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"Stum" de Yann Taillefer : les avanies d’un monde techno-organique

16 décembre 2019 0 Albums par Frédéric HOJLO
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  • Dans un monde déliquescent tenu d'une main de fer par une firme avide de profits comme de victimes, des êtres mutants et des objets vivants sont brinquebalés d'expériences cruelles en chutes mortelles. Yann Taillefer décrit tout cela d'un trait dense, bouillonnant et généreux, entre humour et horreur et avec autant de malice que d'ironie.

Une souris, vendue par sa mère miséreuse et désespérée, subit moult expériences dans un laboratoire détenu par une entreprise cynique. À la suite d’un traitement pseudo-scientifique, elle se retrouve le jouet d’une tumeur maligne. Très maligne même. À tel point qu’elle parvient à s’échapper du laboratoire et même de l’usine infernale dont la tâche paraît aussi obscure que peu ragoûtante.

C’est le début d’un périple et d’une aventure dans un univers peu accueillant et où pourtant tout semble évident. Des créatures de toutes sortes, parfois mi-mécaniques, mi-organiques, s’y côtoient sous le contrôle serré et guère bienveillant d’AG-Corp, la même firme à laquelle nos « héros » ont échappé. Les habitants de cet univers, jugés inutiles, risquent à tout moment d’être capturés pour être envoyés au recyclage et servir de matériau de base à l’édification de la puissance de la corporation. Quelle ambiance !...

Ce qui frappe de prime abord dans le livre de Yann Taillefer, Stum, c’est le sentiment de familiarité. D’où vient que nous puissions nous sentir en terrain connu dans un univers pourtant si déjanté, peuplé d’êtres certes anthropomorphes mais jamais réalistes, où tout semble exagéré voire outrancier ? Pourquoi l’étonnement et la curiosité sont-il tempérés par l’impression de retrouver un lieu déjà exploré ?

Les dessins de Yann Taillefer, tracés en deux couleurs seulement et au stylo bille, y sont pour beaucoup. Ses formes rondes et charnelles, ses lignes nombreuses et denses, ses personnages aux yeux exorbités et aux organes surdimensionnés créent un ensemble dans la lignée de Dave Cooper, pour les figures simplifiées mais globuleuses, de Winshluss, pour l’humour trash et la maîtrise du muet - il y a moins de bulles dans Stum que dans un champagne frelaté - et de Boris Artzybasheff pour le mélange entre l’organique et le mécanique et la représentation d’une industrie déshumanisante. Il y a même un peu de Guillaume Guerse et Marc Pichelin, pour le dynamisme des représentations et l’ironie mordante, ce qui est toutefois moins étonnant, Stum étant co-édité par Les Requins Marteaux et Super Loto Éditions.

"Stum" de Yann Taillefer : les avanies d'un monde techno-organique
Stum © Yann Taillefer / Les Requins Marteaux / Super Loto Éditions 2019
Stum © Yann Taillefer / Les Requins Marteaux / Super Loto Éditions 2019

Influence, inspiration voire pâle copie ? Il faudrait être aveugle pour nier les liens qui réunissent tous ces auteurs à Yann Taillefer. Mais il faudrait aussi être de mauvaise foi pour ne pas admettre que Yann Taillefer ajoute sa touche personnelle à une mouvance - le terme est réducteur, mais il est difficile de rassembler différents auteurs sous une bannière qu’ils seraient probablement les premiers à rejeter - qui irrigue la bande dessinée alternative depuis des années. Nous pourrions ainsi évoquer également Stéphane Blanquet, dont l’auteur connaît forcément le travail, ou Le Dernier Cri, chez qui il a publié un livre [1].

Si la parenté est forte - AG-Corp ressemble par certains aspects à l’huilerie Méroll du court-métrage animé de Winshluss [2] - et l’esthétique commune à quelques publications underground, Yann Taillefer ne se contente pas d’une juxtaposition d’éléments hétéroclites. Outre qu’il a travaillé son livre pendant de nombreuses années sans forcément connaître tous les auteurs dont il est finalement proche, il parvient à construire un récit exceptionnellement cohérent. Mené tambour battant, sans paroles ni récitatifs, Stum constitue à la fois une drôle d’aventure et une critique sociale au vitriol.

L’intelligence de Yann Taillefer, c’est de ne jamais trop appuyer son propos et de ne jamais se contenter d’une vaine prouesse graphique. Il passe à la moulinette le capitalisme, l’esprit de corporation, la surveillance généralisée, la décrépitude sociale mais aussi les tares et perversions individuelles, les petites et grandes vanités et les absurdités du quotidien comme du pouvoir. Il est d’une extrême habileté pour rendre le mouvement et les volumes au style bille - et non, il n’y a pas qu’Emil Ferris ! - mais il la met au service d’une histoire [3].

Stum est peut-être finalement la méta-histoire de sa conception. Alors que l’univers décrit et l’entreprise omnipotente mise en scène sont fondées sur le recyclage, le travail de Yann Taillefer est lui-même le résultat de l’absorption plus ou moins consciente de tout un pan de la bande dessinée alternative, qui sert de matière première à une œuvre plus personnelle qu’elle n’en a l’air. Derrière le rideau de papier et d’encre, cherchez l’auteur.

Stum © Yann Taillefer / Les Requins Marteaux / Super Loto Éditions 2019
Stum © Yann Taillefer / Les Requins Marteaux / Super Loto Éditions 2019
Stum © Yann Taillefer / Les Requins Marteaux / Super Loto Éditions 2019

(par Frédéric HOJLO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Stum - Par Yann Taillefer - Les Requins Marteaux / Super Loto Éditions - collection Banco - graphisme de la couverture : Cizo - 20 x 28 cm - 96 pages couleurs - couverture souple avec rabats - parution le 18 octobre 2019.

Consulter le site de l’auteur & lire quelques pages de l’ouvrage.

Lire également sur ActuaBD : La Danse macabre - Par Yann Taillefer & Yohan Radomski - La boîte à bulles

[1Ito en 2008.

[2Il était une fois l’huile, 2010.

[3De plusieurs en fait, car le récit principal est encadré par trois autres histoires plus courtes.

 
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