Théâtral et infatigable Jodorowsky

18 décembre 2010 4 commentaires
  • En cette fin d’année, le grand Jodo se fait double, comme souvent : D’abord avec la fin de la série des Borgia, magnifiquement mise en scène par Manara ; puis avec ce nouvel assassin sans cœur, Showman killer, qu’il anime avec Nicolas Fructus au dessin.

Théâtral et infatigable Jodorowsky
Passé 80 printemps, Alexandro Jodorowsky n’aura jamais été aussi présent dans le domaine de la bande dessinée. Il a récemment relancé Le Monde d’Alef-Thau (Delcourt), initié une nouvelle quête mystique pour le dessinateur chinois Dongzi Liu avec Sang Royal (Glénat), et repris la collaboration avec Janjetov avec Ogregod (Delcourt), sans oublier Bouncer (Humanoïdes Associés) qui continue avec Boucq...

Loin de se reposer, il prolonge les questions qui le passionnent : le rôle de la famille et la place dominante de la religion dans Borgia (Drugstore) et les univers qu’il affectionne comme cette science-fiction hard-boiled qui l’avait fait connaître avec l’Incal et la Caste des Métabarons (Humanoïdes Associés), avec une nouvelle série : Showman Killer (Delcourt) !

Un assassin surdoué mais qui a encore tout à apprendre...

L’épopée des Métabarons est un des plus grands succès du scénariste prolifique. La vision grandiloquente et futuriste de Gimenez fonctionne en harmonie avec le regard incisif de Jodo, la série séduit en décrivant une famille d’assassins dont chacun est dépourvu d’une partie de son corps, mais lutte contre la fatalité pour tenter de trouver le bonheur.

Jodorowsky souhaitait sûrement prolonger cet état de grâce avec Gimenez, mais le dessinateur préfère aujourd’hui illustrer ses propres histoires, comme le somptueux Moi, Dragon paru au Lombard. Le scénariste se mit donc en quête d’un nouveau dessinateur qui pourrait reprendre le récit qu’il avait écrit pour Gimenez. Il le trouva en Nicolas Fructus, qui participa à la mise en couleur de Bouncer.

Comme Jodo, Fructus se présente comme un touche-à-tout insatiable : auteur de BD avec Thorinth pour les Humanos, il est également créatif dans le domaine du jeu vidéo (pour lequel il collabora avec Druillet et Moebius). Il intervint dans le développement graphique des films d’Arthur et les Minimoys de Luc Besson et se montra également très actif dans les jeux de plateau et de stratégie ainsi que dans l’édition fantastique... Les deux hommes se sont trouvés pour créer le personnage torturé mais racé qu’est le Showman killer (Delcourt).

Arrivé sur les lieux de son engagement, le héros-transformiste débute son show meurtrier

Les amateurs de la Caste, de L’Incal, des Technopères et autres séries SF de Jodorowsky se retrouveront immédiatement dans leur élément : l’univers de Showman killer est régi par un omnimonarque, protégé par de nombreux soldats et régnant en despote à partir de Planète-or. De nombreuses factions s’opposent souvent à lui et, pour maintenir son emprise, le dictateur fait souvent appel à un mercenaire réputé invincible, le Showman killer. Difficile de ne pas faire le parallèle avec le Métabaron.

Comme ses frères tueurs et comme c’est le cas chez beaucoup d’autres héros de Jodorowsky, ce personnage est pourvu d’une infirmité provoquée lors de sa création par un généticien mégalomane : il ne possède plus de sentiments. Si le récit propose dès lors d’épiques combats au cours desquels le mercenaire se transforme tour-à-tour en d’effroyables monstres ou de supposés frêles protagonistes, toute l’intrigue sera liée à cette part de lui qui menace de refaire surface : est-il capable aimer ?

Ce nouveau récit comblera globalement les amateurs de La Caste : le prologue est riche et dynamique, et donne sa véritable dimension à la première partie de cette trilogie. Certes, les personnages sont caricaturés, sur-jouant comme à l’habitude, avec une emphase théâtrale... Mais n’est-ce pas là la signature de Jodo ?

La conclusion des Borgia

Ces caractéristiques sont encore davantage magnifiées dans sa vision de la famille Borgia, grâce au talent de Milo Manara. Les deux compères ont réellement uni leurs savoir-faire pour monter une pièce comme on en a rarement vue en bande dessinée : des dialogues extrêmes, dépassant toutes les limites mais donnant une vérité unique au récit ; des cases surdimensionnées, proposant une profondeur et un luxe de détails rares ; des visions inédites sur les personnalités uniques de Charles VIII et de Léonard de Vinci, dans un monde où la laideur et le stupre étaient la norme, en dépit de ce que présentent les livres d’Histoire.

Certaines cases de Borgia se veulent de véritables petits tableaux.

Jodorowsky rapproche sans conteste la BD du théâtre ! Chaque scène est une pantomime (rappelons que Jodo en a écrites pour le mime Marceau) où les personnages prennent des poses emphatiques pour soutenir la dramaturgie de leurs pensées. Et là où Jodo est mystique dans l’élaboration de ses héros de fiction, il se fait psychologue sinon analyste dans celle de ses personnages historiques.

En couleur directe, Manara a d’ailleurs vite oublié les approximations du premier tome pour nous combler dans cette conclusion : moins de couleurs criardes car la puissance du pape décline, mais toujours de superbes tableaux.

Malgré quelques raccourcis historiques pour le besoin de leur récit, Jodo & Manara nous offre une superbe vision de la fin du XVe siècle.
Ici, l’arrivée de Charles VIII à Naples.

Et la suite…

Heureusement, elle ne fera pas attendre. Tout d’abord, car la fin de Borgia fait directement le lien avec le Pape terrible, la nouvelle série historique de Jodorowsky dessinée par le talentueux Theo et dont le premier tome est paru l’année dernière. Certaines scènes sont presque communes aux deux albums, marquant ostensiblement une ‘filiation’ entre les deux séries. Prévu initialement pour 2010, le deuxième tome du Pape terrible devrait sortir en 2011.

Autre album SF très attendu ; Final Incal aux Humanoïdes Associés. Après le mauvais départ d’Après l’Incal avec Moebius, Jodorowsky avait relancé un cycle Final Incal dessiné ambitieusement par Ladronn. Ceux qui attendaient cette suite pour fin 2010 devront également prendre leur mal en patience car cette suite n’est pas prévue avant 2011.

Vu les multiples sorties de Jodorowsky cette année, ses lecteurs n’ont pas à plaindre. Comme au théâtre, ne faut-il pas frapper les trois coups avant que le rideau ne se lève ?

Tout est vanité,
un titre fort bien choisi pour ce quatrième tome des Borgia qui tranpose la déchéance de la famille du célèbre pape.

(par Charles-Louis Detournay)

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Lire les premières planches des albums des Borgia : tomes 1, 2, 3 et 4.

En médaillon : Photo de D. Pasamonik (L’Agence BD)

 
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