Tardi : " A force d’adapter des livres, vous devenez de plus en plus timoré..."

20 septembre 2005 0 commentaire
  • Trente ans après leur première collaboration, {{Tardi}} retrouve à nouveau l'univers de l'écrivain {{Jean-Patrick Manchette}}. Le dessinateur adapte aujourd'hui {Le Petit Bleu de Côte Ouest} aux Humanoïdes Associés. Jacques Tardi a pris le parti d'être fidèle au roman et au contexte des années soixante-dix. Celles qui ont amené une certaine désillusion des partisans des idées véhiculées par mai 68...

Votre rencontre avec Manchette date du milieu des années 70.

Effectivement. En 1977, nous avons commencé à travailler ensemble sur une adaptation de Fatale, un roman qu’il écrivait. Vingt planches ont d’ailleurs été réalisées.

Tardi : " A force d'adapter des livres, vous devenez de plus en plus timoré..."À cette époque, la plupart des journaux de bandes dessinées étaient devenu mensuels. Il n’y avait quasiment plus d’hebdomadaire. Ce qui était d’ailleurs regrettable car la bande dessinée, pour moi, s’apparente au feuilleton. Je rêvais d’un rythme de parution quotidien pour mon travail. Malheureusement, en dehors de la période des vacances, les journaux ne s’intéressent pas à la bande dessinée.

Les éditions du Square qui éditaient Hara-Kiri ont décidé de lancer un hebdomadaire. Wolinski m’a proposé de collaborer à ce journal. Cette expérience rejoignait mes envies de « feuilleton ». Nous avons donc provisoirement abandonné Fatale pour nous consacrer à une autre histoire pour ce journal.

Mal nous en pris, car nous devions travailler sous la pression : nous n’avions pas eu le temps de préparer des pages en avance. Nous avons commencé l’histoire, et elle a été publiée quasiment la semaine d’après.
Nous nous sommes inspirés de l’air du temps pour Griffu, c’est-à-dire des années Pompidou et des scandales immobiliers qui rongeaient la France à ce moment-là.
Aujourd’hui, je ne comprends toujours pas pourquoi nous n’avons pas continué Fatale aussitôt après.

Vous pourriez continuer seul cette histoire. D’autant plus que le roman existe...

Non. L’adaptation de Fatale était un véritable travail de collaboration. On réalisait un découpage ensemble. Je dessinais des esquisses. Manchette s’en servait pour s’inspirer et écrire ses dialogues. Griffu n’avait pas été fait dans de très bonnes conditions, et avait même été un peu bâclé. A l’époque, je terminais également Ici Même pour (À Suivre). J’avais sans doute envie de revenir sur cette collaboration dans de bonnes conditions. Puis, on s’est perdu de vue... et Manchette est décédé.

Vous étiez amis ? Ou était-ce plus une relation professionnelle ?

Plus une relation professionnelle, qu’amicale. À l’époque, j’étais plutôt complexé par rapport à cet écrivain qui travaillait dans un genre qui me semblait majeur par rapport à la bande dessinée. Bien entendu, ce malaise a complètement disparu aujourd’hui.

On s’aperçoit que Georges Gerfaut, le personnage principal du Petit Bleu de la Côte Ouest, est totalement désabusé. Pourquoi a-t-il pris la fuite lorsque l’on a tenté de l’assassiner ? Il aurait pu aller chez les flics.

Gerfaut est mal dans sa peau. Manchette, dans le roman, sous-entend qu’il a pris part aux manifestations de mai 68. Près de dix ans plus tard, il se retrouve cadre dans une entreprise. Lorsqu’au début de l’histoire, il conduit une victime d’un accident de la route à l’hôpital, il ne reste pas aux urgences pour donner son identité et son témoignage. Il se fait d’ailleurs engueuler par sa femme lorsqu’il lui explique cette histoire. La seule explication qu’il a lui dire, c’est que cela le faisait chier !
Cela ne l’intéresse pas plus d’avoir affaire aux flics. Gerfaut est en crise : son couple bat de l’aile et il n’aime pas son travail. Au moment où on le rencontre dans l’histoire, il est prêt à lâcher les pédales.
La tentative d’assassinat dont il est victime va l’amener à prendre la fuite. D’une certaine façon, ces tueurs vont lui rendre service...

Les thèmes des malaises des cadres et des problèmes de couples sont intemporels. Pourquoi n’avez-vous pas eu envie d’ancrer le récit à l’époque actuelle ?

J’aurais pu, bien sûr ! Mais l’histoire fonctionne mieux si on tient compte des désillusions qui ont suivi les « soixante-huitards ». Et puis, le milieu des années 70 sont également le commencement de la déglingue de l’économie occidentale...

Lorsque l’on aborde le ‘malaise des cadres’ aujourd’hui, on parle surtout des citadins qui quittent la ville pour la campagne et bénéficier d’une meilleure qualité de vie.
A l’époque, on voyait cela d’une manière plus radicale : ils laissaient tout tomber pour partir à la campagne. En vivant de leur production de fromages, de leurs pains, des habits façonnés avec des métiers à tisser... Bref, les gens voulaient être totalement indépendants du système. Généralement, ces citadins rentraient, dégoûtés, en ville, dès les premières pluies d’automne.

Lorsqu’un vagabond pousse Gerfaut en dehors du train et qu’il tombe dans les bois, notre citadin est complètement démuni. Il est blessé. Il panique. Il ne sait plus où il est ! Gerfaut doit survivre. Mais ses références sont complètement enfantines. Il se souvient d’un western qu’il a vu l’année précédente, ainsi que des réminiscences de lecture de jeunesse : le héros qui trouve du miel dans un nid d’abeilles, etc.

Manchette et vous-même avez une certaine révolte contre l’ordre établi. Ses idées politiques rejoignaient-elles les vôtres ?

Tout a fait. Sinon nous n’aurions pas sympathisé et je n’aurais pas éprouvé le besoin d’adapter ce livre-là !

Vous êtes intervenu en faveur de Cesare Battisti dans Libération. Pourquoi l’avoir fait sous la forme d’une bande dessinée ?

C’est tout simplement mon moyen d’expression. J’ai plus de chance d’être efficace de cette manière plutôt qu’en écrivant un texte.

Les auteurs de BD ont-ils aujourd’hui peur de se mouiller politiquement et défendre certaines causes ?

Je ne peux pas parler pour les autres. Mais effectivement, je n’en vois pas beaucoup qui se mouillent ! Les dessinateurs de presse s’impliquent plus et partagent plus leurs points de vue. Mais c’est vrai qu’ils sont en prise directe avec l’actualité. Beaucoup de bandes dessinées sont divertissantes mais ne véhiculent pas grand-chose. Heureusement, une nouvelle génération commence à oser s’impliquer. Je songe à Satrapi, par exemple...

Aimeriez-vous adapter les maîtres du polar contemporain ? Fred Vargas, Jean-Bernard Pouy par exemple ?

Je n’ai plus envie d’adapter un livre pour le moment. J’ai réalisé beaucoup d’adaptations ces dernières années. Je souhaite dessiner une histoire que je pourrais revendiquer entièrement. A force d’adapter des livres, vous devenez de plus en plus timide, de plus en plus timoré. Vous n’osez plus vous lancer dans une histoire inédite. C’est plutôt confortable d’adapter un livre. La trame générale est déjà écrite et vous ne devez vous charger que du découpage, de la mise en scène et du dessin. Le seul défi est de trouver des astuces pour traiter certaines scènes difficilement transposables du roman en bande dessinée...
Bref, c’est un travail rassurant et tranquille. J’ai envie, aujourd’hui, de reprendre des risques et d’assumer des scénarios.

Vous travaillerez sur un nouvel Adèle Blanc-Sec ?

Vraisemblablement, mais rien n’est encore décidé [1] !

Vous semblez être en phase de réflexion quant à votre propre travail.

Oui. J’ai également envie d’abandonner la couleur ! Je n’ai jamais été totalement satisfait de l’impression de mes livres en couleur. Je préfère le noir et blanc car on travaille à l’économie et cela nous oblige à être plus inventif ! Beaucoup de dessinateurs trichent en utilisant des effets de couleurs pour mettre en valeur un objet, ou encore détourner l’œil du lecteur vers un endroit spécifique de la case et ainsi éviter qu’il ne s’attarde sur un dessin confus.

Vais-je faire un Adèle Blanc-Sec en noir et blanc, avec plus de pages, mais moins de cases par planches ? Ou continuer cette série avec le format de quarante-huit planches couleurs ? Je ne le sais pas encore.

Le monde de l’édition a subi beaucoup de mutations ces dix dernières années. Avez-vous encore votre place, vous qui êtes un auteur engagé, au sein d’une multinationale comme Casterman ?

Je suis dans la situation de notre ami Gerfaut : mal à l’aise par rapport à tout ça ! Est-ce qu’un artiste a sa place dans une grande entreprise ayant tendance à ne privilégier que le profit immédiat ? Une maison d’édition où les séries qui sont en dessous d’un certain chiffre de vente sont arrêtées, sans état d’âme ? Mettant à la porte les auteurs qui débutent et qui ne peuvent bien sûr pas avoir des ventes mirobolantes ? Je ne crois pas ! Pourtant la société dans laquelle on vit favorise cela ...

C’est surtout dramatique pour les jeunes auteurs. J’ai commencé ma carrière à l’époque des journaux. On était prépubliés dans Pilote ou (A Suivre). Même si les lecteurs ne se souvenaient pas de nous, ils remarquaient notre dessin. Et au fil des années, on arrivait à se faire connaître. Les magazines ont disparus. Et aujourd’hui, le jeune auteur n’a plus beaucoup de chance de percer, sauf si une campagne publicitaire est associée à son album. Les commerciaux vont automatiquement expliquer que cet album est un chef- d’œuvre. Et ça, cela reste à prouver...

Mais bon, je me suis fait mon trou dans le métier, et je ne souffre pas de cela ! On me laisse faire ce que je veux, mais cela ne m’empêche pas d’être vigilant !

Quels sont vos moyens d’action ?

Lorsque Casterman a été racheté par Flammarion, nous étions en plein flou. Les deux maisons d’édition ne communiquaient pas ! Les employés étaient très énervés et certains représentants ont même fait une grève de la faim dans le hall d’entrée de Casterman. Je les connaissais tous et ne pouvais donc pas ne pas me sentir concerné ! Je suis donc intervenu pour faire part de ma très vive inquiétude.

Quels souvenirs avez-vous de Manchette, aujourd’hui ?

Nous passions beaucoup de temps à parler de cinéma. En fait, lorsque nous adaptions Fatale, nous ne travaillions pas beaucoup. Il avait une réelle passion pour le cinéma. Il était également très attaché au roman policier et à la littérature populaire, y compris la BD. Machette était très énervé contre certains auteurs qui publiaient quelques livres dans la « série noire », et qui n’avaient qu’une seule envie : être dans la « série blanche ». Il détestait ceux qui agissaient de la sorte pour revendiquer leurs « galons d’écrivain ».

Vous avez gardé beaucoup de ses textes dans Le Petit Bleu de la Côte Ouest

C’était par pur plaisir, car ses textes étaient écrits au scalpel ! Les phrases narratives que j’ai utilisées ne font jamais doublons avec l’image. Ces textes nous permettent de connaître les pensées, les états d’âme du personnage, et surtout de donner des informations sur le contexte au lecteur. Bref, tout ce que je ne pouvais exprimer par l’image. En fait, le dessin n’est pas toujours efficace pour expliquer les sentiments.

Certains auteurs y parviennent pourtant. Je pense à Taniguchi.

Il y parvient, mais c’est plus du domaine de la tristesse et de la mélancolie. On peut également exprimer facilement la colère d’un personnage en lui donnant un regard haineux. Mais il y a des sentiments plus subtils et plus difficiles que seul le cinéma peut faire passer. Ce genre permet de faire passer des non-dits qui ne reposent, par exemple, que sur un tressaillement de la joue d’un acteur. Le dessinateur a moins de moyens pour illustrer ce genre de chose.
N’oublions pas qu’un auteur ne peut pas faire un dessin hyper léché, à la Rembrandt, à chacune de ses cases. Il va dessiner trois cents fois le même personnage dans un même album. Il doit indubitablement aller à l’essentiel.

(par Nicolas Anspach)

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Voir le mini site que les humanos consacrent à l’album

Les illustrations sont (c) Tardi & Humanoïdes Associés.
Photo en médaillon : (c) Maximilien Chailleux
L’autre photo : (c) Nicolas Anspach

[1Dans une interview accordée à Olivier Delcroix, du Figaro, Tardi confirme qu’il a envie de réaliser un nouvel Adèle Blanc-Sec. Il confie à propos de la trame de l’histoire : «  La seule chose que je puisse vous révéler sur le prochain album, c’est qu’elle va être victime d’une machination. Tout va commencer avec un appareil photo. Un voleur s’en est emparé, et les clichés qui s’y trouvent seront extrêmement compromettants pour Adèle, la montrant dans une « mauvaise posture ». Voilà mon point de départ. A vrai dire, je ne peux pas vous en dire plus, car je n’ai pas encore inventé la suite... »

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