Tarrin : « Nous abordons Spirou tel que Franquin nous l’a laissé »

23 mai 2005 5 commentaires
  • Nous vous parlions récemment de la série parallèle de "Spirou et Fantasio" que Dupuis est en train de mettre en place, avec différentes équipes d'auteurs planchant sur ces réalisations. Nous avons rencontré l'un des dessinateurs qui inaugurent cette nouvelle collection. Fabrice Tarrin nous parle de "son" Spirou qu'il imagine avoir reçu des mains même de Franquin en 1963, juste après l'album mythique QRN sur Bretzelburg (scénario de Greg). Ses dessins montrent qu'il aborde ce défi avec passion et méticulosité.

La reprise graphique de Spirou par Fabrice Tarrin le temps d’un album fera sans doute sourire ceux qui connaissent la réputation du dessinateur des deux premiers albums de Violine. Tarrin n’en est en effet pas à un gag près. En janvier 1996, profitant d’une équivoque à propos de la véritable identité de Pearce, Fabrice Tarrin s’annonça sous le nom de cet auteur auprès des organisateurs du Festival d’Angoulême et de l’éditeur de Kid Lucky (une série narrant l’enfance de Lucky Luke) pour dédicacer cette série. Heureux d’accueillir un auteur de plus sur le stand, le staff de l’éditeur n’y a vu que du feu et laissa le faux Pearce signer une cinquantaine d’albums !

Tarrin : « Nous abordons Spirou tel que Franquin nous l'a laissé »
Fabrice Tarrin & Simon Léturgie. Photo (c) Laurent Melikian - Bandes Dessinées Magazine

L’année suivante, l’imposteur se présenta à Morris, invité lui aussi au Festival International de la BD d’Angoulême, sous le nom de Pearce. Le créateur de Lucky Luke lui fit part de son étonnement et lui rétorqua que, contrairement à ses dires, il n’était pas le dessinateur de Kid Lucky ! Mais une équipe de télévision braquait alors ses caméras sur les deux auteurs. Fabrice Tarrin, sans se démonter, répondit très sérieusement (mais avec un brin d’ironie) aux journalistes. Le soir même, l’éditeur de Lucky Luke menaçait de lui faire un procès !

Le jeune auteur fit ensuite carrière aux éditions Dupuis. sa série Violine raconte les aventures d’une petite fille courageuse dans des pays exotiques. Le scénariste, Didier Tronchet, lui concevait sur mesure un scénario pétri de son humour légendaire, tandis que Fabrice Tarrin y déployait un style graphique louchant vers celui de Conrad.

Thierry Tinlot, ancien rédacteur en chef de Spirou, n’avait pas hésité à qualifier ce jeune auteur de « Morris en puissance », ironie du sort ! Après avoir réalisé quelques planches du troisième album, Fabrice Tarrin abandonna son personnage pour cause de divergences de vue avec son scénariste. Jean-Marc Krings en assure aujourd’hui le dessin. Nous vous en reparlerons.

Quelques années plus tard, alors que les bédéphiles étaient encore dans l’interrogative quant aux successeurs de Tome & Janry, Fabrice Tarrin décidait malicieusement de détourner les premières planches du troisième album de Violine (Le bras de Fer, à paraître), en y ajoutant le personnage créé par Rob-Vel ! Il les publia même sur différents forums pour observer la réaction des internautes. Ceux-ci, dans une grande majorité, avaient apprécié cette reprise dont les personnages ressemblaient très fortement à ceux dessinés par Franquin.

La genèse du Spirou réalisé par Yann & Tarrin

« Dimitri Kennes, Le directeur des éditions Dupuis, avait repéré ces dessins, explique Fabrice Tarrin. Il a lancé l’idée, fin 2004, lors d’une discussion dans un pub. Il m’a alors proposé de trouver un bon scénariste et de lui présenter un projet. Il m’a complimenté sur mon travail. Cela se sentait qu’il ne me disait pas cela pour me faire plaisir. Il le pensait réellement.  ».

Fasciné par l’œuvre d’Yves Chaland, et plus particulièrement par son épisode inachevé des aventures de Spirou & Fantasio qu’il avait réalisé avec Yann, Fabrice Tarrin pensa tout de suite à ce scénariste pour lui écrire une histoire. « Je souhaitais le même type de collaboration que celle que Yann a eue avec Chaland. Le scénariste s’occuperait davantage du fond de l’histoire, de la trame, de la construction du récit. Et moi, je mettrais en place la forme, les dialogues et le découpage des séquences ».

Les deux auteurs n’ont eu qu’un seul mot d’ordre : que le résultat final leur plaise à tous les deux, sans aucune restriction. Il faut dire que dessiner un album de Spirou et Fantasio, lorsque l’on est fan de la série, représente en quelque sorte une quintessence de plaisir euphorique mêlée à un aboutissement professionnel ! « On prendra le temps qu’il faudra, mais on fera "notre" Spirou, celui que l’on aurait aimé lire étant enfant ! Nous voulions le reprendre comme si nous l’avions reçu des mains de Franquin, en 1963 après l’album "QRN sur Bertzelburg" ! Puisque Dimitri Kennes nous a dit que nous pouvions faire le Spirou de nos rêves, autant en profiter et donc de réutiliser ce qui est le meilleur de Franquin à nos yeux ».

Les personnages et objets mythiques créés par André Franquin seront donc de retour : La première Turbotraction, la Zorglomobile, Seccotine, etc. « Le tout, dans un graphisme proche de Franquin tout en essayant de conserver les caractères d’origine, comme par exemple les grandes tailles du Comte et de Fantasio. De ce dernier, on respectera la fantaisie. Au niveau du dessin, nous tenterons de faire intervenir les décors avec réalisme et de rester souple dans la représentation des mouvements. C’est donc une sorte de synthèse du style que Franquin a eu sur différentes époques, bien que nos cadrages seront plus cinématographiques ! J’ai aussi les mêmes préoccupations que Franquin : la restitution du mouvement, du relief, le dessin d’après nature. J’ai le souci du détail et l’envie de rechercher la bonne -et amusante- expression en un minimum de traits, quitte à passer par une cinquantaine de croquis qui finiront tous à la poubelle, sauf un, le meilleur. »

Le dessinateur a conscience que cette reprise constitue un travail moins personnel qu’une création propre, mais il a l’humilité de se soumettre au maître. «  Je dois faire preuve de méticulosité et me nourrir du "langage de Franquin" et des conseils qu’il a laissés dans différentes interviews ».

Si l’hommage à Franquin est permanent, on sent cependant poindre d’autres influences, notamment celles de Conrad. « Ce parallèle est flatteur pour moi, nous dit le dessinateur. J’adore le travail de Conrad et surtout les albums qu’il a dessinés en étant très influencé par Franquin, justement. »

"J’étais à deux doigts d’arrêter le dessin"

Le dessinateur semble heureux de travailler avec un scénariste aussi polymorphe que Yann. « Il a un œil très attentif sur mes crayonnés et ne laisse rien passer, dit Fabrice Tarrin. Ce regard est important car cela peut être l’occasion pour lui de peaufiner un texte ou de suggérer des modifications de dessin. Il a le souci du détail. Il est très maniaque. Il nous arrive de changer l’une ou l’autre case après l’encrage quand le résultat n’est pas satisfaisant ! Benoît Fripiat, le directeur de la collection Spirou aux éditions Dupuis, supervise mes crayonnés. Il a un œil neuf et découvre l’histoire sous sa forme définitive. Son avis est toujours intéressant. Il transmet ensuite les pages finalisées à Dimitri Kennes qui les lit avec un regard de lecteur. Il n’intervient pas dans le processus créatif et fait entièrement confiance à Benoît. »

Fabrice Tarrin fait même cet aveu : « A l’époque où Dimitri m’a proposé de faire un album de Spirou, j’étais à deux doigts d’arrêter définitivement le dessin. Je fais donc aussi ce Spirou pour Dimitri Kennes. J’ai envie qu’il soit content, à titre personnel, mais aussi comme inconditionnel de Franquin ! »

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Le site de Fabrice Tarrin

Les images sont (c) Tarrin, Yann & Dupuis.

 
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5 Messages :
  • J’espère que ce n’est pas une blague :)

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    • Répondu par Pascal le 25 mai 2005 à  07:54 :

      La meilleure nouvelle dns le monde de la bédé depuis la création de Donjon.

      Cette reprise j’en ai révé. C’est vraiment excellent.

      Merci

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  • Un rêve qui devient réalité ...
    Je n’en peux plus d’attendre la sortie des travaux de Tarrin sur ce mythe de la BD franco-belge. Yipiiii !

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  • Tome et Janry ont toujours eu beaucoup de talent, personne ne le conteste. Idem pour l’éphémère et inoubliable Chaland. Côté graphisme, Fournier n’était pas mal non plus quand il dessinait Spirou, son dessin s’améliorait au fil des épisodes. Quant à Munuera, on peut dire qu’il a, lui aussi, un sacré coup de patte.

    Mais Franquin, lui, avait du GÉNIE. Toute la différence est là. Il n’a pas créé Spirou, mais c’est lui qui a créé le mythe. Quand on reprend une série comme celle-là, il faut avoir l’humilité de marcher dans les pas du maître, quitte à passer pour de vieux croutons passéistes. Yann et Tarrin l’ont compris. Bonne chance, les gars. Et merci de faire ENFIN revivre Spirou. Il y a quarante ans qu’on attendait ça !

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    • Répondu par Ligeti le 2 novembre 2005 à  08:22 :

      N’oublions pas d’évoquer Nic et Cauvin. Eux aussi, ils avaient un sacré talent !

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