TRIBUNE LIBRE À : DIDIER PASAMONIK – À propos des « bandes dessinées » de Yann Moix

1er septembre 2019 14 commentaires
  • Hier soir, à « On n’est pas couché », Yann Moix, en promotion pour son livre, a réagi à la polémique engendrée par ses dessins antisémites. Ils posent la question de la jouissance malsaine d’un humour qui s’affranchit de toute dignité. Mais ce qui nous interpelle, c’est qu’il a parlé des dizaines de fois de ce qu’il appelle ses « bandes dessinées »… Le 9e art ne méritait pas cela.
TRIBUNE LIBRE À : DIDIER PASAMONIK – À propos des « bandes dessinées » de Yann Moix
Dessin de Yann Moix
Capture d’écran - L’Express

Nous n’interviendrons pas dans la polémique. Que Yann Moix ait un prix à payer pour ses erreurs de jeunesse n’est que justice. Qu’il se débrouille avec son passé, sa famille, il s’en est plutôt bien sorti. Qu’il ait fait le chemin inverse de Julien, le salaud de L’Enfance d’un chef de Jean-Paul Sartre, c’est tant mieux. Au moins ne porte-t-il pas la moustache. Qu’il s’excuse de ses mensonges, de ses méfaits, c’est la moindre des choses. Nous avons le sentiment qu’il ne perdra pas beaucoup de ses lecteurs et qu’il survivra à sa « légende noire », comme d’autres, de Céline à Houellebecq. Ce n’est pas là ce qui nous intéresse.

Ce qui nous interpelle, c’est qu’il appelle ces dessins des « bandes dessinées ». Il a utilisé ce terme de nombreuses fois dans cette émission. Or, nous en avons vu quelques-uns, de ces dessins, publiés sur le site de L’Express. Montrant des vieillards édentés, des juifs caricaturés en porcs, ils sont médiocres, conçus pourtant par un adulte de 21 ou 22 ans. En attendant la publication d’une intégrale (après tout, les écrits antisémites de Céline ont bien failli être publiés chez Gallimard...), nous ne voyons pas ici de « bande dessinée ». Ce sont ce que l’on appelle en anglais des « cartoons », en français -et l’on voit bien là où est la gêne de Yann Moix lorsqu’il doit utiliser ce vocable : des dessins d’humour.

Dessin de Yann Moix. Où est la bande dessinée ?
Capture d’écran - L’Express

Or, nous pensons que la bande dessinée, par sa complexité même, n’a pas ces attributs. La caricature l’a, car il s’agit d’un trait, d’un échappement, au mieux d’une « gaffe pathologique » telle que la définissait René Goscinny décrivant ce genre d’humour noir que l’on ne peut réprimer « devant un cul de jatte affligé de cécité ».

L’honneur de la caricature, la dignité de l’humour, est de s’attaquer aux puissants. Or que fait le bravache Moix de vingt ans, que font les Dieudonné, les Soral et Le Pen adultes quand ils pratiquent l’humour ? Ils s’attaquent à des victimes, à des morts. Ce sont, selon l’expression rendue célèbre par Pierre Vidal-Naquet, des « assassins de la mémoire », des négationnistes.

Cet humour-là, cette jouissance qui consiste à braver l’interdit, requalifié de nos jours de « politiquement correct », cette capacité de s’amuser du mensonge et de l’habiller de mépris, nous le connaissons bien, dans la bande dessinée mais aussi ailleurs, puisque même la politique s’en est saisi : c’est celui du puissant qui, comme dans les cours de récrés de Yann Moix, s’attaque par veulerie aux plus faibles.

« L’humour n’a rien à voir avec l’intelligence. Je connais des imbéciles qui ont beaucoup d’humour » disait encore Goscinny. Et cet humour-là -l’humour des imbéciles- libère les mauvais instincts. Il travestit la bête immonde, lui confère de la sympathie. L’exigence de dignité en est l’antidote.

Voir en ligne : L’ARTICLE DE JEROME DUPUIS DANS "L’EXPRESS"

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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LIRE AUSSI DANS L’EXPRESS : Les petits arrangements avec la vérité de Yann Moix

Photo en médaillon : France 2 - Capture d’écran

 
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14 Messages :
  • Merci pour l’article. Toutefois, vous écrivez "après tout, les écrits antisémites de Céline sont bien publiés chez Gallimard..." : or, ces écrits n’ont justement pas été réédités par cet éditeur, l’annonce de ce projet ayant fait polémique. Il a été suspendu.

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 1er septembre à  10:59 :

      Vous avez raison. Nous avons corrigé notre article dans ce sens.

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      • Répondu le 2 septembre à  08:22 :

        "après tout, les écrits antisémites de Céline ont bien failli être publiés chez Gallimard..."

        Ce serait dommage de ne pas les publier car ils ont un intérêt historique. Bien sûr, il faudrait une édition commentée. Antoine Gallimard doit probablement étudier encore la question.
        Le docteur Destouches a été détruit par la première guerre mondiale. Voyage au bout de la nuit, par sa forme et son fond décrit cette destruction et auto-destruction. On sous-estime beaucoup trop 14-18 pour expliquer comment l’antisémitisme et le nationalisme d’un Mauras ont pu déboucher sur l’antisémitisme nazi et collaborationniste. La progressive et inévitable descente aux enfers puise beaucoup de ses sources dans la destruction de masse qu’a été cette guerre absurde.
        L’antisémitime d’avant quatorze n’est pas celui d’après 1918 et l’antisémitisme d’après 1945 est encore bien pire parce qu’il n’est plus discutable et définitivement condamnable. Les arguments "chrétiens" qui ont perduré pendant des siècles ne tiennent plus la route une seule seconde.
        L’auteur de bandes dessinées qui a le mieux compris la noirceur de Céline, c’est Jacques Tardi.

        L’intérêt des gribouillis du jeune décérébré Moix ne sont que médiatiques. Le Moix d’aujourd’hui, à peine plus mature mais toujours aussi sadique, n’a ni le temps de Céline ni celui (moindre) de Houllebecq.

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        • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 2 septembre à  10:34 :

          Si on veut étudier les textes antisémites de Céline, les bibliothèques dédiées sont là pour cela. Je crois qu’il faut manier ce genre de littérature avec précaution. Gallimard a eu raison de retirer son projet.

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          • Répondu le 2 septembre à  14:16 :

            Gallimard a suspendu son projet mais n’y renonce pas.
            L’enfer d’une bibliothèque ne me semble pas la meilleure précaution pour ce genre de littérature. En revanche, Une édition commentée par des universitaires éclairés serait bienvenue. Mais une édition fac-similé de « Bagatelles pour un massacre », je suis tout contre !

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  • Bonjour, je me demandais si quelqu’un allait - enfin - réagir à l’utilisation totalement détourné du terme bande-dessinée par Yann Moix, et c’est effectivement très salissant pour cet art, merci d’avoir remis les pendules à l’heure

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  • A noter que Bernard Henri-Lévy reprend, dans sa tribune publiée ce matin, l’expression de "BD" : https://www.lepoint.fr/editos-du-point/bernard-henri-levy/bernard-henri-levy-ce-que-je-sais-de-yann-moix-01-09-2019-2332786_69.php

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    • Répondu par BAD le 1er septembre à  13:17 :

      En effet, ce qui démontre bien à quel point la reconnaissance à part entière de notre art, est encore loin, voir, à des années lumières de la conscience collective dans ce pays. La BD, comme à son accoutumée, souffre d’une sorte d’image "fourre-tout" puisque c’est du dessin !
      J’aurais bien aimé, moi, passer à sa place dans l’émission pour la promo de mes albums... histoire de parler réellement de BD !

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  • Bravo pour cet article, désolé monsieur Moix mais vos dessins n’ont rien à voir avec la bande dessinée ! Il ne suffit pas de faire un horrible crobard avec une légende nauséabonde pour que cela devienne de la bande dessinée ! Cet art complexe et multiple mérite tellement mieux que vos pauvres dessins !

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  • Moix est venu larmoyer sur son sort. De Ruquier, nous savons comment il traite du 9ième art en pliant ignoblement une Bande Dessinée (souvenir du Lucky Luke ), et pourtant il fait la part belle ( à 1h30 du matin) au dessin de Presse et là il sait faire la différence ... ou presque,mais c’est le cas, hélas, de beaucoup de journalistes, de rédactions (sauf pour les spécialistes ou confrères de la promotion du 9ième art), ils ne feront jamais le distinguo. Ils sont en retard, et nous aurons beau leur expliquer, ça ne marchera pas, pour eux, c’est la même chose dessiner des p’tits Mickey.
    Moix ne touche pas un BIC au dessin ..Il peut continuer à s’auto-flageller, il est inexcusable. Il avait beau eu avoir 20-21 ans, ça s’appelle être majeur et vacciné. Il sait où il met les pieds et qui il fréquente. Inexcusable Moix.
    Ruquier lui a laissé une carte trop blanche.

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  • D’antan on appelait ça des dessins-charge (et des Portraits-charge les caricatures).

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