Sylvain Venayre : « La bande dessinée permet de comprendre le caractère vital de certains enjeux de mémoire. »

16 décembre 2005 2 commentaires
  • Alors que le débat sur le caractère « positif » de la colonisation fait rage et qu'un collectif de dix-neuf historiens réclame le retrait de lois qui leurs semblent liberticides, l'historien Sylvain Venayre, maître de conférences en histoire contemporaine à l'université de Paris-I Panthéon-Sorbonne, commissaire de l'exposition « Le Remords de l'Homme blanc » qui a eu lieu à Charleroi en février 2005, nous explique comment la bande dessinée a accompli, avec des œuvres majeures, son devoir de mémoire.

Vous avez été commissaire d’une exposition à Charleroi intitulée "Le Remords de l’Homme blanc", un an avant que le sujet de la colonisation revienne dans le débat public. C’était dans l’air du temps ?

Sylvain Venayre : « La bande dessinée permet de comprendre le caractère vital de certains enjeux de mémoire. »
François Bourgeon
Les Passagers du Vent : "Le Bois d’ébène" (1984)

Il y avait une conjonction de facteurs. D’abord, l’existence de grands albums de BD récents (Déogratias de Stassen, Rampokan Java de Van Dongen, Rue de la Bombe de Ferrandez), qui posaient tous, d’une façon ou d’une autre, le problème de la colonisation et de ses conséquences - ce à quoi s’ajoutait l’anniversaire des dix ans de la mort de Hugo Pratt, dont l’oeuvre porte la trace de l’expérience coloniale. Ensuite, effectivement, l’émergence d’interrogations sur la période coloniale et ses séquelles : ces questionnements sont vifs depuis une quinzaine d’années aux États-Unis, dans le cadre des « colonial » et « post-colonial studies » ; depuis quelques années, ils s’invitent dans le débat français, aux frontières de la connaissance historique et de la mémoire. Enfin, j’avais moi-même travaillé, non pas exactement sur la colonisation, mais sur les liens qui s’étaient tissés, à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, entre l’imaginaire de l’aventure et le fait colonial [1]), ce qui avait conduit les organisateurs de l’exposition de Charleroi à m’en confier le commissariat.

Jean-Philippe Stassen, Peter Van Dongen et Sylvain Venayre
à Charleroi en février 2005. Photo : (c) D. Pasamonik

Que reproche-t-on à cette loi ?

Peter Van Dongen
Rampokan Java (Editions Vertige Graphic, 2004).

Le sujet est brûlant et il est certain que les reproches qui lui sont adressés sont assez divers, selon que l’on s’en tient à la seule critique du rôle du pouvoir politique dans la construction du savoir historique ou que l’on y ajoute des éléments tenants à l’actualité récente (crise des banlieues, émergence de revendications plus ou moins violentes issues de la communauté noire française, etc.). En ce qui me concerne, je réagis d’abord en historien et j’approuve sans réserve le texte rendu public le 12 décembre 2005 par un collectif de dix-neuf historiens réclamant non seulement le retrait de la loi du 23 février 2005 sur le rôle « positif » de la colonisation, mais aussi le retrait de toutes les lois par lesquelles le pouvoir politique entend dicter aux historiens la façon d’écrire l’histoire (loi Gayssot du 13 juillet 1990 réprimant la négation de crimes contre l’humanité, loi du 29 janvier 2001 sur la reconnaissance du génocide arménien, loi du 21 mai 2001 sur la reconnaissance de l’esclavage et de la traite des Noirs comme crimes contre l’humanité). Même si, bien évidemment, l’ensemble de ces lois ne relève pas des mêmes préoccupations idéologiques, elles ont en commun de restreindre la liberté de travail de l’historien et de mélanger dangereusement savoir et pouvoir. On ne doit pas confondre la quête du vrai et du faux, qui est celle des historiens, et celle du juste et de l’injuste, qui doit être celle des politiques...

- Il nous semble que, pour sa part, la BD a plutôt bien traité du sujet. C’était d’ailleurs le propos de votre exposition...

Jacques Ferrandez
Les Carnets d’Orient (Casterman)

Disons que la BD ne se présente ni comme un discours historien ni comme un discours de pouvoir. Elle est, très explicitement, dès lors qu’elle prend pour objet une période passée ou les conséquences d’une période passée, une forme privilégiée de l’expression artistique de la mémoire. Même si certains auteurs ont pu accomplir un admirable travail de reconstitution à partir des archives (je pense au Bourgeon des Passagers du Vent, par exemple), leur propos ne se veut jamais neutre : il est un point de vue sur ce qui s’est passé. Même l’oeuvre de Ferrandez, pourtant attentive à ne pas simplifier la réalité de la colonisation française en Algérie, n’est jamais qu’un point de vue sur cette histoire - un point de vue qui célèbre, par exemple, Albert Camus plutôt que l’OAS (et l’on jugera cela heureux, très certainement), mais un point de vue seulement, que l’historien récusera, quelles que soient ses idées politiques en tant que citoyen, en cherchant à comprendre aussi bien l’OAS que Camus.
Pour en revenir à l’exposition de Charleroi, sa grande vertu a été de montrer qu’une lecture informée de ces albums de bande dessinée, par-delà le seul plaisir qu’on a à les lire, permettait certes de retrouver des morceaux du passé, mais surtout de comprendre le caractère vital de certains enjeux de mémoire (il n’y a qu’à penser à l’usage de l’histoire qui fut fait au Rwanda au XXe siècle et que Jean-Philippe Stassen montre remarquablement).

Sylvain Venayre et Jean-Philippe Stassen
Photo : (c) D. Pasamonik

En résumé, pour apprendre l’histoire, lisez des BD ?

Hugo Pratt
Les Scorpions du désert. (Casterman).

Je ne dirais pas cela, évidemment. Pour apprendre l’histoire, lisez d’abord des livres d’histoire. Cela dit, la BD - j’entends : la BD de qualité, celle par exemple que nous avions célébrée à Charleroi - peut apporter deux types de connaissances majeures. La première tient à la capacité de certains dessinateurs, talentueux et surtout bien informés, de donner à voir, d’exprimer la réalité d’une période passée. Le travail minutieux de Peter Van Dongen, par exemple, quel que soit l’idéalisme de son style graphique, suggère de façon fascinante ce que fut l’Indonésie de la fin des années 1940. On pourrait en dire autant, d’ailleurs, avec un graphisme pourtant très différent, de la récente Grippe coloniale à propos de la fin des années 1910.

Jacques Ferrandez
Rue de la Bombe (Casterman)

Cela dit, nous sommes ici dans le domaine de la suggestion du passé. Une seconde connaissance est à mes yeux nettement plus importante, et même essentielle. Les stéréotypes racistes qui accompagnèrent la colonisation à partir de la seconde moitié du XIXe siècle furent très largement portés par l’image : les dessinateurs, les caricaturistes du tournant des XIXe et XXe siècles, portent ainsi une grande part de responsabilité dans la diffusion de ce discours raciste. Or, les bandes dessinées d’aujourd’hui sont, que leurs auteurs en aient conscience ou pas, les héritières de ces dessins, de ces illustrations, de ces affiches de la Belle Époque. Cela donne à ces auteurs une capacité de connaissances énorme, qu’ils doivent apprendre à saisir : s’ils savent s’y prendre, ils peuvent en effet nous expliquer, par leur dessin même, comment on a pu, pendant longtemps, réduire l’autre à sa caricature et, du même coup, comment faire, aujourd’hui, pour reconnaître la pleine humanité de l’étranger, rien que par la façon dont on le représente graphiquement. Certains auteurs ont pas mal réfléchi là-dessus : je pense à Jean-Philippe Stassen dans Pawa ou encore, d’un autre point de vue, à Will Eisner dans Fagin le Juif. Ils ne le théorisent pas toujours, mais le mettent très simplement en pratique : les dessins de Deogratias ou des Enfants, par exemple, sont en eux-mêmes une vraie leçon d’histoire des représentations racistes depuis un siècle et demi. Une leçon qu’un historien formé aux techniques classiques de la connaissance historique aurait bien du mal à administrer aussi aisément.

Jacques Ferrandez
La série Carnets d’Orient raconte l’histoire de la colonisation française en Algérie. (c) Casterman

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Propos recueillis par Didier Pasamonik, le 15 novembre 2005.

[1Voir son livre La Gloire de l’aventure, Genèse d’une mystique moderne, Paris, Aubier, 2002 ; un autre est à paraître en août 2006 sur le même sujet : Rêves d’aventures, Paris, La Martinière. NDLR.

 
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