoir été transporté d'urgence à l'hôpital de Kansas City. Il avait 61 ans.

Comme un appel à la prudence, Marianne Lightle, sa femme et parfois sa coloriste depuis 38 ans, a déclaré par mail suite à ce décès, alors que la pandémie reprend des couleurs inquiétantes : «  La Covid a volé la vie de mon mari et notre avenir. Nous portions des masques, respections les distanciations sociales, nous nous lavions les mains.… Cela apparut comme un rhume et c’est devenu la mort. » « Je n’oublierai jamais le sentiment d’impuissance de ne pas pouvoir le sauver », a-t-elle ajouté, alors qu’elle est maintenant elle-même affectée par la Covid-19.  

Steve Lightle, éternel candidat au statut de star des comics, est décédé après avoir contracté la Covid-19.
Steve et Marianne.

« Un artiste trop sous-estimé... », « Il aurait dû être une star des comics... » Voilà les propos qui reviennent souvent quand on lit les commentaires à propos de Steve Lightle, même avant son décès ! Parce que, curieusement, Steve Lightle était assez peu connu des lecteurs, pour qui il était perdu dans la masse ; mais il est très reconnu depuis les années 1980 par une solide cohorte de fans, et les professionnels de l’industrie des Comics dont il a aussi imprimé les rétines. Tous ceux, donc, qui ont apprécié son style méticuleux et sa dynamique, comme sa narration qui, à ses débuts, se détachait de celle des autres.

Lightle, en pleine ascension ; va se faire déborder par la nouvelle génération montante, qui va battre des records de ventes. Mais il saura adapter son style, très marqué DC années 1980, à cette nouvelle donne.

Oui, Lightle avait tout pour devenir une star, bien qu’il n’ait jamais atteint ce statut de superstar. Comme certains autres artistes, qui, surtout dans les années 1990, lui ont damé le pion. Des dessinateurs principalement portés par une toute nouvelle influence au niveau du style : le manga et l’animation, tout en bénéficiant de l’arrivée de la colorisation numérique. Mais surtout parce que son dessin riche et précis demandait du temps, et qu’il a débuté à une époque, les années 1980, où on en accordait encore peu aux artistes du crayon. Certains produisaient deux à trois épisodes mensuels, voire plus, contre souvent un tous les deux mois aujourd’hui. Lenteur qui l’a confiné le plus souvent à la seule réalisation de couvertures, domaine où il était très recherché.

Né à Kansas City, le 19 novembre 1959, Steve Lightle est le dernier de quatre enfants dans une famille de la classe ouvrière. Il a toujours dessiné. Il découvre les comics grâce à son frère aîné, Sherman, qui a possède encore des numéros de Fantastic Four, Doom Patrol ou encore The Flash. Un copain lui fait connaître la "Légion des Super-Héros" qui deviennent vite ses héros préférés. Ses dessins se remplissent de ces personnages costumés du 31eme siècle, de l’éditeur DC Comics.

The Power Masters numéro 1 de 1976. Un fanzine de l’entreprenant jeune Lightle, qui ira jusqu’au numéro 8, en 1978.

Adolescent, il décide de s’auto-publier, avec le désir de devenir le plus jeune artiste de l’industrie. Ambition contrariée. Dépité, il apprend qu’un certain Jim Shooter, futur éditeur-en-chef de Marvel Comics, sera scénariste pour la "Légion des Super-héros", oui "LA Légion", SA "Légion", à... 14 ans !

 

Le huitième et dernier numéro du fanzine. On voit que Lightle progresse vite et qu’il aime les ombres, qui dramatisent.

Peu importe, profitant des contacts noués dans le milieu du fanzinat, Steve Lightle commence sa carrière en tant que dessinateur en 1984, en illustrant une histoire de la série Black Diamond de l’éditeur AC Comics en 1984. Mais, diplômé du Johnson County Community College, Lightle, qui garde le goût pour la BD, trouve un emploi où il s’occupe du département publicitaire d’une petite entreprise. Il se marie. 

La même année, remarqué par DC Comics à qui il a envoyé un dossier, il débute avec une histoire pour New Talent Showcase, Ekko, écrite par Rich Margopoulos. New Talent Showcase était une idée de DC pour donner une opportunité de se montrer à des scénaristes et dessinateurs en herbe. C’est son premier travail professionnel de bande dessinée.

Les "vrais" débuts, remarqués, de Steve Lightle. Beaucoup pensent qu’ il est parti pour faire une carrière de premier plan.

Il dessine ensuite une petite histoire de Batman et quelques autres menus travaux qui font qu’on le remarque. Avant de se voir offrir, énorme promotion, de dessiner la "Légion des Super-héros", le deuxième titre le plus vendeur de DC après les "New Teen Titans", qui cassent la baraque.

La narration du jeune Lightle subjugue les fans dans les années 1980. Ici, pour la séquence mythique et déchirante (d’autant plus que c’était le personnage favori du dessinateur) de la mort de Karaté Kid.

 C’est Karen Berger la très célèbre responsable éditoriale, notamment pour ses succès avec le novateur label Vertigo, connue pour son œil très sûr, qui lui propose -à lui ce quasi inconnu- de dessiner la "Légion des Super-héros" ! Série qui vit alors l’une des grandes périodes de son histoire sous la plume Paul Levitz.

La toute aussi fameuse scène où Princess Projectra (création du jeune scénariste Jim Shooter à 13 ans) exécute Nemesis Kid pour avoir tué Karate Kid, son époux. Le scénario est de Paul Levitz.

Très enthousiaste, Karen Berger est très encourageante. Surtout pour ce projet dont elle a la charge et qui voit "Légion des Super-héros" passer au format "Baxter" : une édition plus luxueuse réservée au marché des librairies spécialisées. Berger assure à Lightle que DC lui fournirait autant de travail qu’il pourrait en gérer.

La "Légion" les héros favoris du jeune dessinateur. Une série avec une multitude de personnages, pas l’idéal pour un artiste lent. Les lecteurs vont pourtant beaucoup apprécier.

Bien vu. Le jeune dessinateur brille par ses mises en page. Et la qualité, la précision de ses illustrations, comme aussi sa gestion des ombres. Les lecteurs l’adorent, qui écrivent toujours pour se plaindre que Lightle n’est pas suffisamment souvent au dessin de la série.

Car oui, même s’il cherche des méthodes pour avancer plus vite, l’artiste méticuleux peine à dessiner tous les épisodes de la "Légion" : seulement une douzaine d’épisodes en deux ans. Il se voit souvent remplacé par d’autres. Le sentiment de culpabilité le ronge, il préfère donc se contenter de faire les couvertures de la série, tout en se dirigeant sur des projets plus adaptés à sa cadence. Pourtant Lightle est toujours aujourd’hui considéré par de nombreux fans de la "Légion" comme l’un des artistes définitifs de la série.

 Entre 1987 et 1988, incité par quelques promesses de l’éditorial, Lightle dessine, toujours pour DC, les cinq premiers numéros de la relance de "The Doom Patrol", la super-équipe qui, dit-on, inspirera fortement Stan Lee et Jack Kirby pour la création des X-Men, chez le grand concurrent Marvel Comics.

The Doom Patrol. On a promis à Lightle qu’il pourra à loisir contribuer au développement de la série, au-delà des seuls dessins. Mais on lui donne plusieurs scénarios finalisés qui, de plus, partent dans une direction qu’il regrette. Donc il part.

Promesses non tenues par DC... Lightle part, passablement contrarié. Il arrive chez Marvel, où on l’avait remarqué aussi. Toutefois, pour DC Comics, d’allers en retours au fil du temps, il a également travaillé, à son rythme, sur des personnages tels que Batman, Flash et Wonder Woman.

Lightle arrive chez Marvel, pour...
... des couvertures évidemment ! Là encore, il tape dans l’oeil, attise les curiosités. D’autant plus que son éternelle signature est illisible. Mais c’est qui ?

Chez Marvel, en revanche, au moment de cette arrivée-surprise, les responsables pensent qu’il était sous contrat exclusif avec DC Comics. Mais non, il est libre ! Alors aussitôt la nouvelle tombée, Lightle reçoit sept appels coup sur coup : les responsables éditoriaux de l’éditeur de Spider-Man et des Avengers se l’arrachent !

Le dessinateur choisit de travailler pour Bob Harras, superviseur des séries.... qui tournent autour des X-Men ; le best-seller du moment, véritable raz-de-marée qui a grandement relancé l’intérêt pour les comics, et sauvé l’industrie ! 

Il dessine donc un numéro de "X-Factor", puis devient l’artiste de couverture sur "Classic X-Men" à partir du numéro 30, en février 1989. Fascicules qui reprennent les épisodes iconiques des mutants vedettes Marvel Comics.

Classic X-Men : Lightle reprend en couverture quelques séquences mythiques des mutants de Marvel. Comme ici, quand l’incontrôlable Wolverine tue, avec ses redoutables griffes, un garde. Non, dira l’éditeur-en-chef, un certain Jim Shooter, qui obligera les auteurs à faire réapparaître l’individu avec des prothèses bioniques !

Cependant Lightle continue à faire des couvertures pour la "Légion" chez DC, et quelques pages pour des séries anthologiques. D’ordinaire, chez ces deux majors des comics, on n’apprécie pas, mais alors vraiment pas, que l’on travaille simultanément pour les deux éditeurs en même temps. Lightle semble mériter une petite entorse à ces grands principes.

Ainsi, l’artiste au style pourtant très marqué DC Comics, qui aura toujours la réputation de faire partie de ceux qui ne cherchent jamais de travail, et pour qui chaque emploi arrive directement de rédacteurs qui le poursuivent de leurs assiduités, travaille ici et là pour des travaux, forcément, courts et ponctuels. Comme dessinateur, scénariste parfois, encreur au coup de pinceau très net, et, bien sûr, artiste de couvertures. Pour des comics aussi variés que Spider-Man, Wolverine, Daredevil, Avengers, Quasar, Power Pack, Conan the Barbarian chez Marvel.

Dans les années 1990, en pleine effervescence autour des "Image-Boys", dessinateurs qui ont imposé leur style avec des comics vendus par millions, Lightle a su s’adapter, mais avec un côté plus raffiné et plus juste au niveau des bases académiques du dessin.
En couleur aussi, numérique (juste un outil), c’est réussi. Sobre et efficace, sans chercher à tirer la couverture de la part d’un expert ès pyrotechnie. Ce n’est pas parce que l’on peut tout faire qu’on doit le faire : un artiste, et surtout un professionnel revendiqué, doit savoir choisir, anticiper, réguler.

Encore un retour chez DC au milieu des années 1990. Années où il semble manquer le coche du grand succès attendu, alors que les jeunes loups issus de Marvel comics, ceux cités plus haut, ont renversé la table, pour le meilleur et surtout pour le pire. Rappelons qu’en 1996 Marvel fit faillite.

Une belle couverture pour The Flash, superbement encrée.

Chez l’éditeur de Batman et Superman, il dessine, après quelques travaux succincts, (lenteur toujours !), une quarantaine de couvertures pour le comics The Flash. De 1997 jusqu’en 2000. 

Le coloriste numérique prend ses aises, le plus souvent sans concertation. Le dessinateur a pris la peine de faire un décor, de penser sa composition ? Tant pis pour lui...
L’éditorial, comme souvent, suit. Décidément partout les coloristes numériques ont pris le pouvoir ! Dans les comics, auparavant parent pauvre, ils ont désormais de meilleurs contrats que les encreurs. Bientôt meilleurs que les dessinateurs ?

Avec entre autres son travail sur les pages de Red Sonja en compagnie du légendaire scénariste Roy Thomas, Lightle a toutefois trouvé le temps dans ces années de participer à l’éphémère aventure du petit éditeur indépendant spécialisé dans l’adaptation des œuvres de Robert E. Howard : Cross Plains Comics. 

Red Sonja : trois numéros de prévus, un seul sortira en 1999, coloré par Marianne Lightle, donc au plus près du dessinateur-encreur-narrateur. Ici, encore des problèmes de lenteur pour l’artiste ? Les fans de la rousse guerrière le regrettent encore.

En 2001, il décide de voler de ses propres ailes, alors que l’industrie se remet à peine d’une énorme crise, et fonde sa propre structure éditoriale dédiée à la vente de ses pages et de ses créations :  Lunatick Press. D’ailleurs Matthew, le fils de Steve Lightle avait posté ce message sur le compte Facebook de son père : « Ce matin, mon père est décédé d’un arrêt cardiaque. Je tenais à vous remercier tous pour votre amitié pour mon père, et aussi vous demander si vous êtes un contributeur de Patreon d’annuler votre compte. »

Il y développe la série Justin Zane, dont il était particulièrement fier, Peking Tom ou Catrina Fellina.

Lunatik Press : ici Lightle propose des comics numériques conçus tout spécialement, sans contrainte éditoriale, tout en cherchant à diversifier son exposition et ses revenus.

Il revient encore chez DC pour travailler sur la "Légion" lors des deux décennies des années 2000. Prudent toute sa carrière, il a gardé du travail dans la publicité, ou des studios de création de jeux vidéo. 

DC rappelle Lightle pour la relance de la "Légion" avec "After Dark"en 2003. Du noir naît la lumière.
Belles couleurs, sobres, de Jason Wright, qui respectent l’intention de l’artiste. La société spécialisée, Digital Chameleon, qui s’occupe ensuite de la séparation de couleurs à destination de l’imprimeur, fait de même.
Toujours la "Légion des super-héros", en juin 2012, dessinée par Lightle - en petite forme. Le coloriste/technicien numérique Javier Mena s’amuse bien. Le lecteur, qui achète, un peu moins. Le syndrome "aligneur de cases", "Ce n’est que de la BD..." encore et toujours ! Partout, la BD qui est un art, aux mains de bricoleurs-créateurs-éditeurs se dénature et s’enlaidit.

À qui la faute ? Steve Lightle est passé à côté du destin de star des comics qui lui était promis. Mais il méritait un coup de chapeau de circonstance. L’encombrant virus de la Covid-19 qui, lui, joue les superstars ou plutôt les supervillains, l’a cueilli de manière foudroyante et fatale, quasiment le crayon à la main, alors qu’il était encore plein de projets et d’enthousiasme, et que, comme tout le monde, il faisait attention. Suffisamment, pensait-il. Pas de meilleur rappel à la prudence, Croyons-nous, alors que certains esprits partout s’échauffent.

Pour aider la famille Lightle à payer les factures de la prise en charge médicale de Steve et autres dépenses, une collecte de fond a été organisée.

Satané virus qui se plait à jouer les mutants vedettes...



(par Pascal AGGABI)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
Participez à la discussion
1 Message :