Sylvain Runberg : « Orbital est le reflet de mon goût pour la géopolitique »

8 avril 2010 0 commentaire
  • {{Sylvain Runberg}} laisse transparaître son goût pour la découverte de l'autre dans ses séries, que ce soit dans ses comédies de mœurs (Les Colocataires) ou dans ses récits de science-fiction comme récemment {Orbital}. Dans cette dernière, il explore les problèmes sociaux et géopolitiques qui maintiennent en équilibre différents peuples qui doivent cohabiter ensemble dans un monde futuriste.


Caleb (un humain) et Mézoké (un ou une extra-terrestre), les personnages principaux d’Orbital, font partie de l’ODI (Office Diplomatique Intermondial), un organisme chargé d’apaiser les conflits interplanétaires naissants. Sylvain Runberg a planché sérieusement pour définir les différentes races qui jouent un rôle dans ce récit, affinant au fil des pages leur passé, leurs réseaux de relation ainsi que leur destinée. La parution récente des Carnets de Darwin mettant en scène des aventures inventées du célèbre naturaliste a été un excellent prétexte pour faire le point avec lui à propos de ses projets.


Sylvain Runberg, d’où vient votre goût pour la science-fiction et le fantastique ?

J’ai toujours apprécié la science-fiction. Mes premières expériences furent bien-entendu la saga Star Wars, Alien, Blade Runner et les premiers dessins animés japonais comme par exemple Capitaine Flam. Mes premiers contacts avec la science-fiction remontent donc à mon enfance. Je me suis mis à l’écriture tardivement. À 31 ans, j’ai été immobilisé suite à un accident. J’ai alors commencé à inventer des histoires et à les écrire. Les premiers projets que j’ai signés reflètent mes intérêts personnels : la comédie de mœurs (Les Colocataires), l’histoire (Hammerfall) et la science-fiction (Orbital).

Écrire un récit de science-fiction pour un dessinateur, est-ce facile ? J’imagine que vous avez une vision des personnages et des éléments graphiques qui sera toute autre que celle du dessinateur.

Pour les récits de science-fiction, j’estime que l’aspect graphique doit venir du dessinateur. Je me concentre plutôt sur la personnalité des personnages, leur histoire, les mécanismes et les univers dans lesquels ils évoluent. Je travaille donc surtout les données individuelles, socio-psychologiques, culturelles, économiques, etc. Il est rare quand je donne une description physique à Serge Pellé, le dessinateur d’Orbital. Si je le fais, c’est que cela une incidence sur le mode de vie du personnage.

Même pour Mézoké, le personnage extra-terrestre qui accompagne Caleb dans ses enquêtes ?

Je n’ai fait aucune description physique à Serge Pellé. Ce fut d’ailleurs un beau challenge pour le dessinateur de trouver ce physique …

Était-il prévu dès le départ que ce personnage sans androgyne, de sexe inconnu ?

Oui. Je vis une grande partie de mon temps en Suède depuis quelques années. J’ai remarqué qu’en France, beaucoup, hommes et femmes, considèrent encore qu’il y a naturellement des différences de comportements entre les deux sexes. Cette approche n’existe pas, ou beaucoup moins, dans la société suédoise. En Suède, on considère que le comportement n’est pas lié au sexe mais plutôt à l’individu, son vécu, son parcours. Il n’y a donc pas une perception comportementale propre aux hommes ou aux femmes comme en France, et ça se ressent beaucoup au quotidien. Les rapports entre individus y sont en général moins tendus, moins conflictuels. Cela m’a influencé pour la création de Mézoké. C’est un alien qui a évolué dans une société ou la différenciation sociologique n’existe pas entre les deux sexes.

Sylvain Runberg : « <i>Orbital</i> est le reflet de mon goût pour la géopolitique »
Extrait de "Orbital" T4 (à paraître)
Le personnage de Mézoké, est au centre de la première case. (c) Pellé, Runberg & Dupuis

Mais vous savez quand même si c’est un homme ou une femme ?

Je ne me suis pas posé la question ! (Rires) ”Je suis parti du postulat que cet être n’est aucunement influencé dans son comportement par son identité sexuelle. Je la traite comme cela dans Orbital. Cette série est d’ailleurs née autour de ce personnage. L’univers s’est progressivement bâti autour de Mézoké.

Comment avez-vous rencontré Serge Pellé ?

Via l’éditeur. À l’époque, Serge avait réalisé des essais pour reprendre Urban Games, une série avortée que Luc Brunschwig tentait de remettre à flot. Le projet n’a pas abouti. Mes les planches de Serge étaient restées chez Dupuis. Louis-Antoine Dujardin, notre éditeur, est tombé sur ces planches en recherchant un dessinateur pour Orbital, un projet que je lui avais soumis. Il m’a montré son travail, et nous l’avons contacté. Le scénario lui a plu, et il a fait des essais … concluants !

La série est plus axée sur la géopolitique que sur l’action …

Orbital reflète mon goût pour la géopolitique, tout simplement. Ce sont des récits inventés, mais j’y incorpore des éléments de notre réalité.

Extrait de "Orbital" T4 (à paraître)
(c) Pellé, Runberg & Dupuis.

Chaque cycle seront traité sous la forme de diptyque ?

Les deux premiers cycles le seront. Ensuite, rien n’est décidé. Il est possible que nous évoluions vers des histoires complètes. Le troisième cycle conclura différents éléments que nous avons abordés dans les précédents albums. Ce sera sans doute l’occasion de continuer la série à un autre rythme.

“Hostile” est-il un préquelle d’Orbital ?

On peut le considérer. Cette série se déroule dans le même univers, deux siècles auparavant. Le lecteur peut trouver des liens entre les deux séries. Mais chacune d’elles peut se lire de manière autonome. Malheureusement, Hostile est interrompu car Niko Henrichon travaille sur un autre projet. Nous réfléchissons les éditions Dupuis et moi-même à une manière de relancer la série. On recherche donc un dessinateur. Avis aux amateurs.

Extrait de "London Calling" T3
(c) Phicil, Runberg & Futuropolis

Le troisième tome de London Calling paraîtra cette année. Il y a-t-il beaucoup d’éléments autobiographiques dans ce récit ?

Énormément. En 1991, je suis parti avec un ami vivre à Londres. Nous étions de grands amateurs de musique de rock indépendant et de musique électronique. Nous y allions notamment pour aller dans les concerts et dans les festivals. Nous avons testé la vie underground au quotidien en vivant dans des squats et en étant confronté à la difficulté d’y trouver un travail. Beaucoup de squats, à l’époque, étaient infestés par la gale ! Des amis l’ont eu. Heureusement, j’y ai échappé. Le Grand Soir, Le troisième album de London Calling paraîtra en juin 2010 chez Futuropolis.

Vous bâtissez donc un récit sur votre vécu. N’y a-t-il pas un risque de trop se dévoiler ?

Ce n’est pas forcément un problème. Mais de toute manière les personnages de London Calling sont fictionnels. Même si j’inclus à cette histoire des éléments de ma vie, les deux personnages ne nous ressemblent pas, moi et l’ami avec lequel j’étais parti là-bas. Il en va de même pour les Colocataires. Je m’étais servi de mon expérience de colocation à Aix-En-Provence pour bâtir une comédie de mœurs. Je prends simplement des éléments de mon vécu que j’intègre à une fiction. Je ne ressens pas le besoin de réaliser un récit purement autobiographique.

Prévoyez-vous de réaliser un récit se déroulant en Suède…

Ah ! Mais j’ai déjà écrit sur ce pays, notamment dans Chemins de Vadstena qui est paru dans la collection Hanté des éditions Soleil en 2009. Et bien sûr dans Hammerfall, où j’aborde la civilisation Viking.

Vous avez publié au début de l’année le premier tome des « Carnets de Darwin ». Comment avez-vous eu l’idée de transformer le célèbre naturaliste anglais en personnage de BD ?

J’avais dans l’idée de traiter du thème de l’homme sauvage à travers certains mythes plus ou moins liés, du Sasquatch nord-américain à la bête du Gévaudan française. Et la théorie de Darwin sur l’évolution des espèces me semblait être un cadre scientifique idéal, et inédit pour porter un regard différent sur ces créatures, réelles ou pas, qui parlent tant à notre imaginaire. Dés lors, qui aurait pu mieux que Charles Darwin lui même se charger d’une telle enquête ?

Quelle est la part de réalité dans ce récit. Darwin était-il un personnage aussi trouble, tourmenté et ombrageux que vous le laissez présager ?

Le contexte est traité de manière réaliste, de la révolution industrielle anglaise à la montée du féminisme, en passant par le choc que crée la parution de l’ouvrage de Charles Darwin. Évidemment, le Darwin de ce récit est un personnage de pure fiction, même si je suis parti de l’existence du naturaliste pour le façonner à ma manière.

Extrait des "Carnets de Darwin" T2 (à paraître)
(c) Ocaña, Runberg & Le Lombard.

Quels sont vos projets ?

La suite de London Calling paraîtra donc cette année aux éditions Futuropolis. Toujours chez cet éditeur, je publierai bientôt Face cachée, un manga intimiste de 150 pages, dessiné par Olivier Martin. Ce diptyque se déroule à Tokyo au Japon. Au Lombard, je continue Les Carnets de Darwin. Dans la collection Troisième Vague, je prépare un thriller d’anticipation qui s’intitulera Brigades Rezo. Nous suivrons une équipe chargée, au niveau européen, de s’infiltrer dans les nouvelles mafias. Ensuite, il y a Reconquêtes avec François Miville-Deschênes [1], une série d’Heroïc Fantasy, inspirée notamment par les mythes de l’Atlantide et de Babylone. Avec Thibaud De Rochebrune, je prépare pour les éditions Dupuis une série d’aventure historique mettant en scène un jeune noble suédois qui décide de venir en France alors que ce pays est chamboulé par la Révolution Française…

Extrait du projet avec Thibaud De Rochebrune
(c) T. De Rochebrune, S. Runberg & Dupuis.

Que racontera Face Cachée, votre manga qui sortira en juin chez Futuropolis ?

Face Cachée est au croisement du thriller et du drame psychologique. De nos jours, à Tokyo, un groupe d’individus vont voir leurs destinées s’entrechoquer, entre mensonge, blessure secrète et violence sociétale.

L’intrigue étant ancrée dans le Japon d‘aujourd’hui (tous les personnages sont Japonais), il me semblait naturel de développer le récit sur un mode de narration inspirée par le manga, d‘autant plus que j’apprécie le travail de beaucoup d’auteurs de ce pays, comme Inio Asano ou Naoki Urasawa. Et puis quel plaisir d’avoir deux fois 150 pages pour raconter une histoire ! Évidemment, le challenge était aussi de trouver un dessinateur qui connaisse le pays et qui puisse graphiquement donner corps à récit, et Olivier Martin qui a vécu plusieurs années au Japon, s’est avéré être l’homme providentiel pour réussir ce défi

Extrait de "Face Cachée"
(c) O. Martin, S. Runberg & Futuropolis

(par Nicolas Anspach)

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Sylvain Runberg, sur ActuaBD.com, c’est aussi :
Des interviews :
- « La comédie de mœurs est un exercice à risque » (Septembre 2005)
- « Mic Mac Adam croise enfin des personnalités authentiques de la guerre des tranchées (Avec Benn & Brunschwig, Avril 2006)

Des chroniques d’albums :
- Orbital T1
- Les Carnets de Darwin T1
- Les Colocataires T2
- London Calling T2
- Kookaburra Universe T7
- Mic Mac Adam T4

Et aussi une interview vidéo de Serge Pellé : « Je n’ai pas de schéma de création précis pour l’aspect des aliens » (Janvier 2010)

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Photo : (c) Nicolas Anspach

[1Des planches de ce projet illustrent l’interview de Pôl Scorteccia (Directeur éditorial du Lombard) parue en janvier dernier.

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