Tchang a rejoint Hergé (3)

6 octobre 1998 1 commentaire
  • Tchang Tchong-Jen est décédé le 8 octobre 1998.
    Ce vieux monsieur qui s'est éteint dans l'anonymat était un mythe. Une légende. C'est ce Chinois qui convainquit Hergé, en 1934, alors qu'il entamait "Le Lotus Bleu" dans la même tonalité caricaturale que ses albums précédents, de se documenter afin de donner une représentation réaliste de la Chine.

Des retrouvailles trop tardives

Il faudra six années de tractactions administratives pour que Tchang et Hergé puissent à nouveau se revoir.
 Dès le départ, les ennuis commencèrent. C’est qu’en Chine populaire, il n’était pas de bon ton de montrer des amitiés occidentales. Les deux albums qu’Hergé avait expédiés avaient été renvoyés en Belgique avec une mention "Importation interdite en Chine" et il avait fallu faire intervenir l’ambassade et produire une lettre officielle de l’Académie pour obtenir ces deux livres louches, qui propageaient des idées dangereuses pour la Révolution.

"On avait soigneusement étudié le cas de monsieur Hergé, à la douane de Shanghai. Les honorables fonctionnaires tenaient le dessinateur pour un anti-révolutionnaire « naturel », « instinctif », ce qui, tout compte fait, était peut-être moins dangereux que de l’être par réflexion ou par intérêt. On exigeait surtout de Tchang qu’il explique quel
rôle, précisément, il avait joué dans la création du Lotus bleu. Les douaniers se demandaient bien pourquoi il n’avait pas signé cette histoire s’il y avait contribué.
Tchang avait fourni quelques explications et on avait fini par lui remettre les deux précieux albums.
En sortant de l’immeuble, le vieil homme avait été pris d’une inspiration subite : il avait déchiré l’emballage, sorti le Lotus, pour le feuilleter furieusement.

Finalement, il avait trouvé ce qu’il cherchait. On y avait rajouté des couleurs, et il était flambant neuf, cependant la trace de son pinceau y était restée intacte, et les mots qu’il avait écrits plus de quarante ans auparavant s’y trouvaient toujours ! Alors, en triomphant, il était revenu chez les douaniers pour leur brandir sous le nez, calligraphiée à maints endroits dans le livre, au détour d’une affiche ou d’un calicot anti-japonais, Sa signature : Tchang Tchong Jen..." (cité d’après "Hergé, portrait biographique")

Puis ce furent les autorités qui refusèrent de le laisser sortir du pays. Grâce aux nombreux contacts d’Hergé, à l’infinie patience de celui-ci et, surtout, à l’aide et à l’obstination d’un journaliste belge, Gérard Valet, ce visa lui fut finalement accordé. Un peu tard. Hergé, atteint de leucémie, était déjà terriblement affaibli.

Le 18 mars 1981, la Belgique assistait aux retrouvailles de deux vieux messieurs. L’atterrissage avait eu l’allure d’un événement national, avec reportage en direct à la radio et une foule de journalistes à l’aéroport. L’émotion était énorme. En larmes, les deux hommes étaient tombés dans les bras l’un de l’autre. Puis s’étaient éclipsés pour se raconter ces plus de quarante années de deux vies si différentes.


 Mais le passage du fantasme à la réalité ne se fit pas sans mal. Partiellement parce que Tchang n’avait plus grand chose à voir avec ce jeune étudiant qu’il avait rencontré en 1934, partiellement à cause de l’état de santé d’Hergé, l’émotion se transforma progressivement en irritation et c’est avec soulagement que ce dernier vit son ami repartir pour la Chine.

Deux ans plus tard, le père de Tintin s’éteignait.

Tchang fut invité par le gouvernement français à s’installer en France. Il devint un sculpteur renommé en occident. On fit appel à lui pour réaliser le buste de Mitterrand après sa réélection en 1988. Ses apparitions se firent ensuite de plus en plus rare.

Jacques Langlois, des "Amis de Hergé", témoigne : "C’est en 85 à la faveur d’un voyage de Mitterrand en Chine, que Régis Debray et Danièle Mitterrand ont rendu visite à Tchang chez lui et lui ont proposé de s’installer à Paris.
Quelques mois plus tard, c’était chose faite et Jack Lang s’est occupé de lui procurer des travaux et des ressources : conférences au musée Guimet, puis commande du buste de Hergé pour Angoulême, ...
Tchang a travaillé aussi pour la communauté chinoise de Paris friande de se faire statufier.
Sa renommée occidentale lui a même valu un retour en grâce à Pékin et il a pu réaliser un monument à Shanghaï,où vit encore son épouse et où il retournait chaque année quelques semaines.
Bref, Tchang a vécu ces treize dernières années dans un agréable atelier d’artiste à Nogent sur Marne en banlieue Est de Paris. Il y est mort début octobre et repose au cimetière municipal de cette localité.
Il avait obtenu il y a quelques années un passeport français grâce au même Jack Lang."

Il était né en 1907, comme Hergé. Il est mort quinze années après lui.

(par Patrick Albray)

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Les illustrations d’Hergé sont © Moulinsart

 
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